Hervé Kempf

Blog

L’indépendance, c’est simple : dire non aux puissants, non au mensonge, et s’en remettre au lecteur

Hervé Kempf est rédacteur en chef de Reporterre. Ce texte a été publié le 8 novembre 2017 dans le numéro 1477 de la revue Politis.


On n’a pas mieux parlé de l’indépendance que La Fontaine, dans sa fable du loup et du chien. Vous connaissez l’histoire, qui mériterait d’occuper tout l’espace de ce billet : un loup famélique rencontre un chien fort et gras, qui lui vante l’agrément de sa condition. Rejoignez-moi, dit le chien. Le loup : « Que me faudra-t-il faire ? — Presque rien, dit le chien : donner la chasse aux gens portant bâtons et mendiant ; flatter ceux du logis, à son maître complaire ; moyennant quoi votre salaire sera force reliefs de toutes les façons, sans parler de mainte caresse. » Le loup se lèche les babines. Mais il voit le cou pelé du chien. « Qu’est-ce là ? lui dit-il. — Rien. — Quoi ? Rien ? — Peu de chose. — Mais encore ? — Le collier dont je suis attaché, de ce que vous voyez, est peut-être la cause. — Attaché ? dit le loup : vous ne courez donc pas où vous voulez ? — Pas toujours, mais qu’importe ? » Le loup fuit, et court encore.

On court encore, à Reporterre. Quels délices de se rouler dans les feuilles mortes pour photographier les champignons, de rappeler dans l’indifférence des médias nourris à la publicité automobile que Renault continue à tricher sur la pollution, de décortiquer la façon dont Areva et M. Bolloré ont traficoté sur l’usine qui fournit des pièces nucléaires défectueuses, de faire entendre la parole des insoumis de Bure et des Zad, de cultiver un jardin sans pétrole — bref, de suivre le gré du vent et l’instinct du chasseur, et de n’avoir de comptes à rendre qu’à nos 16.000 lecteurs quotidiens.

L’indépendance, c’est simple : dire non aux puissants, non au mensonge, et s’en remettre au lecteur et lectrice qui saura bien juger, à la fin, qui lui raconte le mieux le spectacle du monde. On y vit frugalement, mais on y est bien.

Notre ligne rédactionnelle : la dégradation rapide de l’écologie planétaire est LE problème politique de ce début du XXIe siècle

Après, l’important est d’être clair sur ce que l’on veut dire. La ligne rédactionnelle de Reporterre est clairement affichée : nous considérons que la dégradation rapide de l’écologie planétaire est le problème politique de ce début du XXIe siècle. Je dis bien « le » problème politique, parce qu’il n’y en a pas aujourd’hui d’aussi lourd de conséquences. Comment l’humanité, qui n’a jamais été si nombreuse ni puissante, et qui forme aujourd’hui, pour la première fois depuis l’émergence d’Homo sapiens sapiens, il y a environ 70.000 ans, une culture commune, va-t-elle enrayer cette destruction de son milieu de vie, qui la conduit au désordre, à la guerre, à la famine et au chaos ? Voilà ce qui nous intéresse, qui nous guide, et à partir de quoi nous racontons, avec nos trop faibles moyens, ce que nous voyons, sentons, comprenons, entendons de ce monde bruissant, fascinant, admirable et inquiétant.

Il se trouve que, pour suivre cette ligne rédactionnelle — qui est la ligne de vie d’un journal, son âme —, il faut être indépendant : de l’argent, essentiellement, qui s’accumule dans les poches avides d’une classe dirigeante qui a rarement été aussi historiquement criminelle. Quelle est la ligne rédactionnelle de Niel-Pigasse, d’Arnault, de Drahi, de Dassault, pardon, du Monde, des Échos, de Libération, du Figaro ? Ils ne l’écrivent pas, mais la voici : l’économie est la priorité, la croissance du PIB est bonne par principe, l’inégalité est un problème secondaire. Quant à l’écologie, ah oui…

Oups… Denis Sieffert, le rédacteur en chef de Politis, m’avait demandé de raconter « comment on vit l’indépendance, comment on fait ». Eh bien, on bosse, on tricote, on boulotte, on se serre, on se débrouille, on fait des choix, des impasses, des erreurs, de la voltige, et surtout, de l’information, des enquêtes, des reportages, et jour après jour, un média qui fait honneur à celles et à ceux qui le font ainsi que, on l’espère, à celles et à ceux qui le lisent.

Souvent, et il faut qu’on le dise mieux, on rappelle aux lectrices et aux lecteurs : « L’information libre dépend de vous. Soyez indépendants, soutenez la presse libre. »

Ainsi, ça va, on court, on court encore, on courra toujours. Vivent les loups !



{#TITRE,#URL_ARTICLE,#INTRODUCTION}





Autres articles :

  • Notre-Dame-des-Landes : et maintenant, gagner la bataille de la paix

  • Bruno Latour : « Défendre la nature : on bâille. Défendre les territoires : on se bouge »

  • L’indépendance, c’est simple : dire non aux puissants, non au mensonge, et s’en remettre au lecteur

  • Nicolas Hulot : « Un ministre n’est pas un électron libre »

  • La centrale de Fessenheim fermera fin 2018

  • Celles qui ont révélé les « Monsanto papers » racontent comment Monsanto triche

  • Débat radio : comment agir face à l’urgence climatique ?

  • Benoît Hamon : « La gauche doit se saisir de la révolution numérique pour en faire un progrès social et humain »

  • Hydrocarbures : le gouvernement a plié devant les intérêts miniers

  • Dix ans après, plus que jamais d’actualité

  • La France insoumise veut s’enraciner dans l’écologie et dans les quartiers populaires

  • 1 % contre les 99 % ? Pas si simple !

  • La suffisante bêtise de M. Macron

  • Ecologie politique, année zéro

  • Le sortilège oligarchique

  • Mr. Trump’s decision on climate threatens world peace

  • La décision de M. Trump de sortir de l’accord de Paris menace la paix du monde

  • Conserver les semences : dans un coffre-fort ou dans la nature ?

  • Bonne chance, Nicolas Hulot

  • Macron, le président du vieux monde

  • « Un essai prenant, incisif et ancré dans l’actualité »

  • Miguel Benasayag : « Le transhumanisme prépare un monde d’apartheid »

  • David Cormand : « La France insoumise a le pouvoir d’empêcher que Macron soit majoritaire à l’Assemblée »

  • La faillite du parti écologiste

  • Danielle Simonnet : « Avec Jean-Luc Mélenchon, nous voulons changer le système »

  • Pierre Rabhi : « Il faut que l’humanité prenne conscience de son inconscience »

  • Pour rouvrir l’avenir, il faut que le PS disparaisse

  • Mélenchon et Hamon : l’enjeu de leur duel

  • Quand nous serons les arbres, les roches, et les oiseaux

  • Nous sommes entrés dans l’anthropocène, affirment des minéralogistes

  • L’asphyxie paradoxale du parti écologiste

  • Entretien avec Barbara Romagnan : « Nous avons à recomposer la gauche »

  • Trois propositions pour changer la donne

  • Ouest-France : « Un essai combatif »

  • Hamon, Jadot, Mélenchon, unissez-vous !

  • La tactique perverse de Manuel Valls contre Benoît Hamon

  • La double surprise Hamon

  • La classe dirigeante la plus stupide de l’histoire

  • La langue de la glaise et des étoiles

  • L’étrange façon de lire du prévisible Laurent Joffrin