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Reportage — Déchets nucléaires

L’opposition à Cigeo va monter au Parlement

Les députées Sandrine Rousseau, Mathilde Panot, Charlotte Leduc, Aymeric Caron, Martine Étienne et Antoine Léaument entourées de militants, vendredi 16 septembre, à Bure.

Dans la Meuse, les opposants au projet de « poubelle nucléaire » Cigéo ont reçu vendredi la visite de plusieurs députées de gauche, venues leur apporter leur soutien.

Bure (Meuse), reportage

Devant la Maison de résistance, Sandrine Rousseau, écharpe de députée autour de son K-way couleur sapin, pose tout sourire pour une photo. « C’est la fierté totale d’être là ! » dit l’élue Europe Écologie-Les Verts, qui tient en outre dans ses mains une affichette au message explicite : « Cigéo – Bure ; je dis non. » Non loin de là, la militante Marie-Neige et ses drôles de lunettes rappelant des oreilles de chat la remercie : « Tu ne sais pas à quel point votre présence fait bien aux militants ! » Nous sommes vendredi 16 septembre à Bure (Meuse) et plusieurs députés issus de la Nupes (Nouvelle union populaire écologique et sociale) ont fait le déplacement dans ce petit village de 80 habitants. Le but : annoncer la création d’un Front parlementaire contre Cigéo, le centre de stockage en couche géologique profonde des déchets radioactifs.

La députée Sandrine Rousseau pose devant l’objectif d’Irène Gunepin à l’initiative de la pétition-photo « Cigéo-Bure, je dis non ». © Mathieu Génon/Reporterre

Porté depuis plus de deux décennies par l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs (Andra), et âprement combattu par divers biais depuis, ce projet prévoit pour 2035 l’enfouissement à 500 mètres de profondeur de 85 000 m³ de déchets nucléaires extrêmement dangereux, qui resteront radioactifs jusqu’à des centaines de milliers d’années. Le 8 juillet dernier, Cigéo a été classé parmi les opérations d’intérêt national (OIN) et déclaré d’utilité publique (DUP), ce qui permettra à l’État d’exproprier les propriétaires des parcelles nécessaires à la construction du projet, qui n’a pas encore d’autorisation de création. L’Andra a annoncé qu’elle en déposerait la demande d’ici à la fin de l’année 2022.

« On mettra notre écharpe à disposition dès qu’il y aura besoin de soutien »

Outre Sandrine Rousseau, les députées Aymeric Caron (La France insoumise, LFI), Antoine Léaument (LFI), Charlotte Leduc (LFI), Martine Étienne (LFI), Caroline Fiat (LFI) et, surtout, Mathilde Panot (LFI), très investie dans le dossier, se sont déplacées dans la Meuse. « L’idée de cette rencontre est venue de discussions avec Mathilde Panot. On s’est dit qu’avec l’arrivée de la Nupes à l’Assemblée nationale, cela ouvrait une occasion favorable pour se saisir de ce sujet-là, d’autant plus avec Macron qui essaie de relancer le nucléaire », explique à Reporterre Angélique Huguin, militante antinucléaire. Juste avant, dans la salle de réunion de la Maison de résistance, elle a animé un échange informel et chaleureux entre les députés et une trentaine de militants anti-Cigéo, qui ont pu exprimer leur ressenti vis-à-vis de la « poubelle nucléaire » que l’État tente de leur imposer. Dans la salle, il y a par exemple l’agriculteur Jean-Pierre Simon, condamné en 2017 pour son soutien aux opposants de Cigéo, qui rappelle à quel point « (leur) territoire est déjà sacrifié, alors même que le projet n’a pas commencé ». Un militant, lui, rappelle la répression policière et judiciaire subie de longue date par les opposants. Un autre souligne la « bataille de l’opinion » à mener vis-à-vis du nucléaire, tout en se félicitant de la création de ce front parlementaire : « J’accueille cette initiative comme une bonne nouvelle, d’autant plus si cela peut faire boule de neige. »

Échange entre les opposants au projet de poubelle nucléaire Cigéo et les députées de la Nupes venues les soutenir, vendredi 16 septembre, à la Maison de résistance, à Bure. © Mathieu Génon/Reporterre

Tout en mangeant un bout de fromage, Mathilde Panot se réjouit également d’être présente : « On passe dans une nouvelle étape dans la lutte contre Cigéo. À l’heure où ce projet s’inscrit dans une politique du fait accompli, on est là pour forcer le débat démocratique. » La cheffe de file des députés insoumis l’assure : « On mettra notre écharpe à disposition dès qu’il y aura besoin de soutien. » En outre, les membres du front parlementaire ne se gêneront pas pour user de tous les outils dont ils disposent à l’Assemblée nationale : questions au gouvernement, propositions de loi, demandes de commissions d’enquête… « Tout cela va s’ajouter à tout ce qui a déjà été fait par les opposants », dit Mathilde Panot, qui estime que ce front pourra compter sur l’adhésion d’au moins 100 députés (tous les élus LFI et EELV de la chambre basse), sans compter des sénateurs et des eurodéputés.

Angélique Huguin, à la Maison de résistance, vendredi 16 septembre, à Bure. © Mathieu Génon/Reporterre

De fait, la lutte contre Cigéo se déploie déjà sur plusieurs fronts : actions juridiques (deux recours auprès du Conseil d’État concernant la DUP et l’OIN ont été déposés le 7 septembre), actions médiatiques, opposition physique sur le terrain, travail d’information du public. « Tout cela s’articule en permanence pour faire parler de ce projet honteux dont l’État ne veut pas parler. L’idée est de créer plus de liens avec les autres composantes qui veulent elles aussi protéger notre monde », dit Angélique Huguin, pour qui le front parlementaire est un moyen supplémentaire de faire avancer le rapport de force. La militante, qui note qu’après de « nombreuses trahisons », un lien de confiance est à recréer avec les élus, estime que « les députés présents ici veulent vraiment porter la voix des citoyens ».

« Tout cela ajoute un outil de lutte supplémentaire » 

Lesquels comptent bien faire passer leurs messages : Régine, opposante historique à Cigéo, souligne comment les militants « vont pouvoir faire remonter des informations de terrain et apporter leur expertise citoyenne » aux parlementaires. « Avant, on avait très peu d’interlocuteurs au Parlement. À présent, il y a de nombreux députés qui sont antinucléaires. On espère qu’il y aura un vrai débat autour de Cigéo à l’Assemblée nationale », ajoute-t-elle. Daniel Monnier, maire délégué de Louze (Haute-Marne), abonde : « Tout cela ajoute un outil de lutte supplémentaire, qui est plus implanté dans les institutions et proche des cercles décisionnels. Cette journée est une étape importante, qui est motrice d’espoir. » Celui qui est aussi porte parole de l’Eodra (l’association des élus opposés au projet d’enfouissement des déchets radioactifs) espère en outre « que l’engagement des parlementaires va permettre de décomplexer certains élus locaux vis-à-vis de la lutte, et leur enjoindre de ne plus se cacher derrière une pseudo-neutralité finalement contreproductive ».

Marche dans le bois Lejuc. © Mathieu Génon/Reporterre

Cette conversation a lieu à l’ombre des arbres du bois Lejuc, où tout le monde est parti en balade. Le tout dans l’illégalité : cette forêt communale, lieu symbolique de la lutte anti-Cigéo, a été acquise par l’Andra en 2016, et l’accès y est désormais interdit (et surveillé : à l’entrée du bois, une caméra a été installée par la gendarmerie). Les députés, arborant leur écharpe tricolore, posent sous le « grand chêne » de la forêt. Et tombent finalement en fin de promenade sur le directeur de l’Andra, Patrice Torres, venu à leur rencontre – d’habitude, ce sont plutôt les gendarmes. « Monsieur le directeur, est-ce que vous allez porter plainte contre nous ? » lui lance ironiquement Mathilde Panot, guère convaincue par les arguments de Patrice Torres concernant Cigéo. Elle lui rappelle en outre comment, en 2018, la commission d’enquête parlementaire sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires a souligné à quel point « les alternatives à l’enfouissement des déchets n’avaient pas été assez étudiées ». En guise d’au revoir, la députée aura ces mots : « Monsieur le directeur, j’espère que ce projet ne se fera jamais. » M. Torres repart seul vers sa voiture ; Mathilde Panot, elle, file rejoindre ses nombreux et joyeux camarades.

Patrice Torres, directeur del ’Andra, Mathilde Panot, députée Nupes, et Angélique Huguin, activiste, une discussion rare. © Mathieu Génon/Reporterre

Notre reportage en images


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