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Entretien — Politique

« La Nupes pourra peser à l’Assemblée »

Jean-Luc Mélenchon après les résultats du second tour des législatives, le 19 juin 2022.

Marge de manœuvre de la Nupes, organisation des forces de gauche, conséquences de la montée du RN... le chercheur Simon Persico analyse les résultats des législatives.

Simon Persico est chercheur au laboratoire de sciences sociales Pacte (CNRS) et enseignant-chercheur en science politique à Sciences Po Grenoble.



Reporterre — Emmanuel Macron n’a pas obtenu de majorité absolue aux élections législatives. Comment va-t-il pouvoir gouverner ? Y aura-t-il un réel blocage institutionnel comme l’annoncent certains députés de gauche ?

Simon Persico — C’est difficile à dire pour l’instant, tant nous sommes dans une situation inédite. La seule fois où notre pays a connu l’expérience de la majorité relative, c’était entre 1988 et 1993 avec Michel Rocard. À l’époque, il manquait onze sièges pour avoir la majorité absolue. Cette fois, il en manque une quarantaine. La France n’a pas l’expérience dans ce type de rapport de force. Cela relève d’une culture parlementaire de compromis que nous n’avons pas. Pour l’instant, nous sommes dans un système politique doté d’une culture de domination totale face à une culture d’opposition forte. Soit une absence de volonté pour trouver des compromis.

Les anciens partis politiques sont les héritiers de ceux qui ont créé la Ve République pour éviter cette culture du compromis et garantir au président une majorité forte et stable. Il faut désormais qu’ils apprennent à fonctionner autrement, comme durant la IIIe ou IVe République, qui ne sont pas des caricatures d’inefficacité.

La IIIe République a par exemple voté la loi 1905 [de séparation de l’Église et de l’État] ou la création des congés payés. On peut avoir une culture du compromis qui soit efficace. Mais aujourd’hui, nous avons trois blocs qui sont dans une logique d’affrontement forte et de vive hostilité.


Pourquoi le parti Les Républicains, présidé par Christian Jacob, refuse-t-il toute alliance avec le parti d’Emmanuel Macron ?

Chez Les Républicains, il y a des cadres qui se sont construits en opposition à Emmanuel Macron. Par exemple Aurélien Pradié, qui est plutôt gaulliste social, et pourtant vent debout contre le président de la République. Sans oublier tous ceux qui penchent plutôt du côté du Rassemblement national, et pour qui cela serait une erreur politique de sauver Macron, à l’instar d’Éric Ciotti.

Jean-Luc Mélenchon après les résultats du second tour des législatives, le 19 juin 2022.

Avec 142 députés, la Nupes [1] sera-t-elle réellement en mesure de peser dans le jeu législatif ?

Il y aura quatre groupes distincts : celui de La France insoumise, celui des écologistes, celui du Parti socialiste et celui des communistes. Ils auront ensuite un inter-groupe qui aura du poids et pourra peut-être récupérer la présidence de la commission des finances. J’ai lu dans certains articles que celle-ci pourrait échoir au Rassemblement national. Mais dans le règlement intérieur, il est prévu qu’elle soit donnée à « un groupe de l’opposition » sans précision sur la taille du groupe. D’un point de vue logique, cette présidence devrait donc aller à La France insoumise ou à une personne de la Nupes. Il serait symboliquement risqué de le donner au RN, même s’il reste une incertitude à ce sujet.


Avec 89 députés, le Rassemblement national arrive en force à l’Assemblée nationale. Comment l’analysez-vous ?

Le front républicain s’est effrité. Le Rassemblement national a gagné la majorité de ses duels contre Ensemble [la coalition présidentielle] et contre la Nupes. Le vote barrage n’a pas existé. Un des responsables, c’est Emmanuel Macron, avec son discours sur les extrêmes et son absence de consigne de vote claire pour la Nupes. Mais dans le camp inverse, cette dernière a aussi sa part de responsabilité.

Par exemple, la consigne de Jean-Luc Mélenchon n’était pas de dire « Allez voter pour la coalition d’Emmanuel Macron », mais plutôt « Pas une voix pour Marine Le Pen ». Il n’est pas étonnant que les électeurs de gauche ne se soient pas déplacés pour aller voter Ensemble [2].


Que risque-t-on avec 89 députés du Rassemblement national sur les bancs de l’Assemblée ?

Ils auront plus de ressources, plus d’attachés parlementaires, plus de moyens financiers. Le parti pourrait toucher environ 7 millions d’euros par an. Ils seront beaucoup plus présents dans les commissions de travail parlementaire. Ils pourront questionner plus longtemps le gouvernement, proposer plus d’amendements et les défendre. Même si jusqu’à présent, les députés du Rassemblement national ne se sont pas caractérisés par un travail parlementaire très fort. Mais s’ils décident de s’y investir, ils auront plus de place pour le faire et pourront inscrire leurs thématiques dans le débat démocratique.

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