La PMA pour tous ? Illimitation de la technique, donc problème écologique

Durée de lecture : 9 minutes

10 janvier 2013 / Michel Sourrouille

La critique écologiste de la technique doit aussi porter sur la PMA, dès lors qu’il est question de la généraliser à tous les couples, hétérosexuels ou homosexuels.


Hervé Kempf aurait aimé « analyser la procréation médicalement assistée sous l’éclairage du discours sur la technique de Jacques Ellul et Hans Jonas. » [1] Cette problématique interpelle TECHNOlogos, une association dont l’objectif est de résister à la sacralisation de la technique et d’œuvrer à sa démystification.

D’abord quelques indications d’ordre scientifique sur la PMA. Le britannique Robert Edwards a reçu le prix Nobel de médecine pour le développement de la fécondation in vitro [2].

Que disent les scientifiques français de la procréation médicalement assistée ? René Frydman, « père » d’Amandine, premier bébé-éprouvette français en 1982, conçoit que la procréation médicalement assistée (PMA) soulève une série de problèmes de nature éthique.

Mais comme il reste un scientifique au service de la technique, il n’a plus de repères si ce n’est les moyens de son financement ou l’ambition de sa notoriété. Pour lui, tout devient possible ou presque : « Avec une dizaine d’embryons humains conçus in vitro, nous savons maintenant obtenir une lignée stable et immortelle de cellules souches. Imaginons que nous soyons capables de les faire se transformer in vitro en ovocytes ou en spermatozoïdes, pour un seul individu le nombre de descendants conçus in vitro n’aurait plus de limite. Il s’agit ainsi d’obtenir une forme d’immortalisation de la fertilité. »

René Frydman n’envisage qu’une seule contrainte : il trouve impossible de remplacer la présence d’une mère pendant la durée de gestation et rejette ainsi le projet de créer un utérus artificiel ! Les présupposés des technolâtres se nichent dans les détails.

Jacques Testart a été le co-auteur avec René Frydman du bébé expérimental Amandine. Dans son livre de 2006, Le vélo, le mur et le citoyen, Jacques Testart avait poussé un cri de colère : une recherche finalisée crée immédiatement le maquignon derrière tout chercheur qui trouve.

Après avoir initié la stratégie des mères porteuses qui permet à une femelle remarquable de faire naître plusieurs veaux chaque année en transplantant dans les matrices de vaches ordinaires des embryons sélectionnés, il avait compris l’inanité de sa tâche : en 1972, les excédents laitiers sont généralisés en Europe !

Il avait alors aidé à résoudre l’infécondité des couples humains. Avait-il enfin compris qu’on ne pouvait penser la recherche-développement en faisant l’impasse sur ses conséquences sociale-écologiques ? Non. Il a combattu les plantes génétiquement modifiées, pas les humains artificiellement créés.

Quand Jacques Testart parle des couples séduits par la fivète (FIV, fécondation in vitro), il fait preuve d’une conception très limitée de la démocratie : « Toutes les considérations du genre ’Faut-il forcer la nature ?’, ’Il y a l’adoption !’, ne méritent d’être réfléchies que par les couples stériles eux-mêmes. L’important est de reconnaître la légitimité de la demande d’enfant formulée par un couple ».

Jacques Testart fait donc du désir d’enfant une nécessité historique : « Il n’y a ni caprice ni perversion, seulement l’expression ancestrale d’un désir obscur et partagé. On peut convenir que la fivète est une expérience, mais il n’y a aucune raison de la refuser aux demandeurs inféconds ». Ce scientifique, pourtant ouvert, a aussi des a priori qui consistent ici à combattre la stérilité.

Ces deux raisonnements non scientifiques de la part de scientifiques révèlent des présupposés éthiques qui reposent sur la place de la mère, vouée à la fécondité selon la culture dominante. Les applications techniques de la science sont toujours dépendantes de choix sociaux : dans quelle société voulons-nous vivre ? Cette problématique est d’actualité.

Lors des manifestations en faveur du mariage pour tous, on défile dorénavant pour l’accès à la procréation médicalement assistée pour les lesbiennes. La technique se veut toute puissante, franchissant la barrière des espèces et la différence sexuée. Les homosexuels en profitent.

Mais le député socialiste Jean-Christophe Cambadélis a demandé au président de son groupe de renoncer à un amendement sur la PMA : « Avec la PMA, ouvrant le chemin de la gestation pour autrui, nous passons à autre chose. Il ne s’agit plus seulement d’égalité, de liberté, mais du genre humain. » [3]

Il aborde encore une fois le problème de la limite éthique à l’application de nos techniques. Si l’on part du principe que tout ce qui est réalisable techniquement sera réalisé, tout est possible, nous allons croire que le monde de demain sera soumis à la toute puissance des humains. Le passage du défendu au toléré, puis au légalisé, suit le rythme des innovations techniques et l’emporte jusqu’à présent sur l’éthique.

Pourquoi pas demain l’utilisation des souches IPS (cellules souches pluripotentes induites) grâce auxquelles les homosexuels pourront produire à la fois des ovules et des spermatozoïdes ? - la seule limite des IPS, pour l’instant, étant que l’enfant d’un couple de lesbiennes ne pourrait être qu’une fille.

Les couples d’hommes pourront en outre bénéficier de l’utérus artificiel, simple amélioration de la couveuse pour prématurés [4]. La volonté des gays et lesbiennes d’avoir un enfant n’est qu’un symptôme de cette dérive de la pensée qui découle à la fois du libéralisme moral (tout découle de la volonté humaine) et de la technique extrême (tout est possible).

Il existe même actuellement un cas de lesbiennes aux Etats-Unis qui font prendre des hormones à leur fils dans l’attente de l’opération qui fera de lui l’objet de leur espérance, une fille. Où est la limite à notre volonté de toute puissance favorisée par les avancées technoscientifiques ? Deux personnes nous donnent des pistes de réflexion.

Ivan Illich distingue deux sortes d’outils : « Ceux qui permettent à tout homme, plus ou moins quand il veut, de satisfaire les besoins qu’il éprouve, et ceux qui créent des besoins qu’eux seuls peuvent satisfaire. Le livre appartient à la première catégorie, l’automobile, par contre, crée un besoin (se déplacer rapidement) qu’elle seule peut satisfaire : elle appartient à la deuxième catégorie.

N’importe quel outil (y compris la médecine et l’école institutionnalisées) peut croître en efficacité jusqu’à franchir certains seuils au-delà desquels il détruit inévitablement toute possibilité de survie. Un outil peut croître jusqu’à priver les hommes d’une capacité naturelle. Dans ce cas il exerce un monopole naturel. »[5] Quid de la PMA ? Quand commence l’effet de seuil ?

Theodore J. Kaczynski nous donne une autre classification qui recoupe les idées d’Ivan Illich : « Nous faisons une distinction entre deux types de technologies : la technologie cloisonnée et la technologie systémique. La première, qui se développe au niveau de petites cellules circonscrites, jouit d’une grande autonomie et ne nécessite pas d’aide extérieure.

La seconde s’appuie sur une organisation sociale complexe, faite de réseaux interconnectés. En ce qui concerne la technologie cloisonnée, aucun exemple de régression n’a été observé. Mais la technologie systémique peut régresser si l’organisation sociale dont elle dépend s’effondre. (§ 208)… Depuis la révolution industrielle, nous sommes entrés dans une ère de technologie systémique. Vous avez besoin d’outils pour faire des outils pour faire des outils pour faire des outils (…)

Quand l’Empire romain a éclaté, la technologie à petite échelle des Romains a survécu parce que n’importe quel artisan de village pouvait construire, par exemple, une roue à eau, parce que n’importe quel forgeron habile pouvait faire de l’acier avec les méthodes traditionnelles, et ainsi de suite. La technologie des Romains dépendant d’une organisation a régressé. Leurs aqueducs sont tombés en ruine et n’ont jamais été reconstruits ; leurs techniques de construction de routes ont été perdues ; le système romain d’assainissement urbain a été oublié, au point que jusqu’à assez récemment l’assainissement des villes européennes était inférieur à celui de la Rome Antique. (§ 209) » [6]

Le critère pour passer des techniques dures, inacceptables, à des techniques douces, vraiment utiles aux humains et à la biosphère, reposerait donc sur l’idée de complexité et de durabilité. En résumé, ce qui est trop complexe n’est pas durable.

D’un point de vue global, nous retrouvons là les idées de Joseph Tainter selon laquelle les sociétés complexes sont vouées à l’effondrement. Cette idée de lier durabilité et simplicité nous semble favorable à une perception raisonnable qui donne aux générations futures des chances de perdurer au moindre mal. Le choix social, si ce n’est éthique, reposerait alors sur des bases plutôt objectives : un avenir qui se veut durable. Appliquons maintenant notre raisonnement - trop de complexité nuit à la durabilité - à la procréation médicalement assistée.

La PMA est une technologie systémique, cloisonnée, réalisable uniquement dans une société complexe. Elle n’est pas durable parce qu’elle repose sur des moyens médicaux importants, liés à un taux d’échec non négligeable, et donc seulement à la portée de couples riches ou pris en charge par le reste d’une société très développée.

Il est vrai que la société complexe s’accompagne généralement d’inégalités très importantes, il y a ceux qui ont le pouvoir, ceux qui peuvent payer et tous les autres.

Ce n’est pas ce type de société que je désire. La PMA ne devrait pas être à l’ordre du jour d’une société consciente des limites de la technique et de la convivialité nécessaire entre ses membres. Une autre manière de se reproduire est à la portée de tout un chacun, faire l’amour tout simplement, en usant de la différenciation des sexes. Une technique simple qui n’a pas besoin de l’assistance de « médecins » pour porter ses fruits.

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Notes :

1. Le Monde du 16 décembre 2012 p.17, chronique écologie d’Hervé Kempf

2. Le Monde du 6 octobre 2010, Le père de la fécondation in vitro Nobel de médecine

3. Le Monde du 18 décembre 2012, Les manifestants favorables au mariage gay font match nul face aux opposants

4. Le Monde science&techno du 27 octobre 2012, Biologie et homoparentalité

5. La convivialité (numéro 9 du mensuel la Gueule ouverte, juillet 1973)

6. L’effondrement du système technologique de Theodore J. Kaczynski (éditions Xénia, 2008)




Source : Courriel à Reporterre de Michel Sourrouille.

Michel Sourrouille est membre d’EELV, après avoir participé pendant plusieurs années au Pôle écologique du PS.

Photo : Centre hospitalier pays d’Aix

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