Hervé Kempf

Entretiens

« La brutalité des dominants à l’égard des êtres vivants me stupéfie »

Depuis quelques années, la question de l’écologie a envahi les mondes médiatiques, en débordant des pages auxquelles elle était cantonnée. Journaliste et essayiste, Hervé Kempf dirige aujourd’hui Reporterre, le premier média indépendant d’écologie en France. Cet entretien est inclus dans l’ouvrage Un sol commun, publié par les éditions Wildproject.

Comment êtes-vous venu à l’écologie ?

J’étais adolescent dans les années 1970. À cette époque, tous les jeunes s’intéressaient à la politique, dans une ambiance post- 68 vraiment active. J’avais alors essentiellement des copains gauchistes, sans pour autant me sentir à l’aise avec le marxisme dont beaucoup se revendiquaient. L’écologie, dans sa critique radicale mais non marxiste du système, me correspondait bien.

Ensuite, j’ai délaissé ces questions. Au début des années 1980, je travaillais dans un journal d’informatique – c’était au moment de l’irruption des micro-ordinateurs, et c’était passionnant. Mais Tchernobyl est survenu en 1986, et cela m’a fait un choc. Je me suis donc à nouveau tourné vers les questions d’environnement, ce qui m’a amené à créer le premier Reporterre, en version papier, en 1989, avec des amis. Nous avions fait le constat qu’hormis quelques revues militantes, il n’y avait aucun journal sur l’écologie. Notre idée était la même que Reporterre maintenant, à savoir qu’il y a besoin de parler de l’écologie avec une démarche journalistique – c’est-à-dire vérification des faits, approche contradictoire, présentation attrayante, etc.

Cette première aventure de Reporterre a bien marché en termes de lectorat, avec 26.000 ventes en moyenne mensuelle, mais s’est arrêtée au bout d’un an parce que nous manquions cruellement de capacité d’investir. Depuis, je ne suis plus sorti professionnellement et intellectuellement de cette perspective écologique sur le monde.

En 1998, vous êtes entré au Monde pour y couvrir l’actualité environnementale, et vous y êtes resté jusqu’en 2013. Pouvons-nous revenir sur ces quinze années ?

C’étaient de belles années. Le Monde est un journal très compliqué en interne, mais c’était un outil formidable pour passer des idées. J’ai pu y raconter toute la bataille des OGM, le nucléaire, la décroissance, Notre-Dame-des-Landes. J’ai pu sortir beaucoup de sujets de fond à destination d’un large public. Ensuite, avec le rachat du journal en 2011, Le Monde a perdu son indépendance, l’ambiance a changé et est devenue pénible pour moi, jusqu’à ce que la direction me censure sur Notre-Dame-des-Landes. J’ai décidé de partir et de donner de l’élan à la version numérique de Reporterre, que j’avais lancée en 2007. Là, j’ai retrouvé le bonheur journalistique, avec la liberté et une magnifique équipe.

Comment définissez-vous la ligne rédactionnelle de Reporterre ?

Notre ligne rédactionnelle est très claire (et contrairement à beaucoup de journaux, elle est écrite noir sur blanc sur notre site) : nous posons que l’écologie est la question politique centrale du 21e siècle. Donc on aborde tous les sujets – économie, politique, sport, tout ce que vous voulez – en considérant que la question écologique est fondamentale.

Reporterre, comment suivez-vous l’évolution de la pensée écologique (les maisons d’édition, les chercheuses et les chercheurs, etc.) ?

Par des interviews, des recensions d’ouvrages, des tribunes, mais pas assez. On a fait le choix de produire de l’information, et notre petite équipe (six journalistes à plein temps) est focalisée sur l’actualité et les enquêtes. Il y aurait tout un travail journalistique à mener sur les idées de l’écologie, cela manque pour l’instant.

En revanche, nous sommes très conscients de l’enjeu idéologique (au bon sens du terme) de l’écologie. Reporterre est né en 2007 pour accompagner mon livre Comment les riches détruisent la planète, et la ligne du site est de considérer l’écologie comme directement articulée avec la question sociale. Ma préoccupation est que Reporterre occupe le terrain avec le maximum de légitimité pour que d’autres courants – type écologie « de droite », écologie essentialiste ou traditionnaliste – ne préemptent pas le champ. Il est clair que l’écologie politique est un espace de conflits. Dans un climat où beaucoup d’intellectuels ont encore du mal à venir à l’écologie (même si ça change vite), Reporterre s’engage sur l’écologie politique, l’écologie sociale, pour qu’un maximum de personnes puissent en saisir les enjeux.

Concernant les mouvements sociaux de ces dix dernières années, comment analysez-vous l’évolution des luttes, et notamment les diverses formes de ZAD (Notre-Dame-des-Landes, Bure, Roybon, etc.), par rapport à la question écologique ?

La question écologique est devenue cruciale dans les mouvements sociaux. La majorité de leurs acteurs ont compris que la justice sociale et la préoccupation écologique sont intimement liées. Cela est fondateur parce que, jusqu’à il y a une dizaine d’années, ce n’était pas le cas.

Rétrospectivement, il me semble que le mouvement altermondialiste a joué un rôle essentiel depuis les manifestations de Seattle en 1999. Il est alors devenu possible d’avoir une démarche de vraie radicalité qui réunisse à la fois – pour le dire vite – les syndicalistes, les tiers-mondistes et les écologistes.
Il faut également noter, dans notre pays, l’évolution très importante ces dernières années à la fois de mouvements comme La France insoumise et d’un retour des traditions anarchistes dans les mouvements plus radicaux. On ressent une imprégnation grandissante des idées écologistes dans les différents modes de résistances.

En tout cas, depuis l’émergence de l’altermondialisme, la machine à idées s’est remise à tourner – alors que dans les années 1980-90, le néolibéralisme était une pensée vraiment forte et dynamique, tandis que le marxisme s’épuisait. Quant à la pensée écologique, elle n’était pas encore assez partagée pour s’imposer comme la radicalité intellectuelle la plus pertinente pour interroger le système – peut-être aussi parce que l’état de délabrement de la biosphère n’était pas encore assez évident.

Mais progressivement, on s’est rendu compte que quasiment toutes les luttes syndicalistes et de travailleurs sont des luttes de défense et qu’elles perdent presque systématiquement. Alors que les nouveaux terrains de lutte qu’on a vu émerger depuis dix, quinze ans ont conduit à des enracinements et parfois à des victoires, comme avec les OGM, le gaz de schiste ou Notre- Dame-des-Landes : ces enracinements, ces prises de territoire ont commencé avec les Camps action climat, puis à Notre- Dame-des-Landes, à Hambach, en Allemagne, et en de nombreux autres lieux dont la liste est longue.

De surcroît sont issus de ces nouvelles luttes des mots qui marquent, comme le « Nous sommes la nature qui se défend » – que j’ai vu pour la première fois à Hambach il y a quelques années et qui a été repris ensuite sur plusieurs Zad ailleurs. Cela signifie que, face à la stratégie du choc exercée par le néo- libéralisme, notre rapport à la politique est en train d’évoluer en intégrant la question de notre rapport à la Nature (ou plutôt de ce que les Occidentaux appellent la « Nature »). C’est une interrogation cosmologique qui oblige à repenser la question politique dans son ensemble.

Justement, quel est le rôle d’un média comme Reporterre dans la diffusion de ces idées nouvelles ?

C’est un rôle de passeurs. C’est-à-dire qu’on transmet avec la forme d’une information rigoureuse et exacte des approches radicales. Dans ma pratique de journaliste et d’écrivain, j’ai toujours essayé de toucher un large public, et c’est peu à peu ce que Reporterre est en train de faire.

J’insiste également sur le mot « écologie », un mot qui me paraît bien fonctionner parce qu’il est universel et que tout le monde en France met un sens dessus (pas forcément le même, d’ailleurs). Le terme est problématique – ça implique qu’on doit en discuter, ce qui pour moi est essentiel – mais il est bien vivant et stimulant.

Depuis votre perspective journalistique, quels sont les chantiers à venir pour l’écologie en France ?

Je suis stupéfait par la détermination des dominants à ne rien changer. Ce qu’ils sont en train de faire, les décideurs politiques, les multinationales, chacun sous des formes différentes, est presque sidérant... Parce que pour maintenir le même niveau de ce qu’ils appellent « richesse matérielle », ils poussent à exploiter la biosphère avec toujours plus de puissance et de violence. Il y a une incapacité collective à voir l’ampleur catastrophique de ce qui se déroule en ce début de 21e siècle. L’ordre social devient essentiellement tourné vers le maintien d’inégalités historiquement exceptionnelles, et cela au prix de la destruction de tout. On reste donc enfermés dans une logique d’accélération où tout ce qu’on peut raconter ne change rien aux dynamiques systémiques. Je le répète : la brutalité des dominants à l’égard des êtres vivants en général me stupéfie. Depuis une dizaine d’années, de plus en plus d’activistes écologistes meurent assassinés dans le monde (plus de 200 en 2017) et presque toujours dans les mêmes situations : face à des grands projets inutiles appuyés par les États et par leurs forces de police.

J’ai longtemps cru que le capitalisme n’avait plus de projet, plus de nouvelles idées. Mais je me rends compte que le capitalisme a retrouvé une dynamique idéologique avec la technologie (autour de l’intelligence artificielle et de la robotique), qui vient renforcer la sécession des riches. Celle-ci n’est plus seulement économique mais aussi philosophique : les classes dirigeantes sont maintenant prêtes à accepter l’idée – qu’on retrouve fortement dans le transhumanisme, par exemple – que dans les désastres à venir, une partie de l’humanité ne va pas survivre. Une partie de l’oligarchie fait donc le choix délibéré de continuer de plus belle, en croyant que la technologie pourra résoudre les problèmes, ou tout du moins préserver les riches dans la catastrophe générale. En somme, les riches sont en train de devenir anti-humanistes, et d’abandonner l’ambition universaliste des Lumières.

En ce qui concerne la réponse populaire à cette offensive, je ne suis pas catastrophiste. Il ne faut délaisser aucun champ politique, parce que les luttes à venir seront vitales. Appuyons-nous sur tous les collectifs qui existent déjà, renforçons nos positions, cultivons nos liens, et poursuivons l’ouverture sur le monde, l’échange avec les gens, et la construction de choses en commun. C’est la meilleure voie qu’on puisse suivre pour renverser le cours désastreux dans lequel veulent nous entraîner les dominants.

- Propos recueillis par Marin Schaffner

Source : Cet entretien est inclus dans l’ouvrage Un sol commun, publié par les éditions Wildproject.


Photo : À Hambach, en septembre 2018 (©Bernd Lauter/Greenpeace)





Autres articles :

  • « La brutalité des dominants à l’égard des êtres vivants me stupéfie »

  • À quoi sert le journalisme et comment ça marche ?

  • Quel avenir pour l’écologie politique ?

  • Comment changer face au changement climatique

  • “Es una revuelta popular de una Francia que no llega a fin de mes"

  • « Les Gilets jaunes expriment un sentiment de révolte et de colères accumulées depuis des années »

  • « Le capitalisme est irréformable »

  • Écologie, inégalités, vide de sens... sous l’éclairage de l’histoire

  • « Trouver le sens, redécouvrir la beauté du monde »

  • Pourquoi les médias de l’oligarchie ne parlent pas d’écologie

  • Abandon de Notre-Dame-des-Landes : “C’est la victoire d’un grand mouvement collectif”

  • Notre-Dame-des-Landes : “L’abandon du projet d’aéroport est le résultat d’une mobilisation humaine magnifique”

  • « L’écologie et la démocratie sont inséparables »

  • Hervé Kempf au Bondy Blog

  • La décroissance pour sauver la planète ?

  • La question du sens se pose au coeur de notre époque

  • « On ne peut pas faire sans l’amour »

  • « La France gaspille ses terres agricoles »

  • En vidéo : « On n’arrivera pas à changer les choses si on ne remet pas en cause l’inégalité »

  • Sur France Culture : « Quelles concessions le gouvernement devra-t-il faire à Nicolas Hulot ? »

  • « La gauche a intégré la question écologique et cela va renouveler la politique »

  • Sur CKRL au Québec : « La lucidité est la blessure la plus proche du soleil »

  • La campagne présidentielle vue par l’écologie

  • Hervé Kempf sur France Culture : Les clés pour comprendre le désordre actuel

  • Trump et le climat : « C’est une situation inquiétante »

  • « Regarder l’avenir avec confiance »

  • « On peut parler de guerre civile mondiale »

  • « Les vrais choix à faire sont ceux de l’humanité »

  • « Le Parti socialiste doit disparaître pour laisser place à de nouvelles forces »

  • En débat sur LCP : « Où va la gauche ? »

  • « La gravité de l’époque tient à l’irréversibilité historique de la crise écologique, si on la laisse se poursuivre »

  • Hervé Kempf sur France Inter : « C’est autour de la question écologique qu’il faut repenser la politique »

  • « Stop ou empire ? L’humanité face à son devenir » - ITV vidéo sur TV5 Monde

  • « Il nous manque une conscience politique unificatrice »

  • « Nuit debout a été une école de la politique »