La déforestation s’accélère en Amazonie, et l’agrobusiness est pointé du doigt

Durée de lecture : 8 minutes

27 juillet 2020 / Adriana Carvalho (Reporterre)



Qui abat illégalement des arbres et brûle les forêts en Amazonie ? Des études tracent des liens indéniables entre grandes sociétés agro-industrielles — et notamment producteurs de soja et de viande bovine — et déforestation. Elle atteint son pire niveau en dix ans.

Plus de 3.000 km2 de forêt ont été abattus les six derniers mois en Amazonie brésilienne selon les données de l’Institut national de recherche spatiale (Inpe), 26 % de plus que durant la même période en 2019. C’est le pire résultat de la décennie, D’après l’ONG WWF Brésil. Rien qu’en juin, 1.034 km2 ont été déboisés, une superficie 11 % supérieure à celle de juin 2019. C’est comme si une surface d’environ 200 terrains de football disparaissait toutes les heures. « Nous avons analysé les chiffres de chaque mois par rapport à la même période de l’année précédente et nous avons remarqué que depuis quatorze mois ils ont augmenté sans interruption, ce qui n’a pas été vu depuis le début de la série historique publiée par le système DETER, de l’INPE, en 2004 », dit à Reporterre Tasso Azevedo, coordinateur de MapBiomas, projet multi institutionnel qui cartographie les transformations du territoire.

Face à cette mauvaise nouvelle, quelle a été la réaction du gouvernement brésilien ? Encore une fois, il tire sur le messager. Quelques jours après la diffusion des données de l’INPE, la chercheuse responsable du suivi de la déforestation, Lubia Vinhas, a été limogée. L’année dernière, le directeur de l’INPE, Ricardo Galvão, avait perdu son poste pour le même motif. Dans une lettre, des chercheurs de l’INPE affirment que le gouvernement Bolsonaro est en train de créer une structure parallèle et militaire au sein de l’institut, afin de manipuler les informations. Une autre lettre, signée par 500 employés de l’Agence environnementale brésilienne (IBAMA) et adressée à la plus haute instance judiciaire du pays dénonce « l’effondrement de la gestion environnementale par le gouvernement, qui favorise la pratique du crime ».

Au Brésil, la déforestation atteint son pire niveau en dix ans.

Bien que l’ingérence militaire mette en péril le travail renommé mené par l’INPE depuis 59 ans, les experts affirment qu’il est impossible de cacher les données alarmantes montrant la destruction de l’environnement. D’autres instituts, brésiliens et étrangers, surveillent la déforestation à partir de données des satellites. « Bien que nous ayons une méthodologie différente, nos résultats et ceux de l’INPE sont convergents », dit à Reporterre Antônio Fonseca, chercheur de Imazon, une ONG qui produit des donnés sur l’Amazonie depuis trente ans.

Si la menace de savanisation de l’Amazonie ou de disparition des peuples autochtones ne trouble pas le sommeil du gouvernement brésilien, les conséquences économiques de cette catastrophe commencent à déranger. Des études récentes confirment l’accélération de la déforestation au Brésil et établissent un lien entre les grandes sociétés de l’agrobusiness, notamment les producteurs de soja et viande bovine, et les activités illégales de déforestation.

La moitié des alertes d’incendie se sont produites dans des zones d’approvisionnement de trois géants de l’agroindustrie

Le rapport récent de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) place le Brésil en tête de la liste des pays qui ont perdu le plus de forêts au cours de la dernière décennie. La revue Science a publié un article intitulé The rotten apples of Brazil’s agribusiness (Les fruits pourris de l’agrobusiness brésilien) qui estime que jusqu’à 22 % du soja et 17 % de la viande bovine exportés annuellement vers l’Union européenne sont « contaminés » — c’est-à-dire liés, d’une manière ou d’une autre, à la déforestation illégale dans les régions de l’Amazonie et du Cerrado.

Autre article, publié en mai par Chain Reaction Research (CRR), une organisation d’analyse des risques à destination des banquiers et investisseurs, montre que la moitié des alertes d’incendie en Amazonie et dans le Cerrado en 2019 se sont produites dans des zones d’approvisionnement des géants agroalimentaires JBS, Marfrig et Minerva. Après avoir abattu la forêt, les accapareurs de terres attendent que la matière végétale sèche, puis ils « nettoient » la zone en mettant le feu. L’article mentionne aussi deux autres multinationales, Bunge et Cargill : plus de 24.000 alertes d’incendie ont été détectées dans un rayon de 25 kilomètres autour des silos de soja de Bunge et plus de 15.000 autour des silos de Cargill.

L’article souligne que Nestlé a cessé de s’approvisionner auprès de Cargill en 2019 en raison de l’impossibilité de retracer le soja de ses fournisseurs brésiliens. Dans le secteur de la mode, VF Corp et H&M ont annoncé en 2019 qu’elles cesseraient de s’approvisionner en cuir du Brésil. CRR estime que ceux qui importent des produits « contaminés » par la déforestation mettent leur réputation en péril et que « les financeurs européens pourraient être les premiers à s’engager car un grand nombre d’entre eux ont des politiques zéro déforestation ».

Après avoir abattu la forêt, les accapareurs de terres attendent que la matière végétale sèche, puis ils « nettoient » la zone en mettant le feu.

« Le bétail illégal n’est pas seulement associé à la déforestation, mais aussi aux violations des droits humains »

JBS, principale multinationale brésilienne de l’industrie agroalimentaire et premier producteur mondial de viande bovine, est également mentionnée dans un rapport d’Amnesty Brésil publié début juillet. Il montre comment le bétail élevé illégalement dans les zones protégées est entré dans sa chaîne d’approvisionnement. Selon le rapport, les fournisseurs indirects ont utilisé la pratique du « blanchiment » du bétail pour contourner les systèmes de surveillance et vendre les animaux élevés dans des aires protégées et terres indigènes. « JBS n’est pas efficace dans le suivi de ses fournisseurs indirects et elle a évidemment les moyens de le faire. Le bétail illégal n’est pas seulement associé à la déforestation, mais aussi aux violations des droits humains », dit à Reporterre la directrice d’Amnesty Brésil, Jurema Werneck.

JBS a présenté les résultats d’un audit réalisé par la société norvégienne DNV GL affirmant que la viande qu’elle vend ne provient pas de zones de déforestation. Dans une lettre à JBS et à l’ONG The Rainforest Alliance Norway, DNV GL réfute le communiqué de JBS et dit qu’elle n’a pas été engagée pour évaluer la chaîne d’approvisionnement indirecte, ni pour évaluer s’il y a eu des manipulations de données par ces fournisseurs qui pourraient couvrir les opérations de blanchiment du bétail.

Déforestation illégale sur un territoire appartenant à un peuple autochtone.

Début juillet, 34 fonds d’investissement internationaux qui gèrent 4,6 milliards de dollars d’actifs ont rencontré le vice-président brésilien, le général Hamilton Mourão, pour lui demander un plan sérieux de lutte contre la déforestation. La pression extérieure a également poussé des grandes banques et entreprises brésiliennes à envoyer des lettres publiques au gouvernement pour demander des efforts contre la déforestation. Parmi eux, surprise, se trouvent JBS et Cargill, elles-mêmes pointées du doigt pour le manque de suivi de leur chaîne d’approvisionnement. « Nous soutenons l’attitude des entreprises qui encouragent le gouvernement à protéger l’environnement et les droits humains, mais il est nécessaire qu’elles s’autocritiquent et modifient leurs pratiques », dit la directrice Amnesty Brésil.

Selon le chercheur de l’Imazon, Paulo Barreto, ces manifestations du secteur financier sont cruciales : « Elles prouvent que ce qui se passe en Amazonie pose un risque systémique à l’économie du pays. Nous connaissons des investisseurs qui ont déclaré avoir mis « en quarantaine » les titres de créance brésiliens en raison de la crise environnementale », dit à Reporterre M. Barreto.

« Il y a maintenant un décret du gouvernement fédéral, mais nous savons qu’il n’a pas d’effet pratique »

Un décret du gouvernement Bolsonaro du 15 juillet a interdit l’utilisation de la technique de brûlage dans l’Amazonie et le Pantanal pendant 120 jours. « Nous savons que 99 % de la déforestation en Amazonie se produit illégalement. Quelle est la chance que ce décret soit respecté alors que le gouvernement a affaibli les mécanismes de lutte contre la déforestation ? » dit à Reporterre Rômulo Batista, porte-parole de l’ONG Greenpeace Brésil pour l’Amazonie.

Foyer d’incendies dans l’État du Mato Grosso, au cœur de la forêt amazonienne.

Les images prises par l’ONG début juillet montrent des foyers d’incendies dans l’État du Mato Grosso, au cœur de la forêt amazonienne. « Lorsque les images ont été prises, un décret de l’État du Mato Grosso était en vigueur, interdisant la technique de brûlage. Il y a maintenant un décret du gouvernement fédéral, mais nous savons qu’il n’a pas d’effet pratique. Entre le 15 et le 21 juillet, il y a eu plus de 1.300 foyers d’incendie, 53 % de plus qu’à la même période l’an dernier », dit M. Batista.
 
La pression internationale est cruciale pour arrêter la destruction. « La politique brésilienne de non-contrôle de la lutte contre la déforestation donne des raisons aux représentants de différents pays d’Europe de s’opposer à l’accord avec Mercosur » dit à Reporterre Edegar Rosa, directeur du WWF-Brésil.





Lire aussi : Malgré la déforestation en Amazonie, l’Europe veut signer le traité avec le Mercosur

Source : Adriana Carvalho pour Reporterre

Photos :
. L’ONG Greenpeace surveille la déforestation au Brésil. Après avoir abattu les arbres, les accapareurs de terres brûlent la zone. Nova Maringá, Etat du Mato Grosso, Amazonie, juillet 2020. © Christian Braga / Greenpeace
. Des restes de forêts brûlent. Juara, Etat du Mato Grosso, Amazonie. © Christian Braga / Greenpeace
. Territoire autochtone. Amnesty International Brésil

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