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Édito — Politique

La gauche sera écologiste ou disparaîtra

Place de la République, mi-décembre 2021, à Paris.

Une raison majeure du désarroi de la gauche est qu’elle n’a pas achevé sa mue idéologique. Si elle a intégré l’exigence écologique, elle n’en a pas encore tiré les conséquences : dire aux classes moyennes qu’il faut réduire la consommation matérielle et aller vers une société du lien.

À l’orée d’une année qui va engager le pays pour cinq ans, il serait facile de déplorer l’éclatement de la gauche, la faible capacité de l’écologie à s’imposer dans le débat politique, le caractère apparemment inexorable des politiques de droite autoritaire ou extrême. On pourrait se contenter d’expliquer cette situation par le matraquage médiatique orchestré par des médias massivement contrôlés par les ultrariches ; et rappeler que la trahison par les sociaux-démocrates des intérêts populaires a contribué à dégoûter ouvriers, employés et chômeurs de la « gauche » dans son ensemble.

Mais ces constats convenus – ce qui ne signifie pas qu’ils sont faux – passent à côté d’une raison majeure de l’impuissance de la gauche : elle n’a pas encore achevé le travail d’intégration de la question écologique dans son analyse, dans son programme, dans sa culture.

Ce qu’on appelle « la gauche » s’est constituée au début du XIXe siècle en recueillant les idéaux de la Révolution française puis en y intégrant l’exigence d’un sort moins misérable pour les travailleurs. Elle est devenue l’expression de la classe ouvrière et a trouvé son identité politique dans la revendication de la justice sociale.

En chemin, la gauche s’est appropriée l’idée que l’augmentation globale de la production matérielle était un progrès. Il ne restait, au fond, qu’à régler la question de la répartition des richesses. Mais en matière de productivisme, le capitalisme a de loin dépassé son challenger prétendument communiste, qui s’effondra en 1991. Le capitalisme, sans rien changer aux rapports de propriété, avait su faire émerger une importante classe moyenne, qui trouve dans le confort matériel une raison suffisante de supporter voire de soutenir l’oligarchie.

À partir des années 1980, l’inégalité recommença à croître fortement, quoique sans abaisser significativement le niveau de vie des classes moyennes. Et les partis sociaux-démocrates, qui avaient pris l’ascendant sur les partis communistes déconsidérés par leur soutien à l’URSS, se rallièrent au capitalisme. Ils se concentrèrent sur la conquête des classes moyennes en abandonnant la masse pourtant toujours considérable des « petites gens ».

Mais un mouvement d’idées a commencé à semer le trouble. Il s’appuyait sur le constat scientifique que l’augmentation continue de la production matérielle – ce que l’on appelle la croissance - met en danger les conditions d’équilibre de la biosphère et menace la possibilité du bien être de l’humanité. D’abord marginalisé, ce courant d’idées, l’écologisme, a imposé la réalité du péril et commencé à influencer la scène politique. Mais si des penseurs des années 1970 – Barry Commoner, André Gorz, Murray Bookchin, Ivan Illich – articulaient la critique du productivisme avec l’analyse des rapports de force sociaux, il a fallu attendre le début des années 2000 pour qu’il devienne clair que la réduction des inégalités est cruciale pour résoudre la question écologique. C’est de ce constat qu’est né Reporterre en 2007, pour expliquer au jour le jour comment les riches détruisent la planète. Non pas l’humanité, les riches. La gauche a commencé à intégrer l’écologie à son corps de doctrine.

Mais l’a-t-elle véritablement fait ? C’est là qu’est le hiatus.

L’écologie est un enjeu de répartition des ressources

Rappelons pourquoi l’écologie est un enjeu de répartition des ressources. Dans une société très inégalitaire comme celle d’aujourd’hui, il règne un gaspillage énorme, parce que la dilapidation matérielle de l’oligarchie sert d’exemple à toute la société. Chacun à son niveau, dans la limite de ses revenus, cherche à acquérir les biens et les signes les plus valorisés. Médias, publicité, films, feuilletons, magazines diffusent le modèle culturel des dominants. Comment alors l’oligarchie bloque-t-elle les actions nécessaires pour prévenir l’aggravation de la crise écologique ? Directement, bien sûr, par les puissants leviers – politiques, économiques et médiatiques – qu’elle contrôle et dont elle use afin de maintenir ses privilèges. Mais aussi indirectement par son modèle de consommation qui imprègne toute la société et en définit la normalité. Ainsi se retrouve-t-on avec des niveaux records d’émissions de gaz à effet de serre, de destruction de la biodiversité, de pollution des écosystèmes.

Or, pour résoudre la crise écologique, il est vital d’arrêter la dilapidation des ressources : il s’agit de ramener la consommation matérielle à un niveau compatible avec l’équilibre de la biosphère. Mais qui doit réduire sa consommation ? Pas les pauvres et les salariés modestes déjà réduits à une portion de plus en plus congrue. Les hyper-riches doivent réduire drastiquement leur consommation. Mais même si on les prive de SUV énormes, de montres clinquantes, de shopping à Saint-Tropez et d’avions privés, ils ne sont pas assez nombreux pour que cela réduise autant que nécessaire la pression écologique globale. C’est à l’ensemble des classes moyennes occidentales que doit être proposée la réduction de la consommation matérielle.

Les classes moyennes devront réduire leurs émissions de moitié d’ici dix ans

Ce constat est bien illustré par le travail du World inequality Lab sur les inégalités mondiales ne matière d’émissions de gaz à effet de serre. Dans leur rapport 2022, les chercheurs se sont intéressés au cas de divers pays, dont la France. Ils analysent les conséquences d’une réduction des émissions de gaz à effet de serre pour respecter l’Accord de Paris, qui vise à éviter un réchauffement de plus de 2°C, et ce dans un esprit d’égalité. On y constate que les 10 % les plus riches, qui émettent 24 tonnes de CO2 par an, devront diminuer les émissions de 19 tonnes. Mais les classes moyennes – ou les 40 % de gens les plus riches en-dessous des 10 % supérieurs – ne sont pas en reste : ils émettent en moyenne 9 tonnes et devront réduire leurs émissions de moitié !

Schéma de gauche : la répartition des émissions de tonnes de CO2 par Français, en 2019, selon les groupes de revenus (ensemble de la population, 50 % les plus pauvres, 40 % plus riches, 10 % les plus riches). Schéma de droite : la réduction nécessaire par chacun selon les groupes de revenu pour atteindre l’objectif de 2030 (source : World inequality report 2022, chapitre 6).

On peut refuser de voir les chiffres : c’est que ce font les droites en rejetant l’objectif d’égalité et en prétendant que les technologies suffiront à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Cette prétention est inacceptable au regard de l’évolution depuis plusieurs décennies : dans les pays développés, les émissions ne décroissent que lentement. De 25 % en trente ans dans l’Union européenne, par exemple. Si l’on veut vraiment éviter un réchauffement insupportable, il faut changer drastiquement la donne. Ce qui revient pour la gauche à bouleverser son paradigme à l’égard des classes moyennes : ne pas lui promettre plus de biens, mais une vie renouvelée par les liens et par l’autonomie dans la décroissance matérielle globale.

C’est la principale leçon que nous apprend la pandémie de covid : non seulement le capitalisme en a créé les conditions, par la destruction de la biodiversité, l’explosion des élevages industriels, le libre-échange frénétique ; mais pour y faire face durablement, il faut une politique sanitaire qui maintienne un bon réseau de santé en s’attachant à prévenir les maladies environnementales, à commencer par l’obésité. Rien n’est d’ailleurs plus révélateur que le fait que les dirigeants actuels ne tiennent aucun compte de cette leçon, et ne s’en remettent qu’à la technologie - les vaccins - et à l’autoritarisme.

Santé, éducation, soins aux personnes âgées, goût de la fête et de la convivialité, autonomie agricole et modération alimentaire, économies d’énergie et efficacité, urbanisme limitant le besoin de déplacements, restauration de la nature – autant de chantiers qui améliorent la vie et qui sont les axes d’une politique de gauche plaçant l’autonomie, donc l’émancipation, au cœur de son programme. Comme le résumait Ivan Illich, « la seule solution à la crise écologique est que les gens saisissent qu’ils seraient plus heureux s’ils pouvaient travailler ensemble et prendre soin l’un de l’autre ».

On voit ainsi les tâches qui attendent la gauche : assumer la radicalité de la catastrophe écologique, et donc la radicalité de la politique nécessaire ; rouvrir un horizon d’espoir pour les classes populaires ; ramener les classes moyennes à une vision libératrice qui passe par la rupture avec l’oligarchie et son monde d’enfermement. Cela ne sera sans doute pas possible dans les mois qui viennent. Mais ceux-ci doivent être, au moins, un temps de clarification.

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