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Enquête — Ukraine

La guerre en Ukraine menace les négociations climatiques

Les négociations climatiques entre États risquent d’être paralysées par la guerre menée par la Russie. Missions entre chercheurs annulées, passes d’armes entre diplomates… Les premières conséquences sont déjà là.

C’est une évidence qu’il n’est pas inutile de rappeler : nous avons besoin de paix et de concorde entre les différents pays pour résoudre la crise climatique. Ce fragile équilibre a volé en éclat avec la guerre en Ukraine. Depuis deux semaines, nous avons plongé dans une nouvelle ère, pleine d’incertitudes, où le front climatique pourrait être marginalisé au profit des opérations militaires. Alors qu’un dirigeant autocrate brandit l’arme nucléaire et menace ses voisins, comment peut-on imaginer tendre paisiblement vers un monde écologique à +1,5 °C [1] ?

Chez les écologistes et les scientifiques, la crainte est grande. Comme le dit à Reporterre Jean Jouzel, climatologue et membre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), « il faut de la solidarité et de la confiance pour parvenir à prendre la mesure du réchauffement climatique. Tout le monde doit regarder dans la même direction. Les périodes de tension et de guerre sont, par essence, défavorables à la lutte contre le réchauffement climatique ».

Pour Clément Sénéchal, de Greenpeace, « pacifisme et écologie sont les deux facettes d’une même médaille ». Cette aspiration est gravée jusque dans le nom de son association, qui signifie « paix verte ». Dès ses origines, dans les années 1970, ses militants luttaient contre les essais nucléaires militaires avec cette idée qu’« il existerait, au-delà des nations, une humanité commune qui se partagerait un environnement commun ».

« Le but de l’action climatique est de préserver la vie, pas de la détruire »

La guerre vient battre en brèche cette belle espérance. Elle pousse au repli. « Alors que l’action climatique exigerait aujourd’hui une réelle culture du dialogue et des réponses coordonnées de la part des États », souligne Clément Sénéchal. Au cours des négociations climatiques, il s’agit de rien moins que de planifier, à l’échelle de la planète, la mobilisation et la répartition des ressources, de la manière la plus consensuelle possibe. « C’est forcément en contradiction avec une situation de guerre où ces ressources sont concentrées vers des enjeux de survie et des calculs géopolitiques nationalistes, poursuit le porte-parole de Greenpeace. Le but de l’action climatique est de préserver la vie, pas de la détruire. » 

« Le nouveau régime climatique », comme l’appelle le philosophe Bruno Latour, [2], avec son art de la diplomatie, a du plomb dans l’aile. « Comment voulez-vous sérieusement chercher le bien commun quand des États se livrent à de pareils actes d’agression ?, s’interroge le politologue et professeur à Sciences-Po Guillaume Devin. Ce qui se joue en Ukraine est la condition de tout le reste. »

Les effets de la guerre se font déjà ressentir. Même si la communauté scientifique est soudée, on a pu observer lors de la finalisation du dernier rapport du Giec, au cours de la rédaction du résumé aux décideurs, « des passes d’armes entre les diplomates russes, ukrainiens et américains », d’après Clément Sénéchal. « On a vu une réplique du conflit militaire s’introduire dans le jeu des négociations climatiques. » La Russie, accompagnée de l’Inde, a souhaité atténuer le passage sur les conflits armés que pourrait causer le réchauffement climatique. L’Ukraine et les États-Unis, à l’inverse, ont tenu à ce qu’il y figure. Le texte a finalement été amoindri.

En Iakoutie, vue aérienne des monticules créés par la dégradation du pergélisol, les « thermokarsts », aux environs du village de Berdigestiakh, en novembre 2021. © Antoine Boureau/Reporterre

Autre enjeu décisif, l’Arctique. Selon un article du Times, le conflit ukrainien s’est propagé jusqu’à ces terres lointaines où la recherche internationale vient de s’arrêter brutalement. Un consortium mondial de scientifiques du pergélisol était sur le point de se lancer pour étudier le réchauffement de la région. Mais le tumulte international et les sanctions financières ont mis un terme immédiat à toute collaboration scientifique avec des chercheurs russes. « Au moins la moitié de notre travail aurait été en Russie, et maintenant nous ne pouvons plus faire de science là-bas », a déclaré au Times Sue Natali, directrice du programme Arctique du Woodwell Climate Research Center dans le Massachusetts. Cette recherche était d’autant plus importante que l’Arctique est, après la forêt amazonienne, le deuxième plus grand puits de carbone au monde. Et, pour l’instant, le pergélisol est très peu étudié.

« Nous n’avions pas connu une crise de cette ampleur »

La semaine dernière, sept des huit pays de l’Arctique – le Canada, le Danemark, la Finlande, l’Islande, la Norvège, la Suède et les États-Unis – ont également annoncé qu’ils suspendaient leur participation au Conseil de l’Arctique, l’organisme intergouvernemental qui coordonne la politique dans cette région et qui traite notamment des questions liées à l’exploration, à l’extraction des ressources et aux études d’impact environnemental.

Cette politique de la chaise vide fait craindre le pire aux peuples autochtones habitant la région. « Dans un monde où les ressources naturelles s’amenuisent, l’Arctique est le dernier endroit où la plupart de ces ressources sont inexploitées, non seulement les métaux, les terres rares et le bois, mais aussi l’eau douce, écrivent-ils. Si nous n’avons pas de mécanisme amical pour convenir conjointement de la conservation, de la recherche et du développement, les actions dans ces domaines conduiront à une trajectoire climatique très différente de celle qui pourrait se produire si la collaboration était en place. »

Pour le climatologue Jean Jouzel, la situation engendrée par la guerre en Ukraine est inédite : « Depuis le début des négociations climat, avec le sommet de Rio en 1992, nous n’avions pas connu une crise de cette ampleur. Sauf peut être avec les attentats de 2001 et la montée du terrorisme. À cette époque aussi, l’événement avait occulté la bataille écologique ».

Lire aussi : « Avec le 11 septembre 2001, on a perdu vingt ans sur le front de l’écologie »

C’est, d’ailleurs, aujourd’hui, la plus grande frayeur des militants et des militantes : que la lutte contre le réchauffement climatique passe de nouveau à la trappe au profit de la real politik et des logiques de court terme. Après deux ans de pandémie qui ont mis au second plan les enjeux environnementaux, voici désormais le spectre de la guerre.

« L’agenda international va être accaparé par la guerre »

Le faible écho de la publication du dernier rapport du Giec le prouve. Il n’a pas focalisé les médias et les candidats à la présidentielle ne s’en sont pas emparés. À peine 2,7 % du temps de parole de cette campagne électorale est consacré au climat. « Ce n’est jamais une priorité, se désespère Jean Jouzel, on va continuer à prendre du retard et la fenêtre d’action va devenir de plus en plus restreinte ».

Aurore Mathieu, du Réseau Action Climat, redoute que le conflit s’enlise. « Si c’est le cas, l’agenda international va être accaparé par la guerre, dit-elle à Reporterre. Le conflit risque de monopoliser les discussions lors du prochain G7 en juin et de polluer les intersessions climatiques à Bonn. »

Pour l’instant, ce ne sont que des spéculations. Mais elles inquiètent. « Lors de la COP27, il pourrait aussi être plus difficile de faire pression sur l’Égypte, le futur pays hôte, analyse Aurore Mathieu. L’objectif était de lui demander de sortir du charbon, mais si elle devient exportatrice de gaz pour l’Europe ce ne sera pas possible. »

L’avenir nous dira ce qu’il en sera. Il n’en reste pas moins que la grande majorité des pays du monde ont toujours intérêt à lutter contre le réchauffement climatique. Il en va de leur survie. Guerre ou pas guerre.

L’isolement de la Russie ne changera d’ailleurs pas grand-chose. Elle a toujours été peu engagée dans les débats sur le climat, restant dans une position attentiste. Quatrième pollueur au monde après la Chine, les États-Unis et l’Inde, la Russie émet environ 10 % des gaz à effet de serre au niveau mondial. Le réchauffement climatique était jusqu’à très récemment vu comme une opportunité par les élites du pays. Plusieurs catastrophes naturelles récentes comme les mégafeux en Sibérie ont nuancé cette approche. La Russie a décidé d’atteindre la neutralité carbone en 2060. Son scénario lui permet de continuer à augmenter ses émissions jusqu’en 2030. Si tous les pays suivaient la trajectoire russe, le réchauffement serait de 4 °C.

L’histoire des relations internationales peut aussi nous donner un peu d’espoir. « La guerre froide qui était une période de tension intense n’a pas écrasé le multiculturalisme, rappelle le politologue Guillaume Devin. De grandes avancées internationales ont été réalisées, avec la conférence de Stockholm en 1972 et la création du programme des Nations Unies pour l’environnement. On peut espérer de la même manière aujourd’hui que le conflit en Ukraine ne paralyse pas tout. »

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