La réforme de l’assurance chômage va « hacher menu » les précaires

Durée de lecture : 7 minutes

8 novembre 2019 / Victor Chaix (Reporterre)

La réforme des règles de l’assurance-chômage est entrée en vigueur le 1er novembre. « Reporterre » a rencontré un berger, une journaliste pigiste et une professeure remplaçante. Précarisés, ils racontent comment la réforme va alourdir leur quotidien.

Entrée en vigueur vendredi 1er novembre, la réforme des règles de l’assurance chômage permettra à l’État d’économiser jusqu’à six milliards d’euros à la fin 2022. Elle touchera, selon l’Unédic, environ 710.000 personnes dès la première année de sa pleine mise en œuvre, à partir d’avril prochain. Leurs indemnisations vont baisser et accéder à leurs droits sera plus compliqué. C’est d’autant plus problématique que, toujours selon l’Unédic, la réforme concerne des individus fragiles : ils sont plus jeunes que la moyenne des allocataires — « ceux qui voient l’ouverture de leur droit retardée sont plus nombreux à avoir moins de 25 ans » — et ont des droits plus courts, avec des salaires plus bas.

Nous avons interrogé trois travailleurs précarisés, qui seront, comme les autres personnes vivant hors du cadre de l’emploi à plein temps, durement affectées par la réforme.

« Les bergers ont une activité intermittente sur l’année »

Certaines professions importantes à l’économie sont saisonnières et peuvent dépendre des allocations chômage pour subsister le reste de l’année. Michel Didier, berger et médecin vétérinaire, est le fondateur du premier syndicat des gardiens de troupeaux de l’Isère. « Les bergers sont employés par des groupes pastoraux et ont une activité intermittente sur l’année, ce qui fait qu’ils devraient être en CDI. C’est ce que j’ai fait valoir en cours d’appel à Grenoble en 2013 », dit-il. Le type de contrats demeurant inchangé pour la profession, « la plupart des bergers comptent sur le chômage à la fin de leurs contrats, sans nécessairement chercher un travail à droite à gauche », et ce « malgré cette précarité ».

« Les bergers risquent de prendre dans les dents la réforme des règles de l’assurance chômage, cela va rajouter une précarité au fait qu’ils travaillent déjà avec des salaires peu élevés, trois ou quatre mois dans l’année. » Michel parvient tant bien que mal à jongler entre ses deux métiers de berger et vétérinaire. Ce n’est pas le cas de la majorité des bergers, qui comptaient sur les allocations chômage pour le reste de l’année.

C’est le cas de Leila, dit-elle à Reporterre. Jusqu’à aujourd’hui, elle était sous « contrat d’alpage sur cinq mois et demi de l’année et bénéficiait le reste du temps de l’allocation chômage, ce qui m’a permis de sauver un peu d’argent pour un achat immobilier ». La réforme va rendre ses conditions économiques plus difficiles, même si elle tente de la relativiser : « Peut-être qu’on va aller davantage vers le CDI, ou des CDI intermittents sur l’année », à condition que les groupes pastoraux adaptent leurs contrats en fonction des nouvelles conditions imposées par la réforme. Sinon, elle sera contrainte de chercher d’autres sources de revenus après sa saison d’activité.

Berger, professeure remplaçante ou bien pigiste : trois professions abîmées par la réforme.

« Les allocations compensaient le peu que l’on gagne avec nos articles »

Violette Voldoire est « chômeuse indemnisée depuis deux ans » tout en travaillant pour le média Radio Parleur. Une indemnisation faible car « elle se calcule encore à partir de mes années d’alternance [peu rémunérées]. Mais je devrais être embauchée d’ici la fin de l’année », se rassure-t-elle. Elle a aussi été pigiste par le passé, notamment pour France Culture et RMC.

« Pour de nombreux pigistes, les allocations permettaient d’aider à compenser le peu à gagner de leurs articles », même si cette indemnisation était déjà faible. « Lorsqu’on est pigiste, on doit déclarer une heure travaillée, et non pas son volume horaire réel, ce qui fait que le montant que l’on touche pour chaque pige n’est pas nécessairement corrélé à des journées travaillées. » La réforme risque de précariser davantage ce statut déjà précaire « auquel une conseillère Pôle emploi ne comprend rien, n’étant pas formée à ça ».

D’après Violette, les pigistes « vont se faire hacher menu parce que Pôle emploi fonctionne comme un sous-statut des intermittents du spectacle. C’est à dire [qu’il indemnise] entre deux missions d’intérims, deux piges, deux petits boulots ou de l’associatif. Sauf que si l’on demande aux gens de travailler un minimum d’heures pour toucher le chômage – parce que c’est bien de cela dont il s’agit – cette fonction de Pôle emploi va sauter. »

Un journaliste pigiste décrit cet « enfer qui vient » dans une tribune. Publier une pige tout en touchant les allocations entraînera désormais la perte des droits à ces allocations – ce qu’il qualifie de « suicide économique ».

Il faudrait, selon Violette, une « simplification administrative des différents statuts ».« Aujourd’hui, je suis auto-entrepreneure et chômeuse. J’ai été payée en droits d’auteurs, j’ai été payée en tant qu’intermittente du spectacle quand je travaillais à Radio France, j’ai été rémunérée en salaire – j’ai cotisé dans toutes les caisses possibles et imaginables... » Mais la réforme des règles de l’assurance chômage risque « de complexifier encore les règles de calcul, en ajoutant une règle supplémentaire, qui va niveler par le bas ».

Prof remplaçante, les allocations me permettaient de m’engager politiquement de façon bénévole

Solène, elle, est professeure de philosophie en tant que contractuelle et remplaçante depuis trois ans pendant cinq mois chaque année. Jusqu’à aujourd’hui, Solène travaillait ces cinq mois et pouvait toucher les allocations chômage après son activité – une situation désormais révolue car pour ouvrir de nouveaux droits aux allocations, il faudra selon les nouvelles règles aligner six mois de salariat minimum. Une nouveauté qui risque de « créer énormément d’inégalité entre les chômeurs, entre ceux qui auront la chance de travailler six mois pile, et ceux qui par exemple travailleront un mois sur deux ».

Bénéficier d’allocations permet à certains militants de pouvoir s’engager dans des luttes locales.

Être en activité toute l’année serait pourtant « contre-productif » pour son métier. Ces sept mois de chômage lui permettaient « une respiration nécessaire pour ma profession qui se dégrade avec des classes de plus en plus remplies », dit-elle. Lorsqu’elle occupe son poste, elle « a moins le temps pour lire, pour œuvrer à ce qui me permet d’exercer correctement mon métier ». Ces sept mois de non activité sont aussi « un moyen d’être plus proche des philosophies dont je parle en cours car je peux mieux les comprendre, les sentir, avoir un discours bien plus incarné. Je peux donc donner le meilleur de moi-même lorsque j’enseigne ».

Au-delà même de « la pure réflexion philosophique », son engagement politique sera entravé par cette réforme.

Les allocations me permettaient jusque là de m’engager de façon bénévole – que ce soit dans des collectifs de lutte, Notre-Dame-des-Landes, l’Amassada ou les Gilets jaunes – ce qui nécessite du temps pour aller sur place. »

Sur un plan plus écologique, toucher les allocations chômage lui permet d’avoir davantage « le temps de faire les choses par [elle]-même, de moins dépenser ; plus le temps de cuisiner, de faire de la récupération, du bricolage ». Cela lui libère selon ses mots « un espace de gratuité, qui me permet d’être plus en accord avec mes propres convictions écologiques ».

La réforme illustre l’idéologie néolibérale qui « continue à favoriser et rémunérer la fabrication d’armes, de déchets radioactifs ou le rasage d’une forêt, parce que ce sont des activités qui font augmenter le PIB et sont considérées comme étant dignes et donc sont valorisées par le gouvernement ». À l’inverse, on refuse « de rémunérer ou du moins d’accorder une dignité aux activités comme l’aide aux sans-abris, aux exilés, planter un potager ou s’investir dans la culture », alors qu’elles sont aussi « créatrices d’une valeur ». « Au lieu de complètement aliéner le travail sur l’emploi », le gouvernement devrait considérer que « d’autres formes de travail existent ».


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Lire aussi : Huit idées concrètes pour créer des emplois sans casser le Code du travail

Source : Victor Chaix pour Reporterre

Dessin : © Tommy/Reporterre

Photos :
. Berger. Pixabay
. Une zadiste de Notre-Dame-des-Landes. © Jérémie Lusseau/Reporterre

DOSSIER    Emploi et travail

THEMATIQUE    Économie
9 novembre 2019
L’effondrement de l’URSS et de son agriculture industrielle a été bénéfique pour le climat
Info
9 novembre 2019
Chute du mur de Berlin : les écologistes étaient en première ligne
Info
12 novembre 2019
Pour les jeunes des centres sociaux, « la nature parle mais les hommes ne l’écoutent pas »
Reportage


Dans les mêmes dossiers       Emploi et travail



Sur les mêmes thèmes       Économie





Du même auteur       Victor Chaix (Reporterre)