Hervé Kempf

La stupidité autoritaire

Force et bêtise : le gouvernement a montré jeudi 22 février deux aspects de son visage. Force brutale, on l’a raconté ici. Mais bêtise, aussi, quand le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, explique dans un lapsus : « Nous ne voulions plus qu’un certain nombre de lieux puissent être évacués indûment. » Ou quand l’Andra annonce qu’elle va « nettoyer le bois » — alors qu’elle veut à terme y installer des bouches d’évacuation des gaz radioactifs… Sébastien Lecornu, secrétaire d’État à la Transition écologique, affirme aussi que « la concertation dure depuis 1990 ». On mettra sur le compte de la jeunesse — M. Lecornu est né en 1986 — cette plaisanterie : dès 1987, l’opposition très vive dans tous les sites pressentis en France par les gouvernements de l’époque a fait reculer ceux-ci, et si Bure a été choisi, c’est essentiellement parce que ce territoire peu peuplé paraissait plus faible.

Et en ce qui concerne la concertation à Bure, elle s’exprime par une répression policière continue depuis des mois — qui témoigne d’un État policier bien plus que d’un État de droit — et par le déversement d’argent aux limites de la corruption depuis des années, dans un territoire à qui on veut faire accepter une installation occupant à terme 300 hectares d’entreposage en surface de déchets radioactifs, des galeries souterraines courant sur 300 km, une émission continu de gaz radioactifs, et la consommation d’eau de 500 m3 par jour — sans compter les risques, sur lesquels on va revenir.

Carte schématique de l’emprise du projet réalisée par l’Andra en 2015.

La constante référence à « l’État de droit » relève du même registre de la plaisanterie sinistre, alors que presque tous les actes entrepris par le gouvernement ou l’Andra donnent lieu à des contestations juridiques, où les autorités sont régulièrement sanctionnées. On se rappelle aussi que M. Macron, alors ministre de l’Économie, a tenté maintes fois, en 2014 et 2015, de faire passer en douce le projet Cigéo sous forme d’un « cavalier législatif » — le Conseil constitutionnel l’avait alors recalé.

La concertation supposerait que l’on réponde aux questions que posent les élus et les médias libres aux autorités. Mais quand des députés demandent au gouvernement la publication de la carte des sites de déchets nucléaires existant en France ou des informations sur le projet de stockage en piscine à Belleville-sur-Loire, ils ne reçoivent pas de réponse.

C’est bien M. Macron qui est en cause, et c’est bien de stupidité qu’il s’agit

La stupidité autoritaire : voici donc l’attitude adoptée par M. Macron face au problème lancinant des déchets nucléaires. C’est bien M. Macron qui est en cause, et c’est bien de stupidité qu’il s’agit. Expliquons-nous.

On l’a vu, M. Macron agit depuis des années pour imposer l’enfouissement des déchets nucléaires, si nécessaire à l’industrie nucléaire, dont il reste un vigoureux promoteur. Ne rêve-t-il pas, par exemple, de vendre six réacteurs EPR à l’Inde, où il se rend dans quelques semaines ? Mais pour cela, il est indispensable de faire croire que l’on maîtrise toute la chaîne, dont ce si ennuyeux problème de déchets toxiques pour des centaines de milliers d’années. De surcroît, la question est si importante qu’elle relève in fine de la responsabilité du président de la République.

Mais pourquoi stupide ? Comme beaucoup de gens très intelligents, M. Macron croit pouvoir comprendre tous les problèmes, même ceux dont il ignore l’essentiel. À peu près dénué de culture scientifique, M. Macron fait comme l’immense majorité de la classe dirigeante française, il croit ce que lui disent les « experts » de l’industrie nucléaire. Et donc, il croit ou fait mine de croire — selon l’élément de langage repris par tous les ministres et députés qui s’expriment sur le sujet — qu’il y a « les déchets » et que les enfouir est « la moins pire des solutions ».

L’ennui, c’est que cet apparent bon sens est stupide, et que le répéter revient à entretenir la société dans l’ignorance des enjeux réels.

Il n’y a pas les déchets : il y a plusieurs types de déchets (actinides mineurs, plutonium, Mox, combustible uranium usé, uranium de retraitement), qui chacun pose des problèmes techniques différents. Autrement dit, le système français est si intelligent qu’alors que les autres pays nucléaires ont déjà bien du mal à se dépêtrer d’un seul type de déchets — le combustible uranium usé —, nous en avons cinq sur les bras ! Le comprendre et le dire ferait avancer le débat.

Pourquoi sommes-nous dans ce casse-tête à cinq branches ? Parce que la France nucléariste est si intelligente qu’elle s’obstine dans le retraitement, dont personne d’autre ne veut et qui transforme un type de déchets en cinq types, à un coût faramineux.

La moins pire des solutions ? Allons donc ! Pourquoi ne pas étudier l’entreposage au sec, refaire le point sur la transmutation des déchets, arrêter le retraitement — et puis, bien sûr, sortir du nucléaire, qui continue à produire année après année des dizaines de tonnes de produits hautement radioactifs ?

Il faudrait enfin reconnaître que le projet Cigéo est très loin d’être mûr techniquement, que l’engagement de réversibilité (reprise éventuelle des déchets enfouis) pose des problèmes pour l’instant insolubles à un coût raisonnable, que les déchets bitumés issus de la filière graphite-gaz génèrent un risque d’incendie très préoccupant, que le Mox oblige à reconfigurer la physique du stockage, que le coût et le dimensionnement de tout le projet sont en réalité indéterminés.

En bref : arrêter de produire les déchets, arrêter le retraitement, reconfigurer un éventuel Cigéo, réfléchir aux alternatives — voilà ce qu’un gouvernement responsable et intelligent poserait sur la table.

En reconnaissant que c’est une opposition tenace et réfléchie de femmes et d’hommes de tous horizons qui permet de poser ces questions que les nucléaristes prétendent faire taire par les matraques.


Lire aussi : L’agriculture urbaine déchirée entre business et engagement militant

Source : Reporterre

Dessin : © Red !/Reporterre





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