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Le climatoscepticisme prospère à la télévision

Durée de lecture : 4 minutes

11 mai 2019 / Laurence Hansen-Løve

L’autrice de cette tribune s’élève contre les climatosceptiques qui sévissent sur les plateaux télé et qualifient les défenseurs de l’environnement de « fanatiques ». Elle rappelle que c’est « la connaissance scientifique qui permet de chercher des solutions raisonnables » au changement climatique.

Laurence Hansen-Löve est membre du collectif Enseignants pour la planète et professeure de philosophie. Elle est l’autrice de Simplement humains. Mieux vaux préserver l’humanité que l’améliorer (Éditions de l’Aube, 2019).



Le raisonnement des nouveaux climato-écolo-sceptiques qui défraient les réseaux sociaux aujourd’hui et qui squattent les plateaux télé est parfaitement pernicieux. Un exemple édifiant a été donné le 6 mai dans l’émission de Pascal Praud (« L’heure des pros »). Les figures de cette nouvelle intelligentsia rivalisent de rouerie pour nier l’évidence avec un aplomb ahurissant. Charlotte d’Ormellas (journaliste à Valeurs actuelles, transfuge de la droite identitaire) ou encore Jean-Sébastien Ferjou, co-fondateur d’Atlantico, affirment ne pas savoir si le changement climatique est le fait de l’humain. Aucune « vérité », disent-ils, n’est indiscutable…

Les climatosceptiques expliquent que ce sont eux qui incarnent l’intégrité intellectuelle contre les nouveaux « théologiens »

Voici en quoi consiste ce type de « raisonnement » : s’il était avéré que la dégradation du climat et le déclin de la biodiversité étaient d’origine humaine, la conséquence serait : « Il faut tout changer. » Il faudrait en effet changer de système (en finir avec les traités de libre-échange, l’agriculture industrielle, les hydrocarbures, les avions, les voitures, diminuer notre consommation de viande, bannir le tourisme de masse, oublier les vêtements bon marché, tirer un trait sur la croissance indéfinie, donc abandonner la promesse du pouvoir d’achat augmenté toujours et pour tous, etc.). Or, « changer de système » est impensable.

Claire Nouvian et Élisabeth Lévy sur le plateau de CNews, le 6 mai 2019.

Donc : « Il n’est pas prouvé que la dégradation du climat et le déclin de la biodiversité soient d’origine humaine ». « Les savants eux-même n’en savent rien. » Et parallèlement : « Les écolos sont des fanatiques, des malades mentaux. » « L’écologie est le nouveau totalitarisme. »

Il faut pourtant rappeler que ce n’est pas parce qu’une opinion a de funestes conséquences (en l’occurrence : renoncer à certains des bénéfices du « progrès ») qu’elle est fausse. Le philosophe David Hume a dénoncé vigoureusement en son temps ce type d’imposture intellectuelle : « Il n’y a pas de méthode de raisonnement plus commune, et pourtant il y en a pas de plus blâmable, que de tenter de réfuter une hypothèse, dans les discussions philosophiques, par le danger d’une de ses conséquences pour la religion et la morale. Quand une opinion conduit à une absurdité, elle est certainement fausse. Mais il n’est pas certain qu’une opinion soit fausse parce qu’elle est de dangereuse conséquence. » ( [1])

Les experts du Giec ne sont pas des illuminés ou des apprentis dictateurs

Nous savons que la dégradation du climat et l’effondrement de la biodiversité sont d’origine anthropique : il y a, de fait, consensus des savants. Au fond, c’est comme si la communauté des théologiens avait dit à Copernic et Galilée : « Votre thèse, qui contredit et invalide le récit de la Genèse, pourrait avoir des conséquences désastreuses pour la religion. Donc elle est fausse ! » — ce qu’ils ont tenté de faire, mais sans y parvenir vraiment. Par un audacieux retournement, les climatosceptiques expliquent aujourd’hui que ce sont eux qui incarnent l’intégrité intellectuelle contre les nouveaux « théologiens », à savoir les experts de l’ONU et les climatologues du monde entier.

Pascal Praud, l’animateur de « L’Heure des pros », le 6 mai 2019 sur CNews.

Pourtant la Terre tourne… Quant au changement climatique et à la sixième extinction en cours, ils adviennent à une vitesse extrême –- commencé pour l’essentiel, il y a 300 ans, l’effondrement s’est accéléré de façon vertigineuse depuis seulement 40 ans. C’est pourquoi, ces phénomènes ne peuvent pas être le fait de cycles naturels, qui ne produisent leurs effets qu’à l’échelle des temporalités géologiques.

On peut débattre à propos des moyens de répondre à cette situation totalement inédite. Mais la solution n’est pas de nier la réalité. Contrairement à ce que nous expliquent à longueur d’antennes ces soit-disant esprits forts (« anti-doxa » !), la science n’est pas une religion et les experts du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) ne sont pas des illuminés ou des apprentis dictateurs.

La connaissance scientifique nous permet d’anticiper et de chercher des solutions raisonnables et rationnelles. Contrairement aux raisonnements oiseux.



[1David Hume, Enquête sur l’entendement humain, section VIII, deuxième partie.


Lire aussi : Les enjeux vertigineux du débat sur le posthumanisme

Source : Courriel à Reporterre

Photos : captures d’écran de l’émission L’heure des pros du 6 mai 2019.
. chapô : Pascal Praud, son animateur.

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.



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