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Reportage — Libertés

Le combat des amies de Morgan, tué lors d’une battue, pour réguler la chasse

Un mois et demi après la mort de Morgan Keane, tué par des chasseurs, ses proches réclament toujours justice. Samedi 23 janvier, près de 300 personnes ont manifesté à Cahors pour exiger une réforme de la chasse et défendre le droit de vivre sereinement dans nos campagnes.

  • Cahors et Cajarc (Lot), reportage

Au chagrin s’est ajouté le besoin d’agir pour ne pas laisser l’indifférence reprendre le dessus. Le 2 décembre 2020, Morgan Keane était abattu par des chasseurs dans son jardin alors qu’il coupait du bois à quelques mètres de sa maison, terrassé par une balle dans le thorax. Parmi ses proches, la douleur est toujours béante, la colère encore viscérale. Morgan est mort à 25 ans alors que ses bras étaient ouverts à la vie. Sur une photo partagée par son entourage, ses yeux rieurs éclairent un visage enfantin plein de malice et de douceur. Le jeune homme aurait dû fêter ses 26 ans ce week-end des 23 et 24 janvier. «  Ce n’est pas normal de mourir à cet âge-là », se révoltent ses amis.

Dans le Lot, le drame a créé une onde de choc qui est loin d’être dissipée. Au cœur de ce département rural, la parole se libère contre l’emprise des chasseurs. Un ras-le-bol général se fait sentir. De nombreux habitants se sentent dépossédés de leur territoire et vivent dans l’insécurité, au milieu d’un champ de tir à ciel ouvert où tonnent les fusils.

Morgan Keane devant sa maison.

Depuis décembre, six amies de Morgan — Peggy, Zoé, Nadège, Léa, Sara et Mila — ont décidé de briser l’omerta qui règne dans les campagnes. Elles ont créé le collectif Un jour, un chasseur. En un mois à peine, elles ont collecté mille cinq cents témoignages, tous plus accablants les uns que les autres. Accidents, violences, incivilités, pressions, agressions verbales… Les comportements abusifs des chasseurs qu’elles ont recensés interpellent. Les jeunes femmes dénoncent une impunité qui doit cesser. Reporterre est allé à leur rencontre.

« Morgan était un amoureux inconditionnel de la nature »

« On ne pouvait pas supporter l’idée que Morgan soit mort pour rien, explique Sara, 29 ans. On avait besoin de partager notre colère pour que ce drame ne soit pas invisibilisé. » Aux regards détachés qui résument l’affaire à un simple « accident », le groupe oppose un portrait vibrant de leur ami d’enfance. « On va crier son nom encore longtemps, assure Léa. Il ne deviendra jamais un chiffre sans nom. On n’oubliera pas le son de sa voix et de son rire. »

Peggy et Sara au cimetière où Morgan est enterré.

« Morgan était un amoureux inconditionnel de la nature », raconte son meilleur ami, Ralph, le petit frère de Peggy. Encore sous le choc, il se confie pour la première fois : « Morgan avait un optimisme et un enthousiasme qui lui permettaient de réfléchir en dehors des boîtes dans lesquelles on s’enferme. Côtoyer “Moggy”, c’était une bouffée d’air frais », dit-il.

Le jeune homme de 25 ans vivait sa vie avec ses convictions. Après avoir perdu ses parents, il retapait une vieille bâtisse avec son frère et cultivait un jardin potager. « Il passait des heures à observer les animaux, se souvient Ralph. On se moquait un peu de lui. On l’appelait Blanche Neige. Il laissait toujours les fenêtres et la porte grandes ouvertes. Une fois, il s’était même réveillé avec un oiseau perché sur son orteil ! »

Le groupe d’amies a grandi sur les bords du Lot, avec comme terrain de jeu les forêts du Causse et la rivière. « On est tous partis pour les études à 18 ans mais on reste très attachées à ce bout de campagne. Notre cœur est ici », dit Peggy. Dans la bande, certaines sont même filles ou petites filles de chasseurs, comme Nadège. « Jeune, j’accompagnais mon grand-père tirer le lapin », se souvient-elle. Dans le Lot, la chasse est une institution. On compte environ 8.000 chasseurs sur plus de 170.000 habitants.

Le Lot.

« À l’époque, on ne se sentait pas légitime pour interroger cette activité, dit Peggy. Pourtant, on a toutes une anecdote avec la chasse. C’est le quotidien ici. » Poules dévorées par des chiens de chasse, balles qui sifflent pendant une balade, chasseurs alcooliques, dimanche passé claquemuré chez soi pour échapper à une battue… « Évidemment, on n’aimait pas ça mais on a évolué avec. On s’était presque habitué, dit Sara, et puis on avait peur des représailles. »

« Ça n’a rien d’une vengeance, on se bat pour les vivants »

La mort de leur ami a tout fait voler en éclats. Les jeunes femmes se sont dotées d’une armure de courage pour partir à la bataille. « Morgan était un grand pacifiste. Il aurait peut-être préféré qu’on n’aille pas au conflit avec les chasseurs. Mais, c’est notre manière à nous de lui rendre justice, confie Zoé, 25 ans. Ça n’a rien d’une vengeance, on se bat pour les vivants et pour éviter que cela ne se reproduise », précise-t-elle.

En un mois, les six copines ont suivi une formation accélérée d’activistes. Elles ont dû apprendre sur le tas à écrire des tribunes, à organiser des manifestations et à répondre aux sollicitations des journalistes. Des milliers de personnes les suivent désormais sur les réseaux. Elles reçoivent entre dix et vingt-cinq témoignages par jours. Leurs voix portent : « On a créé une attente. On se sent submergé mais cela nous donne aussi de la force », raconte Peggy.

Peggy et Sarah préparant les pancartes pour la manifestation du lendemain.

Sur leurs pages Facebook et Instagram, elles retranscrivent les histoires qu’elles ont reçues. Certaines font froid dans le dos. Une personne évoque ainsi un chat abattu par des chasseurs, déposé sur le paillasson de sa maison, le ventre ouvert. Une autre raconte comment les balles ont traversé les murs de la chambre de son enfant alors qu’il faisait la sieste. La plupart des récits relèvent d’infractions pénales : « On a des cas de maltraitance animale, de non-assistance à personne en danger, de violation de propriétés privées, énumère Zoé. Il y a aussi de menaces de mort, des intimidations, des insultes, des coups ou des blessures. »

« Le plus grave, c’est qu’on s’est rendu compte que la majorité des victimes n’avaient pas porté plainte. Elles étaient tétanisées, continue Sara. Et, sinon, lorsqu’elles ont saisi la justice, leur affaire a souvent été classée sans suite. Il y a un vrai problème ».

L’iniative « Un jour un chasseur » a recueilli plus de 1.500 témoignages.

Les six jeunes femmes veulent mettre l’État face à ses responsabilités et plaident pour une réforme en profondeur de la chasse. « Quand on a commencé à se plonger dans le fond des dossiers, on a halluciné, dit Zoé. Comment se fait-il qu’on autorise les chasseurs à avoir des armes de guerre qui ont une portée plus longue que la vue des tireurs ? Comment se fait-il que j’aie besoin d’un certificat d’aptitude pour faire de la danse alors qu’une déclaration sur l’honneur suffit pour la chasse ? D’ailleurs, pourquoi peut-on obtenir son permis de chasse à seize ans, deux ans avant sa majorité ? On ne comprend pas, la majorité de la population française ne comprend pas. »

« Entre 2000 et 2020, il y a eu 3.330 accidents, dont 421 morts »

Le collectif a commencé à lister une série de mesures qu’il souhaite présenter aux autorités. Il propose, entre autres, d’augmenter la distance minimale entre les battues et les habitations et de créer un jour férié sans chasse pour que les promeneurs puissent se balader librement. Les six amies avancent sur une ligne de crête. Elles ne se revendiquent pas « antichasse ». Leurs réformes seraient également bénéfiques pour les chasseurs, clament-elles. « Entre 2000 et 2020, d’après la Fédération de la chasse, il y a eu 3.330 accidents, dont 421 morts, dit Sara. La majorité des victimes était des chasseurs. C’est dans leur intérêt de changer. Il faut qu’ils renouent la confiance avec le reste de la population. »

Dans le cas de Morgan, un procès se profile, mais il n’aura pas lieu avant deux ans. Un chasseur aveyronnais de trente-trois ans a été mis en examen pour « homicide involontaire ». Il venait de passer son permis de chasse, en juin 2020. En plein confinement, les chasseurs avaient obtenu des dérogations et le tireur avait été invité à une battue à cinquante kilomètres de son domicile. Aux enquêteurs, il a dit avoir confondu le jeune homme de 1 mètre 90 avec un sanglier. Morgan portait pourtant des oreillettes fluo pour atténuer les bruits de sa tronçonneuse.

« On aimerait quelque chose de plus global qu’une simple application des peines, souligne Peggy. On voudrait aller au-delà de la punition individuelle, qu’il y ait un changement général. » Les jeunes femmes s’interrogent : « Évidemment, la prison ne sert à rien, mais s’il a une peine minime quel signal cela enverra-t-il ? s’inquiète Zoé. On risque d’être dégoûtées. » En matière de chasse, c’est régulièrement le cas. En 2017, dans le nord de l’Aveyron, une femme de soixante-neuf ans a été abattue chez elle derrière sa haie. Le chasseur n’a été puni que douze mois de prison avec sursis, un retrait de dix ans du permis de chasse, et huit mille euros de dommages et intérêts à payer.

Les chasseurs n’ont pas le monopole de la ruralité

Les six amies espèrent qu’il y aura un avant et un après l’affaire Morgan Keane. Les lignes commencent enfin à bouger, estiment-elles. Le procureur de la République de Cahors, Frédéric Almendros, a déclaré récemment vouloir durcir la politique pénale à l’égard des chasseurs. Dans le Lot, quarante infractions ont été constatées par les forces de l’ordre en 2020, soit deux plus que l’année dernière. Bérangère Abba, la secrétaire d’État à la biodiversité, recevra le 2 février les six amies. L’enjeu pourrait devenir incontournable pour les prochaines campagnes électorales.

La pression monte aussi dans la rue. Samedi 23 janvier, près de trois cents personnes ont manifesté à Cahors malgré une pluie battante. La plupart venaient des villages alentour. Tous subissent au quotidien « une chasse devenue folle avec les courses de 4x4, les chiens déchaînés, les tirs toute la journée ». « Se retrouver ici ensemble, c’est une manière de dire que les chasseurs n’ont pas le monopole de la ruralité », explique Peggy.

Samedi 23 janvier, à Cahors.

Localement, la bataille s’annonce rude. Excepté l’adjoint au maire de Cahors, Johann Vacandare ( EELV) aucun élu local n’était présent à la marche. La chape de plomb est lourde. Le maire de Cajarc, la petite ville où a grandi Morgan, a refusé de nous répondre. Libéré de ses fonctions publiques, son prédécesseur, Jacques Borzo, a été loquace. Il pointe du doigt « des chasseurs fous furieux qui ressemblent à des commandos » et évoque «  la peur de plus en plus présente d’aller se balader en forêt à vélo, à pied, en famille ».

Johann Vacandare (EELV), l’adjoint au maire de Cahors, était le seul élu local présent à la marche.

La tension est palpable. Récemment, Sara a reçu des menaces : « On m’a mise en garde, on est venu me voir pour me dire de faire attention, “ce serait dommage qu’il y ait un autre accident”. » La trêve demandée par la famille n’a pas non plus été respectée. Les chasseurs ont continué à tirer le lendemain de la mort de Morgan.

Contacté par Reporterre, André Manier, le président de la Fédération de la chasse du Lot ne montre aucune empathie. Il ne veut rien entendre d’une potentielle réforme de la chasse. « C’est un drame, j’en conviens, mais il faut qu’on arrête un petit peu. D’ailleurs, c’est malheureux mais ce ne sera ni le premier ni le dernier. Le risque zéro n’existe pas. Combien de morts il y a en voiture, au ski ou à la piscine ? Faut arrêter de se focaliser sur la chasse. On fait le maximum, croyez-nous. » Pas sûr que cette réponse suffise aux six amies de Morgan.


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