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Forêts

Le gouvernement finance l’industrialisation de la forêt

Coupes rases dans le Morvan, en 2019.

Coupes rases, plantations d’arbres non adaptés au changement climatique... Tels ont été les financements du gouvernement pour les forêts, révèle une association. Au même moment, le gouvernement présentait les conclusions des Assises de la forêt.

Quel avenir pour la forêt française ? C’est la question à laquelle Bérangère Abba, secrétaire d’État à la Biodiversité, Agnès Pannier-Runacher, ministre déléguée à l’Industrie, et Julien Denormandie, ministre de l’Agriculture, ont souhaité répondre le mercredi 16 mars. Ils présentaient les conclusions des Assises de la forêt et du bois lancées en octobre dernier.

« Le défi le plus important que nous devons collectivement relever est probablement celui de l’adaptation au changement climatique », estimaient alors les ministres de l’Agriculture, du Logement, de la Biodiversité et de l’Industrie. Le 16 mars, les ministères ont précisé leurs pistes : financement de la recherche sur les arbres face au climat avec un « Observatoire de la forêt » ; poursuite du « renouvellement » forestier (replanter des arbres) ; investissements massifs dans la filière industrielle du bois notamment pour fournir la construction bois ; amélioration de la « résilience des forêts » grâce à la « diversification » (planter plusieurs espèces d’arbres sur la même parcelle) ; valorisation des certifications environnementales ; et enfin « pérennisation » du dialogue entamé lors de ces Assises. Une partie de ces mesures seraient mises en œuvre dans le cadre du plan France 2030. Ainsi, 400 millions d’euros ont été annoncés pour l’industrie du bois et 1,1 à 1,4 milliards d’euros seront dédiés au renouvellement forestier entre 2021 et 2030.

Mais ces mesures permettront-elles à la forêt française de faire face à la crise climatique ? Un rapport publié le même jour par l’association Canopée invite à en douter. Se présentant comme « le bilan caché du plan de relance forestier », il affirme que les plus récents investissements du gouvernement dans la forêt ressemblent plus à un « plan d’adaptation de la forêt aux besoins de l’industrie » qu’à un plan d’adaptation au changement climatique.

« En clôture de ces Assises, on nous dit qu’il faut mettre de l’argent public sur le renouvellement de la forêt. Nous, on répond : “Faisons une pause, et regardons comment l’argent a été dépensé ces deux dernières années dans le cadre du plan de relance” », explique Sylvain Angerand, fondateur de Canopée.

Coupes rases et industriels

Le plan de relance décidé par le gouvernement après le premier confinement avait prévu 200 millions d’euros pour la « filière forêt-bois », dont 150 millions pour « renouveler et diversifier [les] forêts [...] dans un contexte de changement climatique ».

Pourtant, d’après Canopée, ces aides publiques ont surtout servi à financer des coupes rases, remplacées par des plantations de résineux ressemblant à des monocultures qu’à des forêts diversifiées. Pour son rapport, l’association a interrogé une trentaine d’acteurs de la forêt. Et elle s’est procuré un « bilan intermédiaire » de la Direction générale de la performance économique (DGPE) du ministère de l’Agriculture.

Selon ces sources, « 87 % des projets en forêts privées financés par le plan de relance sont des coupes rases suivies de plantation », assure Canopée. Ces plantations ne sont « pas ou peu diversifiées ». Et l’essence la plus replantée est le pin douglas. Or, « dans la plupart des régions [...], le douglas n’est pas adapté à un climat qui se réchauffe », déplore Canopée. Ainsi, « d’importantes surfaces de forêts bien portantes ont été rasées ». Cet « enrésinement » de la forêt irait dans le sens de l’industrie du bois. « En France, les deux tiers de la forêt sont des feuillus. Or, l’industrie du bois veut des résineux », explique Sylvain Angerand. Ces espèces, poussant plus vite, sont plus rapidement valorisables.

Plantation de pins douglas près de Cours-la-Ville (Auvergne-Rhône-Alpes), en 2017. Wikimedia Commons/CC BY-SA 4.0/Camster

Ces résultats ne sont pour l’association pas une surprise, car le plan de relance était selon elle taillé pour favoriser ce type de travaux forestiers. Pour profiter des crédits, il fallait répondre à un appel à manifestation d’intérêt. Or, entre son lancement et sa clôture, seul un mois s’est écoulé [1], soit un « délai très court pour candidater », note Canopée. Il était aussi difficile de satisfaire les critères : il fallait cumuler suffisamment de parcelles de forêt pour atteindre 300 hectares minimum, et 1 million d’euros de travaux forestiers sur cette surface. « Les acteurs qui ont un gros portefeuille de clients [de multiples propriétaires forestiers qui font appel à la coopérative pour gérer leur parcelle], comme les grosses coopératives forestières, ont été privilégiés », estime Sylvain Angerand.

Par ailleurs, pour répondre il fallait remplir un fichier Excel détaillant les travaux envisagés. « C’est beaucoup plus facile d’y entrer une coupe rase et une replantation que des opérations fines où l’on ne coupe et replante que quelques arbres par-ci par-là », relève le militant. Enfin, qui dit coupe rase et replantation dit grosses machines, gros travaux plus coûteux, donc plus de subventions. « Les coopératives ont un intérêt à proposer des travaux lourds et coûteux aux propriétaires », estime Canopée dans son rapport.

Au fond, des coupes rases dans le Morvan, en 2019. © Roxanne Gauthier/Reporterre

Pour l’association, ces critères étaient taillés pour les grosses coopératives forestières : « Le volet forestier du plan de relance a été négocié dans l’opacité pendant l’été [...]. Le contenu du plan de relance a été une surprise pour les professionnels de la filière, à l’exception de quelques acteurs comme Fransylva [le syndicat des forestiers privés], la direction de l’Office national des forêts (ONF) ou l’Union des coopératives forestières françaises, qui ont été associés à son élaboration de façon plus ou moins étroite. »

Erreurs du passé

Elle s’inquiète des conséquences pour les forêts. « Une coupe rase peut avoir des effets néfastes sur les sols, la biodiversité et les paysages », rappelle-t-elle. « Elles stoppent net le cycle de la vie et dégradent durablement les écosystèmes », expliquait Reporterre en 2020. Pour la replantation, Canopée regrette qu’il y ait eu très peu de critères obligeant à une diversité des essences d’arbres : il n’y en avait aucun pour les parcelles de moins de 10 hectares, qui représentaient 86 % des dossiers [2]. Et même au-delà de 10 hectares, seuls 20 % de diversification étaient demandés.

« En agriculture, il y a un minimum de conditions environnementales pour l’attribution des aides. Pour la forêt, on en est encore à entendre “Ce sont des terrains privés, on sait très bien gérer, ne venez pas nous embêter” », regrette Sylvain Angerand.

Le ministère de l’Agriculture se défend de ces conclusions. Pour lui, l’importante proportion de douglas est due au fait que le plan a servi à couper les forêts d’épicéas victimes des scolytes. « Des résineux vont venir à la place de résineux, a-t-il expliqué. On peut aussi mettre en lumière ce qui a été fait avec l’ONF. Dans les forêts domaniales, il y a un très fort niveau de diversification avec plusieurs dizaines d’essences. » Il a également annoncé lors des Assises que désormais, une diversification serait demandée dès 4 hectares. Une mesure vue d’un bon œil par les associations écolos.

« Avec le douglas, on reproduit la même erreur »

Quant au fait que le douglas n’est pas considéré comme une espèce adaptée au changement climatique, le ministère a estimé qu’« il ne fait pas particulièrement partie des essences menacées. Il n’y a pas de réponse absolue. Il faut voir dans chaque territoire, contexte, quelle essence permet de se prémunir du changement climatique. »

Sylvain Angerand, lui, craint que l’on répète les erreurs du passé : « On nous dit que la forêt meurt, mais ce sont principalement des épicéas — un arbre de montagne — qui ont été plantés en plaine grâce au Fonds forestier national [3]. Avec le douglas, on reproduit la même erreur. »

Plutôt que des fonds pour la replantation, l’association souhaiterait l’annulation des près de 500 suppressions de postes prévues à l’ONF, afin d’assurer une présence fine sur le terrain, pour une gestion plus durable des forêts. Un sujet évoqué lors de la clôture de ces Assises : le gouvernement a montré une ouverture sur le renforcement des moyens de l’ONF, note avec satisfaction Canopée.

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