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Monde

Le pétrole au cœur de la révolte au Kazakhstan

Dans les rues d'Almaty, l'ancienne capitale du Kazakhstan, le 5 janvier 2021.

Dans ce pays d’Asie centrale, les manifestations contre la hausse du prix du carburant se sont transformées en révolte. La répression est terrible : des dizaines de manifestants ont été tués.

Moscou (Russie), correspondance

Le limogeage du gouvernement et la baisse des tarifs du gaz de pétrole liquéfié annoncés dès le début de la contestation n’auront pas suffi à calmer la colère. Au Kazakhstan, les manifestations qui ont commencé dimanche 2 janvier pour protester contre la hausse des prix du carburant ont rapidement dégénéré, virant aux émeutes contre le pouvoir.

Jeudi 6 janvier, le bilan des autorités faisait état de dizaines de manifestants tués et plus de 1 000 blessés. Selon les agences de presse russes citant le ministère de l’Intérieur kazakh, au moins 18 membres des forces de sécurité ont été tués et 748 ont été blessés. La police a annoncé avoir arrêté environ 2 300 personnes à Almaty, capitale économique du pays devenue l’épicentre de la contestation.

Bâtiments officiels mis à sac, voitures de police incendiées, magasins pillés, tirs d’armes automatiques… le Kazakhstan vit depuis quelques jours des scènes inédites d’affrontement et de chaos. Jamais depuis son indépendance, cet immense pays d’Asie centrale [1], ancienne république soviétique au régime très autoritaire, n’avait connu une telle poussée de violence.

« Le vieillard dehors ! »

Si le pouvoir kazakh dénonce une attaque par des groupes « terroristes » ayant « reçu un entraînement approfondi à l’étranger », c’est bien la hausse du prix du gaz « carburant » qui semble avoir déclenché les premières manifestations. Celles-ci ont débuté le 2 janvier dans la ville de Janaozen avant de s’étendre à la capitale régionale Aktau puis à Almaty, principale ville du pays de 1,77 million d’habitants.

En quelques jours, le prix du litre de gaz de pétrole liquéfié (GPL) avait doublé pour atteindre 120 tenges (0,24 €) [2], conséquence de la libéralisation du marché et de la suppression du plafond du prix du GPL. Or, ce carburant est très utilisé dans l’ouest du pays, d’où est parti le mouvement social et qui est la principale zone d’exploitation pétrolière du pays. Une hausse très mal perçue par les habitants : si le Kazakhstan est riche en pétrole et en gaz, le salaire mensuel moyen est d’un peu plus de 500 euros.

Chercheur au Centre Russie/Nouveaux États indépendants de l’Institut français des relations internationales (Ifri), Michaël Levystone, auteur de Russie et Asie centrale à la croisée des chemins (L’Harmattan, mai 2021), fait un parallèle avec le mouvement des Gilets jaunes lancé en France en 2018 : « La hausse des prix du gaz a servi de révélateur à des tensions beaucoup plus profondes. On sent un fort malaise social et une rupture avec les élites politiques. »

« Le vieillard dehors ! » ont scandé les manifestants. À 81 ans, Noursoultan Nazarbaïev, l’homme fort du pays depuis plus de trente ans, cristallise une grande partie de la colère. Président de 1991 à 2019, il a installé son successeur, Kassym-Jomart Tokaïev, à la tête de l’État tout en se créant un statut sur mesure de « leader à vie de la nation » et de président du Conseil de sécurité. Lors d’une allocution télévisée mercredi 5 janvier, le président kazakh, Kassym-Jomart Tokaïev, a annoncé qu’il avait démis l’ancien dirigeant de son poste à vie de président du Conseil de sécurité.

S’il s’agissait à l’évidence d’une autre tentative de faire taire la gronde, Michaël Levystone n’imagine pas que cette décision puisse avoir été prise sans l’aval de Noursoultan Nazarbaïev lui-même. « Jusqu’à présent, il est resté aux commandes du pays, Kassym-Jomart Tokaïev jouant plutôt le rôle d’un super Premier ministre. » Quoi qu’il en soit, cette décision n’a pas mis fin à la contestation.

Un des principaux fournisseurs d’uranium du nucléaire français

Face à une situation hors de contrôle, le président kazakh a décrété mercredi l’état d’urgence dans tout le pays, où internet a été coupé. Il a appelé à l’aide l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), alliance militaire regroupant l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, la Russie et le Tadjikistan. Dès jeudi, les premiers éléments de la « force collective de maintien de la paix » de l’OTSC ont été déployés au Kazakhstan, selon l’organisation, dans le but de « protéger les infrastructures publiques et militaires clés et d’aider les forces de l’ordre kazakhes à stabiliser la situation ».

Derrière l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), c’est bien à la Russie que le président kazakh a fait appel : « La Russie a absolument intérêt à ce que la situation se calme car le Kazakhstan est l’un de ses partenaires économiques de tout premier plan [3], explique Michaël Levystone. C’est aussi une manière pour le Kremlin de montrer que la rue ne renversera pas l’ordre établi. »

Le Kazakhstan est le premier producteur d’uranium du monde et un des premiers fournisseurs des centrales nucléaires françaises. La firme Orano y est très présente, et y a rasé une forêt protégée pour développer sa production. Le pays est aussi un centre de minage des bitcoins : une activité très consommatrice d’électricité et très polluante. Du fait de la révolte kazakhe, le cours de la cryptomonnaie s’est affaissé, rapporte Le Temps.

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