Les biens communs, un « nouveau narratif » pour le XXIe siècle

6 janvier 2016 / par Mathilde Gracia (Reporterre)



Les biens communs : un thème à la mode dans les milieux universitaires et intellectuels. Mais en plus d’être un concept porteur d’espoir, les biens communs s’incarnent déjà dans des pratiques concrètes que des militants, des élus et des entrepreneurs font vivre chaque jour. Lors de la dernière Rencontre de Reporterre, un débat animé a eu lieu pour comprendre en quoi ce concept et ces pratiques constituent un nouveau chemin pour le XXIe siècle. Le voici restitué en vidéo.

Niché en haut de la rue Ménilmontant dans le 20e arrondissement de Paris, le bar-restaurant le Lieu dit nous a accueilli une nouvelle fois, le 10 novembre, pour une rencontre en musique afin de conclure notre enquête sur les biens communs. Rien de tel pour commencer le débat que de sonder le public. Alors pour savoir ce qu’évoque le thème du débat chez chacun, un petit quizz distribué dans la salle demandait : pour vous qu’est-ce que les biens communs ?

En tête du classement ce sont les semences qui ont été désignées : 39 voix. En deuxième position : l’eau, les connaissances et la biodiversité avec 36 voix. Puis en troisième position les informations : 35 voix. (Classement complet à la fin de l’article). Enfin, vous n’avez pas hésité à proposer vos propres idées de biens communs : l’amour, le chocolat, la tolérance ou encore… le silence…

Les « communs » : une organisation ancienne

Pour lancer le débat, Benjamin Coriat, professeur de sciences économiques à l’université Paris 13 et membre du Collectif des économistes atterrés, a tenu à marquer la distinction théorique entre les biens communs et les communs. Ces derniers désignent une ressource gérée par une communauté qui en est la seule bénéficiaire, avec des règles qu’elle établit elle-même. A l’inverse, les biens communs constituent une ressource qui n’est pas encore gérée en communauté et selon des règles précises. L’enjeu est donc de les reconnaître comme tels afin que des ressources comme la terre ou l’eau soient gérées de manière soutenable.

Et pour Coriat, c’est selon la logique des communs que s’est organisée naturellement la campagne anglaise du XIV au XIXe siècle : avec les commonors. Mais cette époque heureuse n’a duré qu’un temps : les manufacturiers, l’armée, et le Parlement anglais ont favorisé « l’enclosure », la pose de barrières dans les champs, une séparation symbolique pour mettre fin à ce système.

Cette privatisation massive des terres s’est accompagnée d’une dégradation de la productivité agricole et de la qualité des sols. Ce sont des études réalisées dans les années 1980 par Elinor Ostrom, économiste récompensée par le prix Nobel en 2009 pour ses travaux sur les communs, qui l’ont mis en évidence (voir ici un aperçu de ses travaux).

Depuis 2003, Terre de liens ravive l’esprit des communs dans le monde agricole. « Nous faisons des communs sans le savoir » s’amuse Philippe Cacciabue, gérant chez Terre de liens. L’association est une « machinerie », explique-t-il, qui consiste à acheter des terres pour les louer à des paysans en installation. Une foncière au fonctionnement complexe, qui doit passer par le marché (en achetant) et par l’Etat (avec des subventions) pour confier la terre à ceux qui en prendront soin.

L’espace public et numérique à se réapproprier

Quelle est la place de l’Etat dans le processus de reconstitution des communs ? Laurence Comparat, adjointe au maire de Grenoble en charge de l’accès à l’information estime qu’il doit accompagner tout en restant ouvert aux initiatives citoyennes. A la mairie de Grenoble, les élus ont pris plusieurs mesures allant dans le sens d’un retour aux communs : la mise en place de jardins publics, la remunicipalisation de l’eau… La suppression de la publicité dans les rues de la ville est la mesure qui a fait le plus grand bruit, ce qui a étonné les élus. « Quand on parle de libérer l’espace public de la publicité, du monde marchand, ça n’est pas anodin », en conclut Laurence Comparat.

S’il y a un espace qui bouleverse les formes traditionnelles de propriété, c’est bien Internet. Pour Benjamin Coriat, il permet de re-créer des communautés, et présente un espoir pour l’idéologie des communs. Le savoir et la connaissance sont au centre du réseau connecté. Christophe Henner est responsable de Wikimédia France, et plaide pour un accès à tous à la culture. Une volonté qui va à l’encontre des sociétés chargées de gérer la propriété intellectuelle et les droits d’auteur. Pour Christophe Henner, il s’agit aussi de bousculer l’idée qu’un sachant donne son savoir à un apprenant, et affirmer que les apprenants échangent dans une interaction positive.

Logiciels libres, quantités d’objets de consommation en accès libre… pour Benjamin Coriat si les « communs » se sont multipliés dans le domaine de l’information et de la culture c’est en réponse à « folie d’extension de la propriété intellectuelle » opérée à partir des années 1970 : gènes humains, algorithmes mathématiques, droits d’images des monuments parisiens ont été appropriés. Cette tendance a généré une forte
contestation de la part des artistes, chercheurs et intellectuels.

La loi, l’Etat et les citoyens pour construire la société des communs

Le développement des communs ne se fait pas sans une structure juridique. D’ailleurs en France, la catastrophe juridique, selon Coriat, c’est le code civil de 1804, parce qu’il fait l’apologie de la propriété privée, exclusive, pleine et entière comme seule forme de propriété possible. Ne subsistent que deux formes de choses communes : « Celles qui sont inappropriables par nature : l’océan, le ciel etc., et celles qui sont communes parce qu’elles n’ont pas encore été appropriées ».

Des outils juridiques, mais aussi des citoyens engagés et impliqués dans la transformation de la société. Chacun à leur manière Benjamin Coriat, et Laurence Comparat valorisent le travail de la société civile et des individus face au chantier des communs.

Mais l’élaboration et l’identification d’une propriété commune restent extrêmement complexes. Philippe Cacciabue revient sur l’étymologie du mot commun, et prend l’exemple de la forêt amazonienne pour l’illustrer : doit-elle appartenir au Brésil ? Aux peuples indigènes ? A certains Etats du pays ?

Complexes et menacés à travers le monde, les communs doivent cependant constituer le « nouveau narratif » affirme Benjamin Coriat, avec l’approbation des autres invités ; la nouvelle feuille de route vers une société qui a pris sérieusement en compte la gestion de ses ressources.


Le classement biens communs selon les participants à la rencontre :

1. Semences : 39 voix.
2. Eau, connaissances, biodiversité : 36
3. Information : 35
4. Air : 34
5. Atmosphère : 33
6. Logiciels, génome : 28
7. Modes de vie : 21




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Lire aussi : Avec les biens communs, les citoyens reprennent la main

Source : Mathilde Gracia pour Reporterre.

Vidéo : Thomas Baspeyras.

Cette rencontre a été organisée avec le soutien de la Fondation pour une terre humaine.

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