Les biffins de Paris sont des recycleurs écolos

14 avril 2014 / Bénédicte Martin (Reporterre)



Poussés par la précarité, les « chiffoniers » du XIXe siècle sont de retour. Depuis 2005, les biffins de Paris luttent pour exister et exercer leur activité au grand jour. Considérés comme persona non grata par les autorités, ils offrent pourtant une alternative efficace pour recycler les déchets, source de pollution importante quand ils sont incinérés.


- Montreuil (Seine-Saint-Denis), reportage

« Faut remballer ça, c’est neuf, on ne vend pas du neuf ici, faut pas que les flics voient ça… ». Samuel Le Cœur fait signe au vendeur de housses de téléphone portable de ranger sa marchandise étalée par terre sur un drap de fortune. Tout autour d’eux des centaines d’objets hétéroclites s’amoncellent sur des stands improvisés baignés par les premiers rayons du soleil.

Sous l’auvent des halles de la Croix de Chavaux à Montreuil, un mercredi par mois c’est le « marché des biffins ». Samuel, gilet de chantier jaune fluo sur le dos, veille au bon déroulement de la journée. Président de l’association Amelior (Association des marchés économiques locaux individuels et organisés du recyclage), il arpente les deux allées qui séparent les alignements de bric à brac et discute avec les vendeurs de toutes nationalités.

Au premier abord, cela ressemble à un vide grenier, mais les biffins ne sont pas des revendeurs comme les autres. Le recyclage des objets chinés dans les poubelles est leur métier.

« Les biffins sont des gens qui ramassent la biffe - les chiffons - et récupèrent des objets dans les poubelles pour les vendre sur les marchés aux puces. Ils se réclament d’une très ancienne tradition de chiffonnier qui existe depuis mille ans à Paris. Leur activité est différente de celle des brocanteurs qui paient un droit de place, et ce ne sont pas non plus des revendeurs à la sauvette qui vendent du neuf » explique Samuel.


- Samuel Le Coeur -

Le dialogue entre les biffins et les autorités a toujours été difficile, voire impossible. Depuis le début, la police municipale saisit les marchandises et les détruit sans discernement. En 2005, les biffins se sont organisés pour lutter contre cette répression injuste. En 2009, l’association Aurore a obtenu cent places à la porte de Montmartre.

« On savait que ça serait insuffisant alors on a créé l’association Amelior pour regrouper tous les biffins d’île-de-France. Il y a 761 biffins inscrits aujourd’hui » précise Samuel. Selon la Mission d’information sur la pauvreté et l’exclusion sociale, ils seraient trois mille à Paris, arpentant les rues avec leurs caddies afin de faire les poubelles ; des hommes mais aussi des femmes pour un tiers d’entre eux.

L’économie de la débrouille en plein essor

Personnes au chômage, bénéficiaires du RSA, sans-papiers, retraités, la pauvreté a de multiples visages. La « récup » permet de survivre et de payer les factures. Cette économie informelle, très présente dans les pays émergents, est revenue dans nos sociétés européennes, malmenées par la précarité.

Pour l’anthropologue Susana Narotzky : « En dernière instance, l’économie informelle permet aux gens de ne pas perdre leur dignité, exigence qu’ils formulent avec celle du respect. »

Marie-Pierre accueille les chineurs avec un grand sourire. Elle témoigne : « Heureusement que j’ai découvert cette activité par le biais d’un ami car je suis aujourd’hui sans revenu. J’avais un bon travail jusqu’en 2008. Le plus incroyable c’est que j’étais consultante en insertion professionnelle pendant plus de 25 ans quand la société a fermé ! Les personnes que j’avais aidées à s’insérer me retrouvent là et c’est eux maintenant qui m’encouragent à tenir le coup ! »

- Marie-Pierre -

Au marché des biffins, une dame montre un écran plat et demande « Il fonctionne ? On peut l’allumer ? ». Le vendeur s’empresse d’aller le brancher aux prises électriques qui pendent le long des poteaux des halles. Ancien journaliste chinois, Rong-li est un biffin en attendant son statut de réfugié politique.

L’écran s’allume et la dame repart contente avec son écran à 5 euros sous le bras. « Je n’ai pas les revenus suffisants pour acheter à Auchan ce genre de chose ! Et en plus je préfère donner mes sous à des gens qui en ont vraiment besoin ! » lance-t-elle en partant.

- Rong Li -

Entre les biffins et les citoyens, des liens solidaires se créent. Donner de l’argent à ceux qui n’en ont pas est une bonne solution pour faire face à la crise. Mais les pouvoirs publics ne voient pas les choses ainsi.

Samuel qui se bat pour faire entendre leur voix s’anime : « Les biffins sont toujours considérés comme des vendeurs à la sauvette et sont pourchassés par la police. Ils sont passibles de 3 750 euros d’amendes et six mois de prison ferme. Cela fait deux ans que l’on essaie de rencontrer Anne Hidalgo pour établir un dialogue sur le sujet et trouver des solutions. La misère explose et les nouveaux élus doivent faire quelque chose. »

Mohammed a étalé devant lui des vêtements et bijoux tout droit sortis du 16e arrondissement. Manteau de fourrure, colliers BCBG, chaussures élégantes, cravates en soie, lunettes et sacs de marques. « Je suis Marocain et ça fait 10 ans que je vis à Paris. Je me suis cassé le dos en faisant des travaux durs au noir. Après un divorce je me suis retrouvé dans la rue et comme je ne peux plus travailler car je suis handicapé, et sans papier, j’ai droit à rien. Je suis devenu biffin pour survivre. Je gagne entre 250 et 300 euros par mois. »

Xavier, à côté de lui est retraité. Il chine et répare de jolis objets qu’il vend pour augmenter sa maigre pension d’ouvrier du BTP. Trier, recycler, réparer et vendre à petits prix, serait-ce un délit ?

La collecte des déchets : un enjeu économique et écologique majeurs pour les villes

Le scandale d’attribution des déchets à la compagnie privée Derichebourg par l’élue PS Mireille Flam en 2005 met en évidence l’enjeu financier du traitement des ordures et encombrants.

Samuel rappelle : « Les tonnes de marchandises des biffins, saisies par la police à Paris vont remplir des bennes et les poches de la société privée Derichebourg. Tous ces biens spoliés finissent à l’incinérateur, qui produit du chauffage, dont le directeur des deux structures n’est autre que le maire du 19e arrondissement, François Dagnaud, anciennement chargé de la privatisation des déchets à Paris. Les Parisiens paient pour cela, plus il y a de déchets incinérés plus ils paient ».

De plus, la location des bennes dans le 20è coûterait 180 000 euros par an à la mairie, selon le syndicat CGT des éboueurs. A cela s’ajoute le coût de la répression journalière des biffins par la police municipale qui n’a pas été communiqué malgré de demandes répétés d’élus Europe Ecologie-les Verts (EELV) au Conseil de Paris.


- La police saisit fréquemment et jette dans la benne les marchandises des biffins -

Cher pour le contribuable, toxique pour la santé, l’incinération des déchets est une problématique d’intérêt général. Pourtant les communes peinent à mettre en place des mesures de recyclage. Les biffins apportent une solution écologique au problème des déchets.

« L’incinération des déchets est un des premiers facteurs d’augmentation du CO2. La base des travaux verts c’est le travail des biffins. Si on veut vraiment vivre dans une société qui recycle ses matériaux il faut partir de cette masse de travailleurs qui ne demande que ça », estime M. Le Coeur.

Les élus vont-ils enfin prendre en compte la réalité sociale des biffins et amorcer une politique de traitement des déchets qui les inclut ? Malgré des appels répétés de Reporterre auprès de la Ville de Paris, il a été impossible d’obtenir le point de vue de celle-ci. De son côté, l’association Amelior va bientôt lancer une pétition en ligne pour alerter l’opinion.




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Source : Bénédicte Martin pour Reporterre.

Première mise en ligne le 12 avril 2014.

Photos : Bénédicte Martin, sauf photo police : Samuel Le Coeur

Lire aussi : La Collecterie redonne vie aux objets et crée des emplois.


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