Les communes, nouvelles actrices de l’installation paysanne

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9 octobre 2020 / Marie Astier (Reporterre)



Les communes sont de plus en plus nombreuses à faciliter l’installation des agriculteurs — de belles initiatives recensées par une nouvelle plateforme, Récolte. C’est le cas de Capestang, petite ville de l’Hérault, qui s’est lancée dans une « reconquête agricole ».

  • Capestang (Hérault), reportage

Quelques bourdons butinent les lavandes. Accroupie au milieu des rangées, Emmanuelle Duroc les salue. Les joues légèrement rougies par le vent froid du début d’automne, elle s’occupe de ses plants d’aromates. De la lavande, donc, mais aussi du thym, du romarin, du lavandin, de la sauge qui embaument l’air ambiant. Au loin, le temps clair permet de distinguer les derniers reliefs de l’extrême sud du Massif central. Autrefois secrétaire, avec des journées à travailler entre quatre murs, la jeune femme savoure désormais la vue et la vie en plein air. « J’ai commencé à cultiver il y a deux ans, et j’ai déclaré mon activité officiellement en juillet 2019 », raconte-t-elle. « Ici, c’est ma première parcelle. J’ai mis du temps à la trouver ! »

Non issue du milieu paysan, reconvertie sur le tard, Emmanuelle Duroc a dû franchir les nombreux obstacles placés sur la route des néopaysans — la plus grande difficulté est bien souvent de trouver une terre. Elle a passé plusieurs mois à scruter Le bon coin, le site en ligne de petites annonces où l’on trouve notamment des offres immobilières. « Je ne compte pas les coups de fil, les demandes de renseignement… C’est paradoxal : il y a des terres en friche partout ! Mais soit on ne retrouve pas le propriétaire soit ils ne veulent ni louer ni vendre. Ou vous le proposent à prix d’or. »

Emmanuelle Ducros.

Dans sa quête, elle a finalement croisé le chemin de l’association Terre de liens et de la mairie de Capestang, petite commune de l’Hérault, qui lui ont proposé 2.600 mètres carrés au milieu des vignes, avec possibilité d’irrigation — l’eau étant indispensable pour ses jeunes pousses. Une petite surface, certes, mais assez pour se mettre le pied à l’étrier. La parcelle, qui appartient à la mairie, est mise à sa disposition pour deux ans. Puis, elle pourra l’acheter. « La prise de risque est limitée, et je suis seule dans mon projet, cela fait du bien d’être appuyée par une mairie et une association », se félicite-t-elle. La commune, elle, a gagné une agricultrice. Emmanuelle a travaillé la terre argileuse avec ardeur, retiré quantité de pierres avant de planter ses aromates, tout en préservant les arbres et arbustes qui s’y épanouissaient. « Cette parcelle, j’y suis attachée, c’est la première. Même si elle m’a donné du fil à retordre. »

« Et puis, quand on a trouvé la première parcelle, c’est plus facile d’en trouver d’autres ensuite », se réjouit-elle. Grâce au recensement des parcelles en friche effectué par Terre de liens sur la commune, elle a pu en repérer d’autres pouvant lui convenir. « J’ai pu aller voir les propriétaires, et en trouver un qui voulait bien me louer. Maintenant, on me propose même des parcelles, je viens d’en acheter une troisième à un agriculteur à la retraite ! » Emmanuelle a désormais assez de surface pour en vivre.

Christophe Baudemont : « Au bout de quatre ans, on se paye tous les deux et on a embauché une salariée à temps plein. »

« Rechercher les terres en friche et les propriétaires, c’est un énorme travail »

À moins de deux kilomètres de là, en bordure du canal du Midi et non loin du centre-ville, le paysage est plus luxuriant. Entre les cannelles et les saules de bord de cours d’eau, Marie et Christophe Baudemont, des maraîchers, se sont installés. Ils ont trouvé l’endroit sur Le bon coin, puis ont vite éliminé la possibilité de passer par la Safer — ou société d’aménagement foncier et d’établissement rural –, c’est-à-dire l’organisme qui dans chaque région gère les ventes de terres agricoles. « Par la Safer, c’était inaccessible, il n’y a pas de petites exploitations », explique Christophe, barbe en bataille et mains tannées par le travail de la terre.

Ce premier terrain leur a permis de se lancer, mais il était trop étroit pour faire vivre un couple. « On avait besoin de s’agrandir pour être financièrement plus solides », poursuit le maraîcher. « Sauf que rechercher les terres en friche et les propriétaires, c’est un énorme travail, cela nous aurait demandé trop de temps. » Là encore, le diagnostic de Terre de liens et de la mairie a débloqué la situation : l’association a joué les intermédiaires avec des propriétaires d’un terrain voisin. « On a pu installer des poules pondeuses et planter des légumes d’hiver. Au bout de quatre ans, on se paye tous les deux et on a embauché une salariée à temps plein », dit Christophe, au milieu de ses plants de tomates — que des semences paysannes, 18 variétés différentes. En vente directe, il livre 150 paniers par semaine aux habitants alentour.

L’une des poulettes de Christophe et Marie Baudemont, dont il vend les œufs.

Emmanuelle Duroc et Christophe Baudemont ont eu la chance d’arriver à Capestang au bon moment. La mairie venait, avec l’aide de Terre de Liens, de se lancer dans une « reconquête agricole », explique son édile, Pierre Polard (France insoumise). L’association a au départ pour but de racheter des terres agricoles afin de les mettre à disposition de jeunes agriculteurs, pour développer une agriculture biologique et paysanne. À Capestang, elle est allée plus loin. Elle a fait pour la première fois un « diagnostic foncier » de la commune, et répertorié les friches et leurs propriétaires. « Ici, la viticulture domine. Mais je me suis rendu compte qu’on avait des terres maraîchères, qu’on avait un potentiel pour de la diversité agricole », explique Pierre Polard.

Le maire de Capestang, Pierre Polard.

« Au départ, il y avait très peu de possibilités foncières à Capestang, se souvient Valérie Pommet, de Terre de liens. Peu de propriété publique, de terres disponibles. Et en fouillant, en dialoguant, grâce à la motivation des élus, on a pu consolider et installer des paysans. » « Au début, je n’étais pas convaincu qu’on arriverait à quelque chose, reconnaît le maire. Maintenant, je sais qu’avec de la volonté, des moyens financiers et un savoir-faire pour négocier avec les propriétaires et trouver les agriculteurs, on y arrive ! »

De plus en plus de communes lancent des projets agricoles

Un savoir-faire qui commence à se transmettre. Mouans-Sartoux (Alpes-Maritime), Barjac (Gard), Moëlan-sur-Mer (Finistère), Murviel-lès-Montpellier (Hérault)… La liste de communes qui ont décidé de développer l’agriculture sur leur territoire s’allonge. Toutes ont dû résoudre cette épineuse question du foncier, fondamentale pour l’installation des paysans. Des expériences collectionnées par Terre de liens depuis des années, et étudiées, aussi, par des chercheurs de l’Inrae (Institut national de recherches pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement). L’institut et l’association ont donc décidé de mettre en commun leurs connaissances via une plateforme nommée Récolte.

Sur le site, des fiches décrivent plus d’une cinquantaine d’initiatives concernant le foncier agricole, qui ont permis de développer l’agriculture locale. Le tout s’adresse aux élus, aux fonctionnaires, aux acteurs du monde agricole…

Récolte répond à un intérêt croissant, estime Coline Perrin, chercheuse en géographie à l’Inrae, qui a contribué à créer la plateforme :

On est contactés tous les mois par des collectivités locales — encore plus depuis la crise du Covid — qui nous demandent de les aider à construire des projets agricoles ! On n’a pas vocation à accompagner tout le monde. On s’est dit qu’il y avait un enjeu à rendre l’information disponible pour tous. Et puis, ce sont souvent des projets longs, parfois coûteux, avec un fort besoin d’expertise : on a besoin de montrer les trajectoires des projets qui ont marché. »

Car les obstacles sont souvent les mêmes. À Capestang, Emmanuelle et Christophe ont été confrontés à la majorité des difficultés des aspirants agriculteurs qui n’héritent pas de terres familiales : des terrains de plus en plus chers, préemptés par des personnes qui sont déjà dans le milieu agricole, des exploitations trop grandes demandant trop d’investissement, des propriétaires peu enclins à faire affaire avec des agriculteurs ou espérant que leur terrain deviendra constructible et prendra de la valeur.

Les choux — notamment des choux kale — des Baudemont.

Mais des solutions existent, comme le montrent des expériences partout en France. Là encore, l’exemple de Capestang permet d’en voir la diversité : achat de terres par la mairie, rôle d’intermédiaire avec des propriétaires, récupération de « biens vacants sans maîtres » (parcelles dont les propriétaires ne payent plus la taxe foncière depuis suffisamment longtemps pour que la collectivité puisse les récupérer), modification du plan local d’urbanisme…

Des « petits projets » qui vont « changer la donne »

Le tout dessine un nouveau paysage agricole, où la biodiversité reprend ses droits. « Avant, tout se passait uniquement entre les agriculteurs et l’État. On a maintenant de nouveaux acteurs dans le domaine du foncier, ce qui permet de nouveaux modes de gestion des terres agricoles », analyse Coline Perrin.

Elle prédit que d’ici un an, Récolte aura recensé plus d’une centaine d’initiatives. « Ce sont des petits projets, certes, mais leur multiplication va changer la donne, assure la chercheuse. On change d’échelle. Et l’Inrae va permettre d’en apporter les preuves scientifiques. »

Christophe cultive des tomates : uniquement des semences paysannes, 18 variétés différentes.

Le but de Récolte est bien d’essaimer. Le plus vite possible, d’ailleurs, car agriculteurs et terres agricoles sont en très fort déclin. « 200 fermes disparaissent chaque semaine en France, rappelle Valérie Pommet. Terre de liens ne suffira pas. On est une goutte d’eau, mais on fait des vagues, et on veut entraîner avec nous les collectivités. »

À Capestang, l’élan est donné. Emmanuelle et Christophe risquent d’avoir encore besoin de soutien, car pour finir d’asseoir les deux exploitations agricoles, il leur faudrait du bâti. « Je n’ai rien, ne serait-ce que pour stocker mes outils », explique Emmanuelle. La commune est à l’écoute, poursuit ses achats de terrain pour les aider à se consolider et installer d’autres agriculteurs. Le maire rêve désormais d’une exploitation agricole municipale qui alimenterait la cantine scolaire et la maison de retraite.





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Source :Marie Astier pour Reporterre

Photos : © Marie Astier/Reporterre
. chapô : L’une des parcelles d’Emmanuelle Duroc.

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