Les coulisses d’un article de Reporterre : voilà comment se passe un reportage

28 juin 2015 / Lucas Mascarello (Reporterre)

Vous vous êtes peut-être déjà demandé à quoi pouvait ressembler un article vu de l’intérieur ? Suivez-nous pour ce reportage sur le reportage : voilà comment travaillent les journalistes de Reporterre, ici à Amiens pour suivre le procès des Neuf des Mille vaches.


- Amiens, reportage

06 h 30, le mercredi 17 juin, porte de la chapelle, je sors du métro pour rejoindre Marie, Barnabé et Tommy. Le ciel est clair et il fait bon. Si nous nous retrouvons de bonne heure, c’est pour nous rendre à Amiens afin d’assister au procès des « neuf de la conf’ ». L’audience commence à 9 h 00 et nous tenons à être sur place en avance. Alors, on ne traîne pas ! Juste le temps de prendre ce qu’il faut d’essence et de se consoler de ce réveil matinal par quelques pains au chocolat bienvenus. En voiture, c’est parti, vous montez avec nous !

En équipe

Les rôles sont déjà définis. Barnabé Binctin se rendra dans la salle d’audience, accompagné de Tommy Dessine. L’un écrira l’article quand l’autre croquera les acteurs du procès pour illustrer le papier. Marie Astier restera devant le tribunal pour rendre compte de la mobilisation, de l’ambiance et pour saisir des « voix » : des messages de soutien et des analyses de la situation. Cette fois, c’est un diaporama sonore qu’elle aimerait proposer aux lecteurs de Reporterre. Une autre forme de récit mêlant photographie et prise de son. Quant à moi, je suis là pour mettre en image cette journée : par des vidéos, des photos et pour l’heure par des mots, pour vivre avec vous ce reportage. Bref, une belle mise en abîme… mais revenons à notre journée.

08h30 à Amiens. Nous rejoignons la manifestation (de gauche à droite, Barnabé, Marie et Tommy).

Arrivée à Amiens vers 08 h 00. Le trajet s’est bien passé. D’une traite comme on dit. Un peu perdu dans la ville, Barnabé s’amuse : "Vive la maréchaussée". En effet, au coin de la rue, une formation de policiers fournit l’indice qui nous manquait. On se gare au plus vite et l’on rejoint la manifestation qui serpente doucement vers le tribunal d’Amiens. À la différence de Paris, le temps ici est frais. Ça ne durera pas et je n’aurais pas imaginé finir la journée avec mon premier coup de soleil de l’année.

Très vite, Barnabé et Tommy dépassent les tambours et pancartes pour filer au tribunal. Il va y avoir du monde et mieux vaut s’assurer une bonne place si l’on veut restituer au mieux la situation par des croquis, des dessins... De son côté, Marie a déjà dégainé son micro et commence à collecter les extraits sonores : "Les vaches dans les pâtures, c’est bon pour la nature. Les vaches sur le béton, c’est bon pour son pognon", hurle le mégaphone.

Devant le tribunal, une grande scène est montée où se succéderont toute la journée orateurs motivés et joyeux musiciens. Pour l’heure, les neuf prévenus expliquent les enjeux du procès, juste avant de rejoindre la salle d’audience. Nous prenons nos marques. De nombreux stands égaient la place et un peu plus loin, un marché paysan propose toutes sortes de produits. Il est temps de commencer les interviews.

Devant le tribunal d’Amiens, Marie Astier commence les interviews.

Un travail artisanal

Christophe Saguez, secrétaire CGT de la Somme, est le premier à s’exprimer au micro, tandis qu’en fond sonore, un chanteur allégrement foutraque détourne un titre de Pharell Williams sur l’air de "On n’est pas content…". Tout s’enchaîne. La matinée entière, nous discutons avec les nombreuses personnes venues soutenir les inculpés et nous tentons de récolter des témoignages, des opinions. Entre deux entretiens, un jeune homme me confie avoir mis Reporterre en page d’accueil : "C’est quand même mieux que d’avoir google."

En fin de matinée, la terrasse du Café de la Place offre un précieux refuge. C’est l’occasion de reprendre notre souffle avant le rush de midi. Car des personnalités sont annoncées à la mi-journée et on a notre petite idée en tête. Pour l’instant, on fait le point sur ce qu’on a récolté : Michel Kfoury, président de l’association d’opposants à la "ferme des 1000 vaches", Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace, Barbara Pompili, députée EELV de la Somme et Laurence Blisson, secrétaire générale du Syndicat de la magistrature, se sont déjà prêtés au jeu des questions.

En fin de matinée, une pause café permet de prendre quelques notes.

Et bien sûr, nous ne visons pas uniquement les personnalités : Céline, Thierry et Christian nous ont également donné leur point de vue en rendant compte de leur engagement dans la défense et dans le soutien des neuf.

Cet après-midi, il faudra trouver d’autres paysans : ces gens qui sont du « pays », qui cultivent la terre quand d’autres l’exploitent. Et aussi saisir les ambiances sonores, les moments informels qui enrichiront le diaporama. C’est un travail artisanal… qui se façonne au fur et à mesure. C’est ce qui fait toute la difficulté : faire face aux imprévus techniques, penser en amont les supports, réfléchir aux angles… Mais, c’est tout le charme du travail de terrain.

12 h 00. Barnabé, maintenant sorti de la salle d’audience, vient nous prêter main-forte. C’est la pause, mais pas pour nous. On court partout pour solliciter José Bové. Nous avons peu de temps. Marie enregistre tandis que Barnabé fait un travail de repérage des prochains interviewés : Olivier De Schutter et Karima Delli, présents au milieu de la foule. Chacun a accepté de se porter soutien de Reporterre pour la campagne de don. Trois quarts d’heure plus tard, les prises de son se compilent, les photos se multiplient, mais nous avons loupé Suzanne George, présidente d’honneur d’Attac...

Sur l’heure du midi, Barnabé sort du tribunal et apporte son aide.

Pause déjeuner. Barnabé, un peu jaloux de rester sur un banc du tribunal quand la météo nous offre une journée estivale, raconte sa matinée. Un moment du procès l’a particulièrement étonné, lorsque Reporterre a été évoqué à la barre pour ses enquêtes menées sur la ferme des Mille vaches. Dehors aussi, le travail de l’équipe est salué. Sur scène, un peu plus tôt, une personne au micro se référait également à Reporterre. Il y a aussi cette imposante pancarte brandie toute la journée. À y regarder de plus près, au centre de l’affiche, on distingue une image familière. Il s’agit d’un dessin de Red ! publié à l’occasion d’une tribune.

Objectif rempli

Ça fait plaisir, bien sûr, mais cela dit autre chose de cette journée : l’équipe de Reporterre n’évolue pas en milieu hostile, ce qui facilite le travail et permet les rencontres. Dans l’après-midi, quand Marie aborde les gens et leur tend le micro, il y a une confiance, un respect du travail effectué. Ce boulanger, par exemple, un peu farouche et méfiant, qui interroge avant de s’exprimer : "Pour qui travaillez-vous ? Pour Reporterre ? Alors, c’est bien simple, je vous fais la bise !" Pour lui, nous dit-il, le site fournit une vraie info avec des enquêtes et un travail de terrain. Un point de vue, je l’espère, partagé par ces lecteurs qui me trouvaient bien étrange à vouloir les photographier.

Un boulanger embrasse Marie Astier en apprenant qu’elle travaille pour Reporterre.

Objectif rempli. Tous les sons et toutes les photos sont dans la boite quand les "neuf de la conf’" sortent du tribunal vers 17 h 00. Résultat ? Le verdict sera rendu le 16 septembre.

La journée est loin d’être finie pour autant. Barnabé et Tommy, qui ont suivi tout le procès doivent écrire l’article qui sera en ligne dès le lendemain. Et avec Marie, nous devons faire le montage du diaporama sonore avec le même impératif.

Il est l’heure de regagner la voiture pour rentrer sur Paris. Juste le temps d’une halte au marché pour s’approvisionner en bon fromage. Barnabé explique : "Mettez-nous ce morceau à droite qui a l’air plus gros. Vous comprenez, on va travailler tard ce soir."

Les neuf inculpés sortent du tribunal d’Amiens le 17 juin 2015.

Bien vu. Car après une heure et demie de route et une heure de bouchon, les bureaux de Reporterre sont investis pour une soirée studieuse. Chacun restera concentré jusqu’à deux heures du matin. Barnabé reprend ses notes quand Marie et moi dérushons les traitons : on traite les pistes audio, les photos et l’on se lance dans le montage… L’article, enrichi des dessins de Tommy, est à lire et le diaporama sonore à voir et à écouter. Et de l’avis général, les fromages étaient exquis.




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Lire aussi : Le procès des opposants aux fermes-usines : faut-il respecter la loi ou défendre l’intérêt général ?

Source et photos : Lucas Mascarello pour Reporterre


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