Les cyanobactéries toxiques prolifèrent dans les étendues d’eau

Durée de lecture : 9 minutes

25 juillet 2020 / Alexandre-Reza Kokabi (Reporterre)



La prolifération des cyanobactéries dans les étendues d’eau représente un danger pour la santé des humains et des animaux, au point que les autorités ferment régulièrement des points d’eau devenus toxiques. Empêchant jeunes et moins jeunes qui ne peuvent aller à la mer de se baigner. En cause : le changement climatique et les apports d’azote et de phosphate dus aux activités humaines.

  • Rennes (Ille-et-Vilaine), reportage

Shorts de bain colorés, serviettes de plage et peignes « pour se recoiffer après la baignade » : mardi 21 juillet, Ibrahim et ses amis s’apprêtaient à piquer une tête dans les étangs d’Apigné, à cinq kilomètres de Rennes. C’est une jolie étendue d’eau où ils sont arrivés en quelques coups de pédale, en longeant le chemin de halage qui part du centre-ville. Les températures avoisinaient les 30 °C. En arrivant au bord de l’eau, les jeunes hommes ont déchanté. Un panneau « Baignade interdite » et un filet de sécurité ont coupé leur élan. « C’est toujours pareil ici, la baignade est tout le temps interdite ! C’est quoi le problème, au juste ? » s’agace Ibrahim, apprenti dans une boulangerie.

Le « problème », ce sont les cyanobactéries, « des microorganismes invisibles à l’œil nu, qui apprécient les eaux douces, calmes, peu profondes et riches en nutriments », explique Cécile Bernard, chercheuse au Muséum national d’histoire naturelle, spécialiste dans l’écotoxicologie des cyanobactéries. Ces bactéries donnent une couleur verdâtre aux plages, aux lacs ou aux rivières où elles prolifèrent. Et quand vient l’été, avec la chaleur et la lumière, elles se démultiplient.

Au-delà de 100.000 cellules par millilitre, les agences régionales de santé (ARS) recommandent d’interdire la baignade et certaines activités nautiques présentant un risque de chute dans l’eau. « Aux étangs d’Apigné, la concentration de cyanobactéries est malheureusement très souvent supérieure à 100.000 cellules », regrette Yannick Nadesan, adjoint à la santé à la mairie de Rennes. Depuis le début de l’été, la baignade n’a pu être autorisée qu’une semaine entre le 20 juin et le 21 juillet.

« Ça fait quoi si je saute, je ne vais pas mourir ! » 

Le prélèvement effectué le 15 juillet a détecté 140.600 cellules par millilitre, soit « une très forte présence de cyanobactéries », commente Brigitte Bacon, technicienne sanitaire à l’agence régionale de santé Bretagne, qui effectue des prélèvements tous les quinze jours dans la zone de baignade et de loisirs nautiques du lac, « voire toutes les semaines quand la concentration de cyanobactéries excède les 100.000 cellules par millilitre ».

Myrra et son cousin, le rappeur Desck2o, respectivement 18 et 17 ans, sont venus partager un barbecue en famille. Avant de déjeuner, « Desck2o était prêt sauter, mais je l’en ai dissuadé », raconte Myrra, qui étudie la médecine. « Ça fait quoi si je saute, je ne vais pas mourir ! » a rétorqué le jeune homme. « Pas mourir, mais c’est toxique », a prévenu sa cousine.

Myrra et son cousin.

En effet, les aires de baignade et d’activités nautiques avec des efflorescences à cyanobactéries peuvent représenter un danger pour la santé humaine. « Certaines des cyanobactéries peuvent produire des toxines qui se libèrent dans l’eau, et donner aux baigneurs des diarrhées, des vomissements, des maux de tête ou encore des irritations de la peau, du nez, de la gorge et des yeux », explique Brigitte Bacon.

Les cyanobactéries ne sont a priori pas mortelles pour l’humain. Néanmoins, en 1996, dans un hôpital du Brésil, cinquante personnes sont mortes à la suite d’une hémodialyse effectuée par voie intraveineuse avec de l’eau contaminée par des microcystines, une famille de toxines produites par des cyanobactéries. Plus fréquemment, leur prolifération perturbe le fonctionnement des écosystèmes aquatiques par la biomasse qu’elles génèrent. L’accumulation de cyanotoxines perturbe la reproduction des poissons.

Elles peuvent même devenir mortelles pour les mammifères qui les ingèrent. Ces dernières années, des dizaines de chiens ont présenté des troubles neurologiques et respiratoires après s’être baignés dans une étendue ou un cours d’eau où les cyanobactéries étaient très concentrées. En août 2017, huit sont morts en quelques jours, après avoir barboté dans la Loire. « Wow, ça on ne savait pas », disent Tom, Benjamin, Corentin et Greg, installés sur un ponton, à fleur des étangs d’Apigné. Quelques minutes plus tôt, avec le petit Rayko, un canidé de quinze mois, ils ont bravé l’interdiction en plongeant hors de la zone de surveillance.

Greg et Rayko.

Les cyanotoxines causent également des problèmes « dans les exploitations agricoles ou dans les parcs zoologiques pour les animaux s’abreuvant dans une réserve d’eau contaminée », ajoute la cyanobactériologiste Cécile Bernard. Par ailleurs, la majorité des eaux potables pour les humains provient de réservoirs d’eau de surface et « leur contamination par des cyanobactéries potentiellement toxiques représente un souci permanent pour les gestionnaires de traitement et de distribution des eaux, dit-elle. Dans les filières de traitement d’eau potable, les proliférations de cyanobactéries peuvent provoquer un encrassement des filtres, ce qui complique le processus de traitement des eaux. »

« La fermeture des étendues d’eau a des conséquences sociales » 

Or, l’étendue et la fréquence des proliférations de cyanobactéries n’a cessé d’augmenter ces dernières années. Pourquoi ? « Leur multiplication est avant tout une conséquence de déséquilibres du fonctionnement des écosystèmes aquatiques », estime Cécile Bernard.

Une grande partie de ces déséquilibres sont imputables au changement climatique. « Le réchauffement des températures globales a un effet croissant sur la nature et l’intensité des efflorescences de cyanobactéries, explique Cécile Bernard. Les cyanobactéries présentent une croissance supérieure aux autres organismes phytoplanctoniques au-dessus de 25 °C et les températures élevées leur apportent ainsi un certain avantage compétitif, en particulier pour les variétés les plus toxiques. » De plus, « avec l’évaporation de certaines masses d’eau, la lumière pénètre plus facilement jusqu’au fond des étendues d’eau, ce qui encourage encore plus leur multiplication ».

Comme pour les algues vertes qui se répandent sur la côte bretonne, la prolifération de ces micro-organismes s’explique aussi par des apports de nutriments — phosphate, azote — liés aux activités humaines. « Aujourd’hui, avec l’augmentation constante de la pression humaine sur les écosystèmes, les apports en nutriments et en molécules chimiques — qu’ils soient d’origine agricole, industrielle, urbaine ou ménagère — s’intensifient dans les eaux de surface », explique Christophe Laplace-Treyture, hydrobiologiste à l’Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture (Irstea), dans un article publié sur The Conversation.

Les étangs d’Apigné, à cinq kilomètres de Rennes.

Résultat, chaque été, de nombreuses étendues d’eau sont fermées à la baignade et déclarées impropres à la consommation d’eau potable, partout en France. « Cette tendance n’est pas sans conséquences sociales », déplore Frédéric Pitois, responsable du bureau d’étude Limnologie. Ce spécialiste de l’écologie du plancton analyse notamment les prélèvements du plan d’eau de Champs-sur-Marne, en Seine-et-Marne. « Cette base nautique appartient au département de Seine-Saint-Denis, dit-il. Elle permet à de nombreux enfants issus des quartiers populaires, qui ne peuvent pas toujours partir en vacances, de changer de cadre ». Or, « la base nautique est régulièrement interdite à la baignade. »

Aux étangs d’Apigné, Ibrahim et ses amis se sont résignés à partager une boisson sur la plage. « On cherchait à se rafraîchir parce que chez nous, dans les immeubles de Maurepas (un quartier populaire de Rennes), on a le sentiment d’étouffer quand il fait chaud », dit Ibrahim. Yasin, assis sur un banc à l’ombre des arbres, est l’aîné d’une famille de quatre enfants. Ce lycéen apprécie d’être au calme. « On a passé un confinement difficile à six, avec mes parents, dans un petit T4… » précise-t-il. À ses côtés, en revanche, ses trois petits frères trépignent. « On voulait sauter dans l’eau, on avait nos maillots de bain ! » dit l’un d’eux.

« La seule méthode durable est de limiter le changement climatique et les sources d’apport en phosphore et en phosphate » 

« Il y a un fort enjeu social à préserver ce plan d’eau des cyanobactéries, affirme Yannick Nadesan, adjoint à la santé à la mairie de Rennes. La baignade ne devrait pas être un luxe, quel que soit le niveau de revenu. De Rennes, des cars permettent de partir au vert ou à la mer, comme à Saint-Malo, à moindre coût. Mais ce n’est pas pareil, ce n’est pas aussi proche de la ville, et les Rennais tiennent aux étangs d’Apigné. »

C’est pourquoi « la ville a multiplié les tentatives techniques pour limiter les proliférations », assure Yannick Nadesan. Un barrage flottant a été installé pour contenir les cyanobactéries dans la partie du plan d’eau non ouverte à la baignade. La plage est régulièrement hersée, et un dispositif expérimental de brasseurs aérateurs a été placé à la surface de l’étang. « Les effets semblent malheureusement très limités », reconnaît l’adjoint de Nathalie Appéré, la maire PS de Rennes.

Ailleurs, des solutions encore plus radicales ont été testées. « On a vu tout et n’importe quoi : de la glace, de l’eau de Javel, des virus, de la paille d’orge, du sulfate de cuivre, de la paille, des bulleurs [une machine qui fait des bulles], des ultrasons… », énumère Cécile Bernard. « En plus d’être inefficaces et de favoriser les cyanobactéries les plus résistantes, ce sont des sources de perturbations et de déréglementations supplémentaires pour les écosystèmes », s’insurge Jean-François Humbert, chercheur à l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, anciennement Inra). « La seule méthode durable est de limiter le changement climatique en émettant moins de gaz à effet de serre, et de gérer les sources d’apport en phosphore et en phosphate, donc de moins polluer et de moins épandre », poursuit-il.

« Les cyanobactéries se nourrissent de nutriments : quand on ne leur donne plus à manger, elles disparaissent. C’est assez logique, complète Frédéric Pitois. Au niveau de la rivière de Pont-l’Abbé (dans le Finistère), en vingt ans, les concentrations en nitrates ont été réduites de 20 % et celles de phosphates de 90 %. Résultat, le taux de prolifération de cyanobactéries a été réduit de 80 % ! » « Si nous parvenons à réduire drastiquement notre pression sur les écosystèmes, les effets seront vite visibles », conclut-il.





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Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : © Alexandre-Reza Kokabi/Reporterre

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