« Les écologistes ont passé un seuil de crédibilité »

Durée de lecture : 6 minutes

30 juin 2020 / Entretien avec Simon Persico



Au-delà des « victoires nettes » des écologistes aux municipales dans de nombreuses villes françaises, ces élus sont « portés par des attentes, une demande, une dynamique », souligne Simon Persico. Qui ajoute : « Ils sont devenus des interlocuteurs crédibles pour prétendre à la conquête. »

Spécialiste des partis politiques, des dynamiques d’attention et des politiques environnementales, Simon Persico est professeur des universités à Sciences Po Grenoble.

Simon Persico.

Reporterre — Les écologistes parlent de « vague verte » à propos de ce scrutin municipal : partagez-vous ce constat ?

Simon Persico — Oui, nous avons assisté ce dimanche 28 mars à une série de victoires peu probables. C’est inédit. Historiquement, les Verts ont dirigé la région Nord-Pas-de-Calais en 1992, puis la ville de Montreuil (Seine-Saint-Denis) en 2008, puis celle de Grenoble (Isère) en 2014. Mais c’est la première fois qu’on parle de plusieurs victoires dans des villes, y compris dans des villes avec des équations politiques pas évidentes comme à Bordeaux (Gironde) ou Lyon. Les écologistes ont été portés par une dynamique électorale forte ; et leurs résultats vont à présent leur permettre de bénéficier d’un espace médiatique important. Il s’agit d’une confirmation dans les urnes de leur capacité de gagner et d’accéder au pouvoir localement. Ils ont passé un seuil de crédibilité. L’enjeu pour les nouveaux élus est de taille : il va falloir être efficace et ne pas décevoir.



Les Verts ont enregistré leurs principales victoires dans des villes où ils étaient à la tête de coalitions de gauche : quelles conclusions en tirer ?

Cela vient confirmer, une nouvelle fois, que l’espace politique où se développe l’écologie est à gauche. C’est au sein de cet espace de gauche que les écologistes ont conclu leurs alliances et que se trouve leur électorat.

Ces élections ont ainsi montré que le clivage gauche/droite était toujours structurant. La République en marche (LREM) a été poussée à conclure des alliances avec la droite. Sa stratégie d’être « entre les deux » n’est pas forcément tenable. Ainsi, le report des électeurs macronistes vers des listes de droite n’a pas été évident. Un certain nombre de sympathisants d’En Marche, plutôt ancrés à gauche, ont préféré voter EELV.



La nouveauté, n’est-ce pas qu’Europe Écologie-Les Verts a pris la primauté dans de nombreuses coalitions ?

Il faut relativiser, car dans toute une série de villes, les écolos se sont « rangés » derrière le Parti socialiste (PS). C’est notamment le cas dans les villes où les maires sortants étaient socialistes : Paris, Nantes, Rennes… Bien sûr, le PS a perdu de son aura, il n’est plus la force politique structurante qu’il a pu être. Aujourd’hui, les coalitions sont davantage plurielles, avec des dynamiques variables selon les communes. Ce qui a changé également, c’est la place de l’écologie, beaucoup plus au centre des débats politiques.

« C’est la première fois qu’on parle de plusieurs victoires dans des villes, y compris dans des villes avec des équations politiques pas évidentes comme à Lyon. »



N’y a-t-il pas un prisme « grandes villes » qui déforme notre vision d’une vague verte ?

Oui et non. Car s’il semble évident que l’électorat écolo est plus urbain que rural, les écologistes ne sont pas totalement absents des petites villes et des campagnes. Lors des européennes, l’an passé, ils avaient réalisé des scores très corrects en milieu rural. Le prisme « grandes villes » vient aussi du fait que, dans les petites communes, l’offre politique n’étant pas structurée de la même manière, les étiquettes partisanes comptent beaucoup moins : certaines nouvelles équipes ont pu être élues avec des projets écologistes sans avoir le tampon EELV.



On parle de « vague verte », mais au niveau national, les « vieux partis » que sont Les Républicains (LR) et le Parti socialiste (PS) s’en sont très bien sortis… Comment l’analysez-vous ?

Les logiques de primes au maire sortant ont été très fortes. Les Républicains ont bien résisté, notamment parce qu’ils dirigeaient déjà de nombreuses villes ! Les équipes ont été reconduites, il ne s’agit pas tant de nouvelles victoires. L’exemple de Toulouse (Haute-Garonne) est à ce propos éclairant : Jean-Luc Mondenc était le seul maire LR sortant auquel se sont confrontés les écologistes (Nicolas Florian, à Bordeaux, n’avait pas fait un mandat complet)… et c’est le seul à avoir gagné, de justesse. Idem pour le Parti socialiste, avec le cas emblématique de Martine Aubry à Lille (Nord) [la maire socialiste sortante ayant remporté l’élection avec 227 voix d’avance sur le candidat EELV]. La dynamique électorale n’est pas de leur côté : ils n’attirent pas de nouveaux électeurs.



Les victoires écologistes ne sont-elles pas l’arbre qui cache la forêt de l’abstention et du désintérêt politique ?

Sans doute, et cela est lié à un problème structurel d’éloignement à l’égard du politique. Ce scrutin a parfois donné l’impression que l’élection était pliée : la participation était d’ailleurs plus forte dans les villes « à enjeu », comme à Toulouse. Cependant, 40 % d’électeurs, ce n’est pas rien non plus, et les maires élus sont quand même légitimes.

L’écologiste Jeanne Barseghian a remporté la ville de Strasbourg.



Tout de même, l’abstention record n’enlève-t-elle pas de la légitimité démocratique aux équipes élues ? Notamment pour les Verts, qui veulent mener des politiques de changement, et qui ont besoin d’un soutien populaire fort pour réussir.

Dans la plupart des villes, les Verts ont obtenu des victoires nettes. Au-delà des résultats électoraux, ils sont portés par des attentes, une demande, une dynamique. Les marches pour le climat, à Lyon par exemple, ont montré un vrai intérêt des citoyens pour l’écologie, devenue un enjeu central. Alors oui, il y aura des secousses, de l’opposition, oui, leurs adversaires vont n’avoir de cesse de souligner leur manque de légitimité… Mais quoiqu’ils disent, des Verts vont devenir maires, et ils auront à ce titre le droit de mener la transition de leur ville.



Quelles conséquences ces victoires écologistes pourraient-elles avoir sur la vie politique française dans les mois à venir ?

Lors de la dernière grande victoire électorale des Verts, aux européennes de 2009, Sarkozy avait dit peu après que « l’écologie ça commençait à bien faire ». Autrement dit, ce n’est pas parce que les écolos font de bons scores que le monde politique se met à l’écologie ! Certes, Macron est poussé par la vague verte, poussé par la Convention citoyenne pour le climat : il pourrait donc décider de prendre un virage écolo et à gauche… mais pas forcément. Car à vouloir récupérer les propositions vertes, il prend un risque politique : celui de placer les enjeux écolos dans l’agenda politique et médiatique, ce qui pourrait surtout profiter à EELV. Attention, tout ceci est de la politique fiction, je marche sur des œufs…



Quelles leçons tirer de ce scrutin pour une éventuelle recomposition de la gauche ?

Ces élections municipales sont une première, il faudra attendre le scrutin régional pour que se confirme — ou non — la dynamique des écologistes. Ils sont devenus des interlocuteurs crédibles pour prétendre à la conquête. Mais seront-ils des compétiteurs solides à un échelon plus national ? Avant 2022 et les présidentielles, les élections régionales seront un test [elles devraient normalement se tenir en 2021]. La majorité des régions sont gouvernées par la droite : les Verts devront être en mesure de tisser des alliances à gauche, dès le premier tour, ou dans l’entre-deux tours, comme ce fut le cas pour ce scrutin.

  • Propos recueillis par Lorène Lavocat




Lire aussi : Aux municipales, la vague verte a bien eu lieu

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. chapô : Pierre Hurmic, d’Europe Écologie — Les Verts (EELV) célèbre sa victoire à Bordeaux le 28 juin 2020. © NICOLAS TUCAT / AFP
. Portrait de Simon Persico. Profil Twitter
. Grégory Doucet à Lyon le 28 juin 2020. © Moran Kerinec/Reporterre
. Jeanne Barseghian. Capture d’écran d’une vidéo publiée sur son site

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