« Les luttes et mai 68 ont rebattu les cartes de l’amour »

Durée de lecture : 11 minutes

14 février 2020 / Entretien avec Julie Pagis

Des militants d’un instant ou de toujours, qui se rencontrent, s’aiment, se séparent peut-être... Quelles interactions entre la lutte et l’amour ? Reporterre a interrogé la chercheuse Julie Pagis qui a travaillé sur Mai 68 : « Dans tous les grands mouvements militants, le temps routinier est suspendu, on vit une espèce d’effervescence. Tout cela rapproche les corps, les personnes. »

La lutte est une amante souvent exigeante. Laisse-t-elle de la place à l’amour ? Lutter ensemble facilite-t-il la possibilité de tomber amoureux ? Les mouvements sociaux, en voulant changer la société, influent-ils sur notre vie amoureuse ? Voici quelques-unes des questions que s’est posée la rédaction de Reporterre à l’occasion de ce vendredi 14 février, jour de la Saint-Valentin.

Le travail de la chercheuse en sociologie politique Julie Pagis — actuellement en lutte contre la réforme des retraites précise-t-elle — apporte des réponses, basées sur des expériences vécues. Elle a étudié le devenir de 170 familles de personnes ayant participé à Mai 68. Des militants d’un instant ou de toujours, qui se rencontrent, s’aiment, se séparent, et dont la vie amoureuse a pour certains été bouleversée par leur participation à ce moment d’histoire politique et sociale.

Reporterre — En quoi Mai 68 est un mouvement social particulièrement intéressant pour étudier l’interaction entre militantisme et relations amoureuses ?

Julie Pagis — Lors de Mai 68, beaucoup de revendications différentes sont exprimées, et notamment des revendications liées à la jeunesse et à l’évolution des mœurs. Beaucoup de jeunes participent à 68 et se politisent à ce moment là parce que ces revendications entrent en résonance avec des crises plus personnelles de révolte contre les parents, l’autorité, l’ordre et les normes. Les normes sexuelles, conjugales, amoureuses, n’échappent pas à cela. On conteste le fait que les filles n’aient pas le droit de se maquiller ou se mettre en pantalon. On pose la question de la mixité dans les résidences universitaires.

Par ailleurs, les conditions sont tout à fait propices aux relations amoureuses et sexuelles. Plusieurs personnes parmi celles que j’ai interrogées me racontent comment leur participation à Mai 68 a été une ouverture des possibles, notamment sexuels. Je pense à des femmes qui étaient en terminale, alors qu’à cette époque la majorité était à 21 ans. Dans ce contexte de grève générale, d’occupation du lycée, les parents pouvaient moins contrôler les sorties, les jeunes pouvaient sortir et aller dans les bars souvent pour la première fois. Les lycées étaient aussi occupés la nuit, ce qui permettait une co-présence des garçons et des filles. Plusieurs enquêtés m’ont donc dit que Mai 68 a été la première fois qu’ils ont eu des rapport sexuels.



Les mouvements sociaux sont-ils généralement favorables à la naissance de relations amoureuses ?

Dans tous les grands mouvements militants, le temps routinier est suspendu, on milite jour et nuit, il n’y a plus d’horaires, on vit des moments intenses, une espèce d’effervescence. Tout cela rapproche les corps, les personnes. Le champ militant est un marché amoureux. Tous les militants vous le diront.



Vous racontez également que Mai 68 a provoqué la fin de relations amoureuses, ou du moins la séparation de certains couples.

Cela ne se passe pas dans la même temporalité. Au moment même de l’engagement, les conditions sont effectivement propices aux relations amoureuses. Puis, parmi les couples sur lesquels j’ai travaillé, plus des deux tiers se sont séparés au bout d’un certain nombre d’années. Cela ne veut pas dire que la cause de toutes ces séparations sont les événements de mai-juin 68. Mais pour un certain nombre d’entre eux, on peut quand même dire qu’ils ont été un déclencheur.

En particulier, un certain nombre de femmes qui ont participé activement au mouvement se sont ensuite mises à militer dans les mouvements féministes. Précisons que ceux-ci ne démarrent pas lors des événements de Mai 68, qui reste un mouvement traditionnel sur le plan de la division sexuée des rôles militants. On ne trouve aucun groupe féministe en Mai 68. Mais les revendications de remise en cause des normes de genre, de génération, d’éducation, vont notamment aboutir aux mouvements féministes à partir de 1970. Donc pas mal de femmes parmi celles que j’ai enquêtées deviennent militantes féministes. C’est là qu’au sein du couple les trajectoires peuvent diverger. Certaines femmes arrivent en mai 68 en couple parce qu’elles ont dû se marier avec le premier homme qu’elles ont embrassé, et n’ont pas eu de relations sexuelles avant le mariage. La prise de conscience de la domination masculine au sein de leur propre couple peut mener à une séparation.

Pour d’autres, la séparation est l’aboutissement d’un hiatus de plus en plus grand entre un conjoint qui consacre beaucoup plus de temps au militantisme que l’autre : les préoccupations et activités communes se raréfient et les amours se recomposent, au sein du champ militant.



Vous avez constaté que les femmes, plus que les hommes, considèrent que Mai 68 a bouleversé leur vie, notamment amoureuse.

Beaucoup des personnes avec qui j’ai échangé militaient dans des mouvements de gauche ou d’extrême gauche — maoïstes, trotskistes, etc. — qui entendent renverser l’ordre social… mais pas l’ordre du genre. Les hommes qui militaient dans ces mouvements-là ont donc pu militer quelques années et revenir à leur vie « normale » sans que leur « rôle de sexe » n’en ressorte profondément bouleversé.



Alors que les mouvements féministes ont remis en cause les rôles de mère, d’épouse, de fille, de femme et ont donc affecté les manières d’être femme jusqu’au plus intime. Elles qui se sont dit si on veut changer le monde il faut changer le quotidien, les rapports de domination hommes-femmes, parents-enfants, les normes d’éducation, la division sexuée des tâches, l’éducation sexuée. Ces femmes qui ont ainsi mis leurs corps à l’épreuve de leur militantisme en ressortent transformées au plus profond d’elles-mêmes, si bien que certaines se retrouvent « désajustées » aux attentes des hommes : elles sont ainsi significativement moins nombreuses que les hommes à s’être remises en couple. L’une d’entre elles m’a dit : « J’avais l’impression que je leur faisais peur. » Car effectivement, à force d’années de militantisme féministe, elles avaient décidé qu’une femme n’est pas faite pour rester à la maison avec les enfants et faire la cuisine, qu’elle peut prendre la parole, etc. L’affirmation de l’égalité hommes-femmes passe par des pratiques qui ne changent souvent rien pour les hommes, mais qui sont nouvelles pour les femmes. Et un certain nombre d’hommes qui n’ont pas changé dans leurs attentes vis-à-vis des femmes ne s’y sont plus retrouvé.



L’influence de la lutte sur la vie amoureuse varie-t-elle en fonction de la lutte en question ?

N’importe quel type de militantisme reste un marché amoureux, sexuel et matrimonial. Mais on a vu que si la question de la sexualité, du rapport au corps, est pris en charge par la cause militante que l’on défend, cela compte. Ainsi le militantisme que j’appellerais contre-culturel, dans lequel je mettrais l’écologie, le féminisme, la vie en communauté, le retour à la terre... change la façon dont on perçoit la conjugalité, le couple, la relation amoureuse.

« Le militantisme que j’appellerais contre-culturel change la façon dont on perçoit la conjugalité »



Le fait d’être en couple et de militer pour la même cause permet-il de durer plus longtemps dans la lutte ?

C’est certain, et ce n’est pas sans lien avec ce que je disais sur les couples qui se séparent. Quand il y en a un qui est très militant et l’autre non, il peut y avoir une incompréhension du partenaire qui ne milite pas concernant le temps passé à militer. À cela s’ajoute que quand on milite on passe énormément de temps avec d’autres personnes et donc on a plus de chances de tomber amoureux.



Être à deux permet-il aussi d’avoir plus de ressources pour militer ?

Tout à fait, l’aspect matérialiste fait que ceux qui ont le temps de militer ne sont jamais les plus précaires. Les conditions matérielles et les configurations familiales sont essentielles. Beaucoup de personnes m’ont dit qu’elles avaient arrêté de militer après une séparation, parce qu’elles se retrouvaient seules avec des enfants en bas âge.

J’ai aussi pas mal d’enquêtés, des femmes surtout, qui m’ont dit que la séparation conjugale a signé un arrêt net du militantisme, car leur vie de couple était profondément liée au milieu militant.



Les évènements de mai-juin 68 et ce qui a suivi ont-ils facilité l’émergence d’une autre vision de la relation amoureuse ?

Mai 68, et plus particulièrement les mouvements féministes à partir de 1970, ont fait évoluer la représentation que l’on a de la conjugalité et la sexualité. Pour vivre la sexualité et les relations amoureuses différemment il faut plusieurs choses. D’abord, évidemment, il faut que la sexualité ne soit plus associée à la reproduction. Plein de femmes m’ont dit qu’avoir des relations sexuelles, c’était la hantise de tomber enceinte. Ce qui permet la liberté sexuelle pour les femmes, c’est la pilule qui est légalement autorisée en 1967 mais qui n’arrive, effectivement, que dans les années suivantes, avec les circulaires de mise en application de la loi Neuwirth sur la contraception.

Pour avoir une autre vision de l’amour, l’indépendance financière est aussi très importante. Il faut rappeler que les femmes, jusqu’en 1975, n’avaient pas le droit d’ouvrir un compte en banque, d’avoir un chéquier ! La possibilité de quitter son conjoint dépend des conditions matérielles et économiques. Le fait que dans les années 60 et 70 les femmes accèdent à l’indépendance sexuelle et économique renverse complètement les conditions des relations amoureuses. Cela ouvre la possibilité de quitter son conjoint, mais aussi de ne pas se concevoir qu’en couple, ou bien d’avoir plusieurs partenaires, et d’en changer.

Cela va avec les expériences, après 68, de vie en communauté. Il y a un rejet de la possession, l’idée que la jalousie est un sentiment bourgeois, l’expérimentation de la liberté sexuelle et des couples ouverts... Cela a fait éclater énormément de couples et en a en même temps reformé d’autres. Précisons que plein de femmes ont dit que derrière ce mot d’ordre de liberté sexuelle, il s’agissait surtout d’hommes qui pouvaient avoir plusieurs partenaires sexuels. Ce n’était pas vrai dans l’autre sens. C’est ce que montrent les travaux de Lucile Ruault. Le machisme et la domination masculine n’ont pas du tout disparu avec 68 ! Les rapports de violence hommes-femmes non plus…



Y a-t-il un héritage de Mai 68 sur la façon que l’on a de s’aimer, de se mettre en couple ?

Oui, cela a laissé des traces à long terme sur les générations actuelles. La généralisation de la contraception a changé radicalement les rapports amoureux. Les mouvements féministes ont largement transformé les représentations du couple et de la sexualité : le rejet de la femme-objet, le droit de disposer de son corps, le droit au plaisir féminin — rappelons ici l’importance de l’hymne du MLF, « Debout ! » et de son « jouissons sans entraves » ! — et les mobilisations ultérieures contre le viol et les violences faites aux femmes ont profondément rebattu les cartes de l’amour.

Y a-t-il une dernière chose que vous voudriez rajouter ?

Oui, pour finir, j’aimerais rappeler ce slogan que l’on doit à nos ainées féministes et que j’ai toujours adoré : « Une femme sans homme, c’est comme un poisson sans bicyclette » !

  • Propos recueillis par Marie Astier

NOS IDÉES DE SORTIES POUR LA SAINT-VALENTIN

En ce 14 février de Saint-Valentin, certains s’offriront classiquement des fleurs (locales bien sûr) ou un restaurant (bio évidemment). D’autres, peut-être, célébreront l’amour libre. Mais que feront les épris de justice sociale, ceux qui usent leurs baskets sur les pavés de manif en manif, pensent-mangent-dorment climat et écologie, préparent chaque jour la révolution et/ou un monde meilleur ? Reporterre a fait une sélection francilienne d’événements pour les amoureux en lutte, et tous les autres :

  • Dansez en soutien aux travailleurs agricoles immigrés en Italie. Entrée et « bouffe » à prix libre, conférence d’un collectif italien d’aide aux immigrés exploités dans les champs d’oranges et de tomates italiens, et soirée avec Dj set sont au programme, à Ivry-sur-Seine.
  • Plutôt qu’un dîner aux chandelles, allez à une marche aux flambeaux contre la réforme des retraites. À Paris, rendez-vous à 18 h place Gambetta devant la mairie du 20e arrondissement.
  • Faites rêver votre amoureux.se avec la soirée Reporterre sur l’écologie de demain ! Alessandro Pignocchi et Fatima Ouassak sont nos invités, autour d’une table ronde animée par notre rédacteur en chef Hervé Kempf. 18 h 30 à la librairie Folies d’encre à Montreuil.

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Lire aussi : Je cherche l’amour - sur les sites de rencontre écolo

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos :
. chapô : Mai 1968, Paris, couple assis sur l’herbe. Philippe Gras / Alamy
. Femmes. Ina / Twitter
. Weekend écoféministe à Bure, septembre 2019. © Roxanne Gauthier/ Reporterre

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