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Les néo-paysans

Un livre écrit par Gaspard d’Allens et Lucile Leclair

QUELLES VISEES POLITIQUES A L’INSTALLATION PAYSANNE ?

Article initialement publié dans le numéro 84 de la revue Mouvements

Aujourd’hui, un nombre croissant d’individus se reconvertit dans le secteur agricole et tente l’aventure de la néo-ruralité. Anciens infirmiers, avocats, ouvriers ou commerciaux, ils se revendiquent paysans, s'approprient les gestes et les savoir-faire pour mieux les réinventer. Au-delà du fait divers, de l’anecdotique changement de vie, un mouvement de fond émerge en entrant dans les fissures du monde agricole conventionnel.
Ils sont plus d’un millier à franchir le pas chaque année. Orphelins de la terre, marginalisés par le corporatisme, ces nouveaux paysans peinent cependant à faire système, à dépasser l’échelle de leur ferme. Comment articuler transformation individuelle et transformation sociale ? L’essaimage de ces alternatives locales parviendra-t-il à bouleverser notre modèle agricole ?

Cet article est issu d’un travail d’enquête mené auprès d’une cinquantaine d’agriculteurs à travers la France. L’approche adoptée est résolument qualitative, elle privilégie le temps long de l’immersion et donne une place centrale à la parole des acteurs.

Le retour à la terre n’est pas un phénomène récent. Et si les caricatures du hippie soixante-huitard restent plaisantes - « On fait pousser des chèvres, on fabrique des bijoux, on peut pas dire qu’on s’crève, l’travail c’est pas pour nous » - les nouveaux paysans ont peu à voir, aujourd’hui, avec « le déserteur » chanté par Renaud. Face au déclin de la population agricole, devant les défis qui touchent le secteur – crises sanitaires, dégradation de l’environnement, échec du productivisme - l’installation de personnes non issues du milieu agricole prend une tout autre résonnance. Elle éclaire les mutations à venir.

Un renouvellement nécessaire des actifs agricoles

Selon Bertrand Hervieu et Jean Viard, « Les agriculteurs sont le seul groupe professionnel à être passé, en un siècle, de la situation de majorité absolue dans la population française à simple minorité parmi d’autres » . Ils représentaient encore un tiers de la population à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ils ne sont plus que 2 % à travailler la terre aujourd’hui.

Le mouvement s’est même accentué ces dernières années. Rien qu’en dix ans, la profession a perdu 200 000 actifs. Près de 200 fermes disparaissent chaque semaine faute de repreneur, englouties sous le béton des villes et des « projets inutiles », ou encore accaparées par un voisin qui désire s’agrandir.

Une nappe cirée, un silence lourd qui trône dans la cuisine, la lumière qui grésille, Raymond Depardon dans ses « Profils paysans » a bien illustré le visage de cette France agricole marquée par le vieillissement – la moyenne d’âge des exploitants est de 49 ans ; dans les dix prochaines années, la moitié des agriculteurs partira à la retraite – mais le documentaire laisse insoluble cette équation à une inconnue : qui reprendra leur ferme ?

Les fils et filles de paysans ne représentent plus un vivier suffisant pour le renouvellement des générations. Leurs désirs les portent ailleurs, les invitent à quitter la ferme. En 2014, 42 % des exploitants agricoles affirmaient aussi refuser que leurs descendances suivent le même chemin. Le métier n'a, selon eux, plus d’avenir.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’arrivée des néo-paysans, la dépopulation accentue leur rôle et leur impact. En Ardèche, à Blaizac, au milieu des châtaigniers, Valère, ancien ouvrier dans le textile, est devenu éleveur. C’est le dernier de son village d’adoption. A Vachères-en-Quint, sur les pentes du Vercors, il ne restait plus que 7 habitants tous à la retraite quand les néo-ruraux y ont posé leurs rêves. 35 personnes y habitent désormais, dont 5 nouvelles installations en agriculture biologique. En Lorraine, au centre de formation de Courcelles-Chaussy, 83 % des individus qui suivent un brevet professionnel en maraîchage biologique ne sont pas issus du milieu agricole. La grande majorité des maraîchers de la région sont originaires de la ville, ils étaient une trentaine en 2008, ils sont 108 aujourd’hui, arrivés notamment grâce à la vague des AMAP.

En France, l’émergence de ces nouveaux acteurs est illustrée par l’augmentation d’une statistique, celle des installations dites « Hors cadre Familial » - la reprise d’une ferme sans lien de parenté avec le cédant. Elles ont doublé en 10 ans au niveau national, et représentent maintenant 30 % des installations globales.

Un vaste puzzle éclaté

Un pourcentage peut néanmoins cacher de nombreuses hétérogénéités. Tous les néo-paysans ne se ressemblent pas. Les origines sociales sont multiples. Les représentations qui poussent les individus à devenir agriculteur sont loin d’être identiques.

On y trouve, parfois mêlées, aussi bien des aspirations post-modernes : « La quête du bien-être à la campagne », « un projet de couple », « le rapprochement avec sa famille » ; que des peurs survivalistes « sans terre si tout s’effondre, on est mort : je ne sais pas vivre sans voiture et sans supermarché » ; ou même des ambitions anticapitalistes : « grâce à l’agriculture, on peut sortir de l’économie marchande, essayer de nouveaux types d’échanges, le don et le contre-don », « on travaille à la convergence des luttes, on nourrit les squats, les piliers de grèves, etc. ».

Créer son activité agricole semble, en soi, polysémique : « Je suis indépendant en étant mon propre patron » dira l’un ; « L’agriculture est un terrain de jeu idéal pour entreprendre » dira l’autre, ou encore « Moi c’est le refus du salariat qui m’a conduit à la paysannerie ».

Dans certaines installations, on revendique « l’acquisition de savoir-faire ancestraux », « la réappropriation de gestes naturels que l’on nous avait confisqués en tant qu’urbains », « le besoin de travailler le vivant », « l’amour de la terre ». Souvent, les parcours se construisent en rupture avec une vie antérieure : « le burn-out d’un métier vide de sens », « un rythme effréné qui nous empêchait de vivre pleinement », « une ville déshumanisante où je ne pouvais plus respirer ».

Plus qu’un retour à la nature, c’est un retour sur terre que quelques-uns évoquent : « J’étais dispersé, un écran me séparait du monde, je manquais de concret » ; « Si je mange de la viande, je veux la produire, la tuer, la découper. En ville, tu ne vis pas la violence sur laquelle est faite ton existence. Tu penses que la bouffe vient de la grande surface, l’électricité de la prise. Une déréalisation du monde s’opère par d’infinis décalages ».

Le rural est ici autant « un refuge », « un lieu de respiration et de solidarité » face à un monde urbain, normé et implacable, « qu’une base matérielle pour construire autre chose » et habiter différemment le territoire, hors des logiques de contrôle.

Dans des fermes collectives autogérées comme Longo Maï ou Caracol-de-Suc s’expérimentent l’autonomie alimentaire, la mise en commun des ressources financières, l’habitat collectif et le partage des responsabilités. A la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, à la place du projet d’aéroport, une centaine de militants cultivent près de 220 hectares : « L’agriculture est un moyen d’occuper l’espace, une offensive contre l’État et Vinci », disent-ils, fourches en mains. « Nous arrêterons de traire les vaches quand ce ne sera plus révolutionnaire ». Cinq ans plus tard, ils n’ont pas encore arrêté…

Un rejet du modèle conventionnel

Malgré la diversité de ces trajectoires, des traits communs s’esquissent. Chez les néo-paysans, la production n’est pas une finalité en soi, on ne retrouve pas la réification dont parlent les sociologues au sujet des agriculteurs : « On les a obligés à être des exécutants, on leur a demandé de se sacrifier pour la production » . Ici, cette dernière est plutôt un outil au service d’une cause plus large où priment les fonctions qualitatives, sociales et environnementales de l’agriculture.

Dans la pratique agricole, beaucoup se rejoignent. Selon une enquête des JA et du MRJC , plus de 60 % des Hors Cadres Familiaux souhaitent s’installer en bio alors même qu’elle ne représente que 7 % de l’emploi et 4 % de la surface agricoles. « Je valorise, je n’exploite pas », « c’est une ferme, pas une entreprise ». Cette phrase entendue à plusieurs reprises sonne comme un slogan. Ils sont nombreux à afficher leur refus de l’agriculture productiviste, se disant « non pas chef d’exploitation, mais bien paysan ».

Le terme est chargé de symbole et d’imaginaire. En se l’appropriant, ils vont tenter de lui donner une dignité nouvelle, de revaloriser des métiers manuels et de rendre caduques certaines hiérarchies sociales. Que dire d’un ancien étudiant de Sciences po Paris reconverti dans le maraîchage ? D’une directrice de musée devenue productrice de pommes et de cerises ? Tout en embrassant la condition paysanne, ces individus vont contribuer indirectement à la réinventer de toutes pièces.

Des hommes sans terre

L’installation des néo-paysans reste cependant confinée à la marginalité. L’accès au métier d’agriculteur est devenu aujourd’hui économiquement et matériellement plus sélectif que pour beaucoup d’autres professions à patrimoine et se trouve quasiment interdit à ceux qui n’en sont pas issus.

Dans un secteur pensé sous le prisme de la transmission familiale et où les logiques de reproduction reposent sur des stratégies d’héritage, le nouvel arrivant est bel et bien un outsider. Le fait d’appeler administrativement les néo-paysans « Hors Cadre Familial » reste éloquent. Ils se définissent par leur contraire. Ils sortent de la norme dans un milieu où l’agriculture est traditionnellement une affaire de famille.

L’obtention du foncier, dans cette situation, équivaut à un véritable numerus clausus. Les terres agricoles sont des biens localisés, déjà appropriés ou occupés. Une faible partie des espaces libérés par les départs vient alimenter le marché foncier, l’essentiel des transactions restant internes aux familles ou aux groupes de voisinage. Jason, un ouvrier de Nestlé reconverti dans l’élevage avicole près d’Aubenas, le résume ainsi « Hors Cadre Familial, ça veut surtout dire hors cadre foncier ».

La raréfaction des terres agricoles, le développement des résidences secondaires renforcent cette difficulté en augmentant les prix et en excluant ceux qui ne détiennent pas suffisamment de capital. « Le rêve du petit mas dans la montagne, on l’oublie, on n’a pas les moyens de jouer dans cette cour-là », concède Jason, amer.

Acquérir du foncier est pourtant décisif si l’on souhaite accéder au statut professionnel qui délivre les aides et la sécurité sociale. Celui-ci reposait jusqu’en 2015 sur la Surface Minimale d’Installation (SMI) fixée par le préfet à l’échelle du département. Ce critère exclusif dimensionnait les fermes et ne prenait pas en compte les conditions de transformation et de distribution des produits.

Yann, maraîcher à la périphérie de Nancy, raconte : « Il me fallait 1,5 hectare de SMI alors que j’arrivais très bien à produire et vivre avec 6000 m² en vente directe. Je tirais un revenu de mon activité mais on me refusait le statut d’agriculteur ». S’ils ne respectent pas ce seuil de la SMI, les néo paysans sont condamnés à vivre une position précaire, celle du « cotisant solidaire ». Yann l’explique. « Tu peux vendre tes produits, tu es protégé en cas d’accident du travail mais ce statut ne donne pas droit à la sécurité sociale, ni aux cotisations pour la retraite. Même si je bossais 60 heures par semaine, mon horizon c’était la CMU et le minimum vieillesse ».

Ce statut bâtard sert aujourd’hui à de nombreux néo-paysans pour s’installer progressivement, sans contrainte, mais dans une fragilité redoutable, à la marge d’un monde agricole où règne l’entre soi.

Des projets dits « atypiques »

« T’es pas du milieu, tu es une fille et en plus tu veux faire des chèvres » ; « De toute façon, tu n’es pas un vrai paysan, tu ne touches pas la PAC » ; « Ce n’est pas de l’agriculture, c’est du jardinage ». Les préjugés auxquels peuvent être confrontés les nouveaux paysans sont tenaces. De l’apiculture au maraîchage, du troupeau de chèvres aux plantes aromatiques et médicinales, leurs projets se heurtent au corporatisme agricole en sortant du modèle conventionnel.

Certaines initiatives manquent de conseils et ne sont pas assez soutenues. « La Chambre d’agriculture n’avait aucune référence », témoigne Lucile qui a lancé une safranière. « Pour eux, s’installer sur 0,1 hectare, c’est tout simplement impossible ». Les banques restent frileuses « La première chose qu’elles te disent, c’est de garder ton précédent métier. Elles ne veulent pas prendre de risque ».

En France, deux tiers des installations ne sont pas aidées par l’Etat, le dispositif d’accompagnement privilégie la reproduction du système dominant et les critères des aides sont parfois excluants pour les néo-paysans. Par exemple, l’obtention de la DJA – la principale subvention à l’installation - se limite aux moins de 40 ans, ce qui empêche les reconversions sur le tard. En Rhône-Alpes, à la Chambre d’agriculture, une conseillère s’interrogeait ainsi : « On aide un projet ou un profil ? »

La tentation de l’oasis

Les néo-paysans entretiennent un rapport distancié avec la politique. Peu s'impliquent dans des partis à gauche, même si quelques-uns se syndiquent, notamment, à la Confédération paysanne. Beaucoup, plongés dans les méandres de leur installation, disent « manquer de disponibilité », « choisir d’autres priorités ».

Préférant « l’action au discours », ils affirment trouver dans leurs gestes ordinaires une portée politique. « Quand je distribue mes paniers, ce sont plus que des légumes qui s’échangent. Ma ferme est un laboratoire », remarque Guillaume, un ancien informaticien qui expérimente au sein de son Amap le prix libre et la péréquation du coût du panier. Dans sa maison construite avec les bottes de paille de sa première moisson, Fabrice raconte : « Nos parcours, c’est de la propagande par le fait. On montre que c’est possible de changer de vie et d’être plus cohérent avec ses valeurs ». Sylvain, cultivateur de fruits rouges dans le sud-Ardèche, résume : « Je suis avant tout un militant du quotidien ».

Face au « désordre global », ces acteurs tentent d’incarner des « solutions locales ». Les néo-paysans citent régulièrement la légende amérindienne du colibri popularisée en France par Pierre Rhabi : « devant l’incendie, chacun doit faire sa part », à sa mesure . Ici « small » rime avec « beautiful ». Sarah, paysanne boulangère dans les Vosges, pense ainsi que « beaucoup de petites choses par beaucoup de petites gens, en beaucoup de petits lieux peuvent bouleverser la face du monde ».

Ils admettent néanmoins la dispersion de leurs initiatives. « Chacun est tellement pris par ses propres projets qu’on n’a peu connaissance du mouvement d’ensemble », reconnaît Yann, un jeune installé.

L’idée de se construire une oasis, protégée du désert ressort parfois des entretiens effectués. Chez certains néo- paysans, on retrouve le projet - d’ailleurs plus ou moins idéalisé - de s’aménager une existence paisible au sein d’une communauté resserrée et conviviale. La tentation de « faire sécession », « fuir la métropole ». Un accompagnateur, au sein d’une ADEAR de l’est de la France, l’analyse ainsi : « Les néo-paysans ont des difficultés à se confronter ouvertement au monde qu’ils décident de quitter ».

Pour lui, « Ils vivent leur condition paysanne au singulier. Ils se bricolent individuellement un statut, jonglent entre les contraintes, cherchent une niche ». Le local est ici synonyme de repli, à l’image d’un des premiers retours à la terre de l’histoire française : en 1830, lorsque Charles X arrive à la tête de l’Etat, les légitimistes ayant perdu le pouvoir central, fuient la ville et se replient à la campagne, dans leurs châteaux. Aujourd'hui, l'exode des néo-paysans ne serait-il pas le corollaire de la perte de maîtrise du global ?
Du désir d'autonomie, si prégnant dans les discours, à l'individualisme, il n'y a parfois qu'un pas. Certains plus politisés, comme les syndicalistes de Via Campesina, dénoncent cette tendance : « Nous ne renverserons pas la tyrannie industrielle en bichonnant une petite oasis bio sous les pluies nucléaires mais en transformant radicalement les rapports sociaux ». C'est aussi ce qui a poussé Camille à ne pas s'installer dans les clous, à devenir paysanne à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Elle dit préférer « le squat collectif à la démerde individuelle ; ne pas s'enfermer car ce qui s'est ghettoïsé soit s’est fait capturer, soit s’est fait détruire ».

L’esquisse de mouvements sociaux

La question reste ouverte : sans pour autant plaquer aux néo-paysans un rôle dont ils ne sauraient que faire, comment changer d’échelle ? Comment faire en sorte que ces alternatives se rassemblent et contribuent à renverser le modèle agricole dominant ?

Le localisme évoqué auparavant n'épuise pas le rapport au politique des néo-paysans. Nombreux sont ceux qui s'associent à des revendications plus globales, prennent part aux luttes qui traversent nos campagnes. Deux courants rebattent les cartes du paysage, et ouvrent la voie à de nouvelles alliances.

Le développement d'une agriculture civique, est une première dynamique. Elle est portée davantage par des citoyens que par des producteurs, et s’illustre par la capacité des agriculteurs à métamorphoser leur ferme en enjeux d’intérêt général : préserver les sols, l'eau, la biodiversité à travers l'agriculture paysanne, assurer le lien social grâce aux circuits courts, maintenir l'emploi et l'attractivité du territoire par l'installation de jeunes générations... « Etre paysan, c'est bien faire vivre un pays ».

Jean-Paul, éleveur bovin, pionnier de la bio, donne une illustration de ce qui sous-tend l'agriculture civique : « La densité humaine en France est d’un habitant à l’hectare. Si je travaille 120 hectares, je cultive donc la terre des 119 autres, sans qu’ils aient le droit à la parole sur mes pratiques. Pourtant chacun a des choses à dire sur l’agriculture, tout le monde mange. »

Le réseau InPACT rassemble, à l’échelle nationale, les collectifs engagés dans ce mouvement. Devenu une force de lobbying, il s’est mobilisé en faveur de l’agroécologie lors du projet de loi d’avenir 2014. Terre de Liens s’est lancé dans la bataille du foncier, les ADEAR proposent un autre accompagnement à l’installation, MIRAMAP tisse des liens entre consommateurs et agriculteurs… Ensemble, ils tentent de construire un modèle alternatif aux Chambres d’agriculture dirigées par la FNSEA. Les néo-paysans font partie de ce combat.

Ailleurs et de manière plus latente, une seconde « constellation » prend forme. Elle est l’œuvre de militants, souvent d’origine urbaine, qui vont se réapproprier l’agriculture pour prolonger leur lutte contre « les projets inutiles et imposés », « le diktat des aménageurs » et « les logiques marchandes ». De la ZAD de Notre-Dame-des-Landes au réseau Reclaim the Fields, du squat maraîcher des tanneries à Dijon aux fermes collectives de l’Aveyron, la gauche radicale s’engage dans une agriculture pirate, hors norme. Elle y voit « les germes d’un autre monde libéré de la propriété individuelle », la possibilité de « vivre la commune ». Loin d’idéaliser l’autarcie des années 1970, ces quelques centaines d’individus préfèrent « intensifier la circulation », « se faire paysan pour entrer en contact avec la population locale ». Ici l’installation est une stratégie politique, l’agriculture « une arme contre l’aéroport et son monde », un grenier de la révolte.

Une identité en gestation

Malgré ces pistes qui semblent se détacher, les néo-paysans revêtent aujourd'hui une identité flottante. Marginalisés par les instances agricoles, soumis aux stéréotypes du retour à la terre, ils peinent à faire émerger une conscience collective, et s'interrogent sur la place qu'ils pourraient prendre dans le monde rural à venir.

Laurent, éleveur ovin dans le Tarn, pointe les conséquences de cette atomisation, le risque d’actions peu reliées : « Quand on est seul, on souffre car on est toujours ramené à son anormalité. Etre anormal à plusieurs, ce n’est plus seulement de l’anormalité, c’est un acte politique. Ca change le rapport de force ».

C’est ce travail de fond, qu’il semble désormais nécessaire de mener. Comme Bernard Lambert avait contribué à former l'identité des « Paysans Travailleurs », par l'écriture de son livre « Les paysans dans la lutte des classes ». Il s'agissait, disait Michel Rocard dans la préface de l'ouvrage, de « passer d’une somme d’expériences personnelles à une tentative de généralisation théorique ».

Cette ambition de faire système est d’autant plus importante qu’en face, les tenants de l'agriculture industrielle suivent une progression étouffante, soudés dans un même corpus idéologique. Développement de fermes-usines, professionnalisation et spécialisation, mainmise des firmes agro-alimentaires à l'image du groupe AVRIL.

Face au productivisme forcené, il n'y a pour l'instant que des initiatives et des alternatives disparates. Pas de transformation sociale, mais une entropie, dans la façon dont se réinvente l'agriculture.

Les sillons d'une transition plus générale restent encore à tracer. Nul doute, les néo-paysans en sont les acteurs, faisant attelage commun avec les enfants d'agriculteurs et les citoyens engagés dans le changement de modèle agricole.

Les auteurs

Gaspard d’Allens
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Lucile Leclair
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