Média indépendant, en accès libre pour tous, sans publicité, financé par les dons de ses lecteurs
Recevoir la lettre d'info

Eau, rivières, océans

Les zones humides, précieuses « éponges » antisécheresse

Marais poitevin.

Les zones humides, qui stockent eau et carbone, sont « fondamentales ». Las, elles n’échappent pas aux projets de constructions, même dans des départements en situation d’alerte sécheresse.

Tourbières, vallées et plaines alluviales, mangroves, lagunes, vasières… Les zones humides [1] sont des « éponges », souligne Delphine Spitz, chargée de mission Zones humides à la Direction régionale Grand Est de l’environnement (Dreal). « Grâce à leur capacité à stocker de l’eau, elles atténuent les grandes crues, ce qui évite les inondations, et maintiennent l’étiage en période de sécheresse. » Elles absorbent en effet une quantité importante d’eau en période pluviale, qu’elles relâchent progressivement lorsque le climat est sec. Mais à l’échelle mondiale, deux tiers de ces précieux milieux ont disparu depuis 1900.

Alors que l’hiver et le printemps ont été particulièrement secs, une grande partie du territoire français risque de vivre un épisode de sécheresse sans précédent avant la fin de l’été 2022. Dix-sept départements sont d’ores et déjà en alerte, notamment sur la côte Atlantique, réservoir important de zones humides.

Delphine Spitz ajoute que les zones humides permettent de lutter contre le réchauffement climatique en « stockant le carbone, ce qui empêche le dérèglement des microclimats ». À l’inverse, si une zone humide telle qu’une tourbière est dégradée, elle peut rejeter en moyenne 25 tonnes de CO2 par hectare et par an, « soit l’équivalent de deux à trois fois le tour de la Terre en avion », selon l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse (RMC). Son directeur général, Laurent Roy, explique à Reporterre que les milieux humides ont une capacité incroyable de résilience par rapport aux changements climatiques, en filtrant l’eau ou en ralentissant ses écoulements, « alors que le manque d’eau est un véritable enjeu ». Il ajoute que les zones humides sont des « espaces de fraicheur » qui permettent de réduire les températures des écosystèmes — « une solution pour lutter contre les fortes températures et îlots de chaleur urbains ».

« Plus de la moitié des zones humides encore existantes ont toujours un avenir incertain »

En 1986, la France a ratifié la Convention de Ramsar. Ce traité international répertorie plus de 2 000 sites. La France en compte cinquante-deux, répartis sur plus de 3,6 millions d’hectares. La législation française a également inscrit dans le Code de l’environnement une définition des zones humides issue de la loi sur l’eau de 1992, leur octroyant un meilleur statut de protection. Détruire une zone humide est ainsi passible de peines de prison et d’amendes allant jusqu’à 75 000 euros.

Pourtant, des projets de construction sur des zones humides sont toujours en cours, alors même qu’en France, 41 % d’entre elles ont été dégradées rien qu’entre 2010 et 2020. Jointe par Reporterre, la députée Modem en Charente-Maritime Frédérique Tuffnell ajoute que « la moitié des zones humides ont disparu entre 1960 et 1990. Aujourd’hui, nous sommes parvenus à ralentir ce phénomène, mais plus de la moitié de celles encore existantes ont toujours un avenir incertain ». Elles recouvrent potentiellement 23 % de la métropole, soit près de 13 millions d’hectares mais leur superficie exacte est encore méconnue. « Comme les collectivités locales n’ont pas forcément identifié leurs propres zones humides, elles peuvent parfois autoriser des projets sur ces zones » constate Frédérique Tuffnell.

Résultat : des projets de constructions sur ces zones protégées sont même en cours dans des départements en situation d’alerte sécheresse. C’est le cas à la Narse de la Nouvialle dans le Cantal. La Narse, qui signifie « zone humide » en patois occitan, se trouve sur un plateau volcanique au cœur de la planèze de Saint-Flour. Ce milieu humide représente 400 hectares de terres agricoles classés Natura 2000. Malgré un climat sec dans l’est du Cantal, ils permettent de garder une humidité constante. Deux exploitants de diatomite pourraient s’installer et détruire une « centaine d’hectares » de zone humide selon le porte-parole, Anthony Marque, d’un collectif en lutte contre le projet [2]. Cette pierre extrêmement rare est utilisée pour la filtration de diverses substances comme certains alcools ou encore le plasma. « Depuis décembre 2021, l’exploitation de la diatomite est considérée comme “gisement d’intérêt national” dans le cadre des schémas régionaux des carrières. Nous craignons que ces projets miniers soient acceptés, même si la Narse est censée être une zone protégée, qui permet localement de nous préserver des sécheresses, dans un contexte où elles risquent d’être de plus en plus importantes. »

Le planèze de Saint-Flour : ce milieu humide représente 400 hectares de terres agricoles classés Natura 2000. Flickr / CC BY 2.0 / Guillaume Caillon

Même constat en Charente-Maritime, fortement touchée par la sécheresse. Marie Bomare, qui travaille au service juridique de France Nature Environnement 17, déplore des peines peu dissuasives en cas de drainages illégaux : « Le tribunal vient de sanctionner un individu qui avait rempli d’eau une mare de tonne [des plans d’eau temporaires pour tirer le gibier d’eau] dans le Marais de Brouage alors que l’arrêté sécheresse interdit actuellement cette pratique. Il a été condamné à une contravention de cinquième classe, soit de seulement 1 500 euros. » Un autre exemple ? Un agriculteur dans le Marais poitevin a enterré des drains, sans autorisation, sur presque 22 hectares : « Le prévenu avait commis des faits identiques en 2010 sur 88 hectares. À l’époque, il y a eu une procédure juridique, comme pour de nombreux drainages illégaux réalisés par différents exploitants agricoles entre 2010 et 2015 sur près de 600 hectares du marais. » Une procédure est en cours.

« L’intérêt économique prime toujours en dépit de l’urgence climatique »

Frédérique Tuffnell a participé à la rédaction du rapport Terres d’eau et terres d’avenir sur les moyens d’« inverser la tendance » à la régression des zones humides publié en 2019. Elle souhaite de réelles « obligations » de la part des collectivités et des individus pour préserver ces milieux : « Il faut d’abord identifier, puis restaurer les zones humides. Et les entretenir, en évitant trop d’espèces envahissantes, en maintenant les prairies, ou encore par une activité piscicole. C’est pourquoi nos agriculteurs sont des acteurs importants ; on pourrait même proposer une indemnité pour services rendus à la nature. Enfin, il s’agit de préserver les zones humides par acquisitions [par les collectivités publiques], comme dans le cadre du plan 2022-2026 : cela permettra de préserver 8 500 hectares d’ici à 2026, les valoriser en récupérant les eaux en hiver pour l’été, et sanctionner plus fortement en cas de destruction des milieux. »

Pour Anthony Marque, il faudrait « changer les mentalités, car l’intérêt économique prime toujours en dépit de l’urgence climatique. Même si l’on renforce la loi, on trouvera toujours un moyen de la contourner ». Accompagné de chercheurs, le collectif propose des solutions alternatives à l’exploitation de la diatomite, via la transition professionnelle des salariés du secteur. « Il est important de sensibiliser les personnes au niveau local, car le véritable intérêt national, c’est de préserver ce qu’on a sous les pieds pour survivre. Les zones humides sont des espaces fondamentaux pour la ressource en eau ; il est nécessaire de les préserver en vue des sécheresses qui seront de plus en en plus fréquentes. »

📨 S’abonner gratuitement aux lettres d’info

Abonnez-vous en moins d'une minute pour recevoir gratuitement par e-mail, au choix tous les jours ou toutes les semaines, une sélection des articles publiés par Reporterre.

S’abonner
Fermer Précedent Suivant

legende