Lutter contre l’éolien, c’est montrer l’impasse de notre mode de vie

Durée de lecture : 7 minutes

15 octobre 2020 / Cédric De Queiros



Le département de la Creuse suscite l’intérêt des installateurs d’éoliennes. Pour l’auteur de cette tribune, s’opposer à cet « aménagement du territoire » est à la fois défendre une région encore préservée et clamer haut et fort la nécessité de transformer notre mode de production et nos institutions sociales.

Cédric De Queiros habite la Creuse depuis quinze ans. Il est président de l’association antiéoliennes Vivre à Saint-Georges-La Pouge et ses alentours, et conseiller municipal depuis cet été.


La Creuse était jusqu’à récemment relativement épargnée par les installations d’éoliennes industrielles — probablement à cause du « régime des vents » local, peu favorable. Mais, depuis quelques années, les projets s’y multiplient et les machines commencent à sortir de terre.

Le schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires (Sraddet) validé par la région Aquitaine au printemps manifeste des ambitions démesurées. Plus de 200 éoliennes seront installées pour la seule Creuse d’ici à dix ans si les projets ne sont pas abandonnés.
C’est-à-dire un véritable saccage et ce qu’il n’est pas excessif d’appeler le sacrifice d’une région et de ses habitants.

Pour des milliers de personnes habitant à proximité immédiate des futures éoliennes, la vie va devenir invivable (du fait des infrasons, des bruits, de l’effet stroboscopique), et tous les autres, où qu’ils aillent, auront leur horizon obstrué par toutes ces machines.

Un rapport colonial de l’intérieur

Parallèlement à la montée de la menace, on voit l’opposition se développer. Les collectifs d’opposants apprennent petit à petit à se concerter, en dépassant les obstacles que sont l’éparpillement géographique des projets, la variété des acteurs industriels et la diversité des positions politiques et points de vue sur la « question énergétique ».

Une deuxième manifestation contre les éoliennes industrielles a eu lieu à Guéret, préfecture de la Creuse, le 10 octobre dernier, à l’appel d’une vingtaine de collectifs de ce département et d’autres voisins. Un peu plus de 300 personnes ont participé à cette manifestation, ce qui n’est pas négligeable pour la région, surtout en contexte épidémique.

On sait que la Creuse est devenue une espèce de symbole médiatique du bout du monde, de l’arriération, de ceux qui restent « sur le bord du chemin », etc.

Et, effectivement, la population diminue et vieillit (même s’il y a des gens nouveaux qui viennent s’y installer) ; il est difficile de trouver du travail dans cette zone pauvre, avec très peu d’activité économique (ne la surnomme-t-on pas la « Seine-Saint-Denis des campagnes » ?). Enfin, les services publics sont réduits chaque année un peu plus.

C’est la contrepartie au fait de vivre dans une région nettement moins bousillée que beaucoup d’autres : nous avons été jusqu’ici un peu oubliés par l’aménagement du territoire et par la modernisation/destruction des campagnes. Des régions comme la nôtre sont considérées depuis des décennies par tous les planificateurs comme des zones à la fois inutiles, et en retard ; leur unique préoccupation nous concernant, quand ils se rappellent notre existence, est : que faire de ces anachronismes, comment les « valoriser » ?

Toutes les campagnes françaises encore à peu près épargnées sont aujourd’hui menacées par cette prolifération de l’éolien. On peut donner à celle-ci deux significations principales :

  1. elle illustre le mépris absolu des décideurs pour les populations et les territoires où elles vivent (faune et flore, paysages) ; l’absence totale de délibération démocratique sur cette question à l’échelle locale et régionale ; bref un rapport « colonial de l’intérieur » ou « extractiviste » des métropoles et de leurs élites pour le reste du pays ;
  2. elle se trouve au centre des redoutables questions posées par la crise énergétique-écologique actuelle.

Mais l’évolution calamiteuse de notre organisation sociale, qui s’enfonce dans la paupérisation des populations, l’autoritarisme de l’État et la perte de sens, ainsi que les nuages de tempête qui s’accumulent au-dessus de nos têtes autorisent à leur opposer, pour le moins, une question : est-il sûr que nous soyons vraiment en retard ?

Ne serait-ce pas plutôt dans des régions comme celle-ci qu’il reste peut-être encore un avenir souhaitable à inventer ? (La préservation du département, resté à l’écart de la pandémie actuelle, devrait suffire à interroger.)

Encore faut-il que ces campagnes à peu près survivantes ne soient pas à leur tour saccagées.

L’éolien est la pièce principale de la prétendue transition énergétique. Or, même en approfondissant encore le saccage et en doublant la capacité de production des énergies renouvelables « intermittentes » (c’est-à-dire hors hydraulique) d’ici à 2028 par rapport à 2017, comme l’a annoncé le gouvernement, leur contribution à notre consommation énergétique, en augmentation constante, resterait dérisoire.

 La transition énergétique est un problème social et politique et non technique

Je rappelle les chiffres : en 2019, l’éolien a produit 5 à 7 % de l’électricité consommée en France, soit à peu près 1,5 % de l’énergie toutes formes confondues… soit moins de 1 % de l’emprise énergétique totale de la société française. (L’emprise énergétique prend en compte l’énergie utilisée hors de France — en Chine, par exemple — pour produire et acheminer des biens et services qui seront consommés ici. C’est le chiffre le plus important du point de vue écologique, et qui est le plus souvent « oublié ».)

Quant aux autres ingrédients de la transition énergétique mise en scène par l’État et les grandes entreprises (pour l’éolien creusois : Total, Engie…), leur contribution présente et prévisible au « mix énergétique » est encore plus ridicule que pour l’éolien ; ils sont de plus parfois encore plus nuisibles que ce dernier en matière environnementale — voir le scandale des agrocarburants, ou la menace que fait peser sur les forêts françaises leur exploitation énergétique industrielle.

Donc, la transition énergétique dans son ensemble est une mascarade : il ne peut exister aucune solution technique à un problème qui n’est pas technique mais social et politique.

Cette analyse est évidemment minoritaire, mais pas absolument marginale, en tout cas dans l’opposition en Limousin. Parmi les opposants, tout le monde s’accorde sur le fait que les éoliennes sont localement très nuisibles, et globalement très inefficaces. Tout le monde sait aussi qu’elles profitent essentiellement aux multinationales de l’énergie, auxquelles elles rapportent beaucoup d’argent subventionné. Au-delà, les positions divergent.

Il est très inconfortable de regarder en face que notre société est dans une impasse, qu’il n’existe pas de solution technique à la « crise sans fin » en cours. Certains se disent que, finalement, et puisqu’il est déjà là, le nucléaire ce n’est pas si mal… D’autres placent leurs espoirs dans d’autres énergies renouvelables encore moins productives que l’éolien (photovoltaïque, méthanisation…). Il s’en trouve même pour douter encore du « dérèglement climatique ». D’autres enfin mettent en avant la nécessité de réduire notre consommation, en évoquant plus ou moins explicitement la perspective de la décroissance, mais sans toujours prendre la mesure de ce qu’implique réellement cette nécessaire réduction, de son ampleur.

Et puis la majorité des opposants, comme peut-être la majorité de la population, ne sait trop que penser face à des problèmes généraux si complexes et inquiétants.

Pour notre part, nous pensons que la lutte contre l’éolien permet de défendre publiquement l’idée que les contradictions de notre organisation sociale sont insurmontables sans une remise en cause globale de notre mode de vie, et donc de notre mode de production et de toutes nos institutions sociales.

Quelque chose qui ressemble assez à une révolution, ce mot aujourd’hui si mal famé.





Lire aussi : Pour « sauver la planète », l’industrie tue les campagnes

Source : Courriel à Reporterre

Photo :
. chapô : Pixabay (CC0)

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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