Marocains, Sénégalais, Équatoriens... Ces travailleurs étrangers qui ramassent nos pêches françaises

Durée de lecture : 12 minutes

30 juillet 2020 / Sandrine Lana, Éric Besatti et Hélène Servel



Les silhouettes courbées dans les champs de tomates et de melons dans le sud de la France ont aussi une histoire. Reporterre a rencontré six saisonniers agricoles étrangers — Sénégalais, Équatoriens, Marocains... — venus travailler dans les cultures françaises.

Reporterre publie une série d’articles afin de décrypter « l’envers du manger français ». En plus de ces portraits d’hommes et femmes qui ramassent nos abricots, pêches et melons, vous pourrez découvrir :
- un reportage dans des vergers des Bouches-du-Rhône, où sont employés des travailleurs étrangers, bien souvent dans des conditions de travail et d’hébergement indignes ;
- un entretien croisé avec un avocat et un sociologue pour comprendre la complexité juridique et sociologique du travail détaché dans le secteur agricole en France.


Qui sont celles et ceux qui ramassent nos pêches et nos melons ? Les personnes qui viennent travailler pour Terra Fecundis dans le sud de la France et dont on n’aperçoit que les silhouettes courbées dans les champs de tomates et de melons ont aussi un visage et une histoire. Elles viennent de quelque part, appartiennent à d’autres mondes et ont des rêves, des rages, des doutes et de l’humour. Reporterre a rencontré six d’entre elles. Leurs routes se croisent plus ou moins pour se rejoindre toutes dans les champs de Camargue, des Alpilles et de la plaine de la Crau.


Dialo : « À Almeria, je n’ai jamais travaillé dans des conditions comme celles que j’ai connues ici »

Dialo [1] n’est en France que depuis quelques mois et il n’est pas près d’oublier son printemps 2020. Il raconte son histoire dans un très bon français, perlé de mots en espagnol. En plein confinement et fermeture des frontières, ce Sénégalais de 40 ans a atterri au mas de la Trésorière, un des lieux d’hébergement de travailleurs Terra Fecundis en Camargue, à quelques kilomètres d’Arles. Depuis le 30 juin 2020, le lieu est sous le coup d’un arrêté préfectoral de fermeture. Ses journées commencent à 5 h 40 du matin pour partir vers les champs... mais ils ne sont payés qu’à partir du moment où ils commencent à travailler « effectivement », parfois plus d’une heure après être partis. La pause de midi dure une heure, parfois 30 minutes, parfois elle est utilisée pour se déplacer d’un champ à un autre. « Tu sais jamais quand tu finis tes journées. Tant qu’on a pas fini ce qu’on devait faire, on s’arrête pas. Ça peut être jusqu’à 19h, 21h ou même 22h. »

Même si chaque jour, les travailleurs notent soigneusement leurs heures de travail dans des cahiers, la sous-déclaration des heures est une pratique courante chez Terra Fecundis.

Le grand homme discret vient de Thiès, la troisième plus grande ville du Sénégal. Il a vécu plusieurs années à Dakar, la capitale, où il a d’abord travaillé dans une menuiserie, avant d’ouvrir sa propre boutique en ville. Mais elle a fini par fermer : « on a vendu toute la marchandise et je suis parti en Espagne », témoigne Dialo. Il y est arrivé en 2006 et a travaillé neuf ans dans les champs d’Almeria, en Andalousie.

Assis sur une chaise en plastique devant le bâtiment qu’il occupe au mas de la Trésorière, il glisse : « À Almeria, je n’ai jamais travaillé dans des conditions comme celles que j’ai connues ici. On m’avait dit qu’en France, je pourrais me faire de l’argent et que le travail était mieux. Je ne m’attendais pas du tout ça ! » Après cette expérience dans l’agriculture, il a trouvé du travail dans l’hôtellerie sur la grande île de Majorque. C’est là qu’il vit depuis cinq ans, dans un appartement qu’il partage avec des amis.

Entre-temps, il s’est marié au Sénégal et il espère pouvoir rentrer bientôt parce qu’ « un an sans voir ma femme, c’est dur ! » En temps normal, il essaie de rentrer une fois par an autour du nouvel an pour voir ses proches mais cette année, avec le Covid-19, les finances en berne et les difficultés de déplacement, il n’est pas sûr de pouvoir y aller. 

Quoiqu’il en soit, Dialo ne veut plus entendre parler de Terra Fecundis et espère bien faire valoir ses droits une fois rentré en Espagne.


Nelly et Sifrid : « Pour nous, ça se passe bien, on connaît le patron et il nous connaît »

Nelly Ochoa, visage lumineux et souriante, et Sifrid Ochoa, son mari, peau tannée par le soleil et visage taillé à la serpe, sont installés à Beaucaire, dans le Gard depuis presque trois ans. Tous les deux Équatoriens, ils commencent à bien connaître le secteur, même s’ils ne parlent pas encore très bien le français. Des vagues de travailleurs étrangers, ils en ont vu passer depuis dix ans qu’ils habitent en France. Le couple est arrivé d’Équateur en 2001 et a atterri à Murcia, en Espagne. Au départ, l’idée n’était pas de rester mais ils ont rapidement trouvé du travail, elle dans le nettoyage et lui dans l’agriculture et le bâtiment.

Nelly a été la première à travailler pour Terra Fecundis, pour cueillir les oranges. Rapidement, elle est partie travailler en France afin de ramasser les salades, « sans aucune expérience ». Sifrid l’a rejointe l’année d’après, en 2008, quand la crise économique en Espagne a mis des dizaines de milliers de travailleurs sur le carreau. Lui aussi s’est fait rapidement embaucher par Terra Fecundis.

Sifrid et Nelly.

Bientôt, fatigués de constater que leurs heures de travail n’étaient jamais toutes comptées, ils ont décidé d’arrêter de travailler avec l’ETT andalouse et de se faire employer « directo » par des entreprises françaises. Ils y sont rapidement arrivés, d’autant qu’au même moment, ils ont obtenu la nationalité espagnole. Depuis, chaque année, ils travaillent dans les deux mêmes entreprises. Une chance : « On sait qu’il y a des gens qui travaillent dans des conditions terribles, admet Sifrid, mais pour nous, ça se passe bien, on connaît le patron et il nous connaît, on est bien. »

En parallèle de leur travail, Sifrid, Nelly et quelques amis ont fondé l’association Latinos Sin Fronteras (Latinos sans frontières) il y a quelques années à Beaucaire. « L’idée était de montrer qu’on existe en tant que communauté, de promouvoir la culture latina et de proposer des cours de français aux personnes qui sont là pour qu’elles soient plus autonomes », raconte Nelly qui est la présidente de l’association. Pas facile de trouver un local pour organiser leurs activités, le maire Julien Sanchez (Rassemblement national) leur a mis des bâtons dans les roues. Malgré ça, ils continuent leurs activités en se débrouillant comme ils peuvent. De toute façon, la saison bat son plein et les journées longues et éprouvantes ne laissent pas beaucoup de place au reste.

Le dimanche est le seul jour de repos pour les travailleurs de Terra Fecundis. Et certains travaillent 7/7 sans être payés en heures supplémentaires.

Amadou : « On veut faire ce travail dans des conditions dignes, pas dans l’exploitation. Il faut continuer le combat pour la dignité de tous les travailleurs. »

Wolof, français, espagnol, portugais, anglais… Amadou [2], qui s’est aussi retrouvé au mas de la Trésorière juste avant le confinement, parle beaucoup de langues. Il faut dire qu’il a vu du pays depuis qu’il a quitté Kaolak, sa ville natale située au centre du Sénégal dans les années 1980. Après des études de philosophie et de marketing à Dakar, il a trouvé un boulot dans une société d’informatique dans la capitale. La boîte a fini par fermer et en 1999 il a décidé de partir en Europe pour visiter l’Espagne. Il y est resté quelques temps et a même tiré jusqu’au Portugal.

En 2000, il a obtenu des papiers en Espagne et a commencé à travailler dans la construction. À ce moment-là, le secteur était en plein boom, juste avant que la crise de 2008 ne le terrasse complètement. Rentré au pays, il s’est lancé dans l’accompagnement d’investisseurs européens dans l’agrobusiness au Sénégal. L’affaire était plutôt lucrative mais au bout de quelques années, les partenariats ont périclité et ce fut de nouveau la galère. Entre-temps, il a eu six enfants à nourrir, tous au Sénégal : « Tout ce qu’on a, on le partage, c’est pas pour nous-mêmes. C’est pour ça que j’ai décidé de revenir en Espagne, de m’insérer et de préparer leur avenir. »

Quand il est revenu, la pandémie avait asséché la plupart des sources de revenus qu’il arrivait à trouver depuis cinq ans. Un ami lui a alors glissé qu’une société était prête à amener des gens en France pour travailler. Quelques jours plus tard, il commençait à ramasser des salades dans les champs de Camargue, embauché par Terra Fecundis. « Je leur ai envoyé mes papiers et je me suis dit, ça va être bien, je vais travailler et je vais être en sécurité pendant cette pandémie, raconte Amadou. Sauf que ça ne s’est pas vraiment passé comme ça ».

Les journées durent entre dix et quatorze heures de travail, les pauses sont réduites au minimum, il n’y a pas d’eau potable au mas de la Trésorière. Au début du mois de juin, le lieu est déclaré en état de quarantaine : des cas de Covid-19 y ont été repérés. Il commence à s’organiser avec ses collègues en quarantaine pour pouvoir être protégés et obtenir des indemnités. Mais les responsables de Terra Fecundis n’aiment pas trop les rebelles : rentré en Espagne quelques jours pour y renouveler ses papiers, il attend depuis plusieurs semaines d’être « remonté » en France pour reprendre le travail. Pour lui, c’est une sorte de punition pour avoir ouvert sa bouche.

Nous, on veut faire ce travail dans des conditions dignes, pas dans l’exploitation, pour être autonomes. Il faut combattre ça ensemble. Il faut continuer le combat pour la dignité de tous les travailleurs. »

Yasmine Tellal : « Tout ça se passe au 21e siècle, dans des pays européens où on parle de droits humains. C’est joli sur le papier mais nous, on ne voit pas ça »

Yasmine, elle, est arrivée en France il y a plus de dix ans pour travailler dans les champs français. Petite femme aux cheveux blond platine et au physique énergique, elle est née au Maroc il y a 37 ans. Elle y a vécu les douze premières années de sa vie avant de rejoindre l’Espagne. Elle y a fait des études, appris l’espagnol qu’elle parle parfaitement. En 2008, elle était responsable d’un magasin de prêt-à-porter à Tarragona. La crise économique a eu raison de son affaire.

Un ami lui a alors parlé de Laboral Terra, une des grosses ETT espagnoles qui envoie des travailleurs en France. Selon lui, c’est possible d’aller quelques mois en France, se faire de l’argent parce qu’on y est mieux payé et que la situation économique y est meilleure. Avec sa cousine, elles ont alors décidé de partir pour un an tout au plus, histoire de renflouer les caisses et de revenir en Espagne pour voir venir la suite. Direction Avignon. On leur a promis logement, frais de transport, travail. À leur arrivée, elles n’ont rien trouvé de tout ça.

Lors d’une mobilisation des associations autour d’une énième audience d’un conseil des prud’hommes, Yasmine prend la parole place de la République à Arles.

Sept ans plus tard, elles sont non seulement toujours en France mais surtout au cœur d’un procès interminable et tentaculaire qui se joue au conseil des prud’hommes à Arles et au tribunal correctionnel d’Avignon. Elles font état de conditions de travail déplorables, d’heures supplémentaires jamais payées, racontent du harcèlement et du chantage sexuels. Difficile de rentrer en Espagne où elles ont perdu toutes leurs attaches affectives après tant d’années passées en France, sans parler du Maroc où leurs familles sont restées et avec lesquelles le décalage se creuse d’année en année.

Elle est la première femme à avoir porté plainte pour harcèlement sexuel dans l’agriculture en France. Aujourd’hui, elle est fatiguée et souffre d’une sclérose en plaques mal soignée, mais sa colère est intacte. Pour elle, ce que le Covid-19 montre au grand jour depuis quelques mois est loin d’être nouveau : « De combien de M. Maldonado [Équatorien décédé de déshydratation sur une exploitation en 2011] ont-ils besoin pour que la loi s’applique ? Pour moi c’est la responsabilité des sociétés françaises. C’est elles qui ont recours aux Terra Fecundis, Laboral Terra et autres et qui n’appliquent pas la loi. »

Le verdict du procès dans lequel elle est impliquée contre l’ETT espagnole Laboral Terra et contre sept entreprises françaises doit tomber le 22 septembre. Pour elle, une éventuelle victoire devrait pouvoir conduire à la libération de la parole d’autres travailleurs qui vivent des situations similaires : « Ce sont des gens qui n’ont pas choisi de venir ici, c’est un travail très dur, à 50-60 °C dans les serres. Ça c’est le vrai détachement, affirme Yasmine. Les sociétés françaises et les ETT, c’est une mafia, ils s’enrichissent chaque jour, alors que les gens sont pas bien payés. Et tout ça se passe au 21e siècle, dans des pays européens où on parle de droits humains. C’est joli sur le papier mais nous, on ne voit pas ça ». 





[1Le prénom a été modifié.

[2Le prénom a été modifié.


Lire aussi : Des travailleurs étrangers peinent dans les vergers du Sud : l’envers du « manger français »

Source : Sandrine Lana et Hélène Servel pour Reporterre

Photos : Eric Besatti/Reporterre

Carte : Marion Susini/Reporterre

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