Mathieu Rigouste : « Pour prospérer, le capitalisme joue la carte sécuritaire »

Durée de lecture : 14 minutes

4 novembre 2020 / Propos recueillis par Hervé Kempf



La conjonction de l’état d’urgence sanitaire et des attaques terroristes permet aux classes dominantes, selon Mathieu Rigouste, de renforcer le schéma contre-insurrectionnel : fabrication d’« un ennemi intérieur », « fichage des subversifs », « collaboration intensive des médias dominants ». Mais les luttes n’ont pas dit leur dernier mot.

Mathieu Rigouste est sociologue et essayiste, chercheur indépendant en sciences sociales. Il a notamment publié Un seul héros, le peuple (éditions Premiers Matins de Novembre, mars 2020) et La domination policière — une violence industrielle (La Fabrique, novembre 2012).


Reporterre — Que pensez-vous du déchaînement rhétorique et verbal qui s’est produit à propos de l’« islamo-gauchisme »  ?

Mathieu Rigouste — Lorsqu’un système de domination entre en crise, il a tendance à piocher dans des répertoires qui ciblent d’un côté les révolutionnaires et de l’autre les « impurs ». Il désigne un ennemi intérieur à deux faces, quelque chose comme une alliance entre l‘étranger et le subversif, qu’il s’agirait de purger pour rétablir l’ordre social. De cette manière, la figure de l’islamo-gauchisme recompose la figure du judéo-bolchévique. Stigmatiser l’ennemi intérieur permet de désigner un segment de la population comme le milieu de prolifération de la subversion. On sait à quoi cela a servi dans les années 1930. On connaît moins la manière dont une autre figure beaucoup plus proche a été instrumentalisée durant la guerre d’Algérie : la figure de l’indigène musulman indépendantiste manipulé par le communiste, à la solde de l’Union soviétique.



C’était « l’islamo-communisme », en fait.

Exactement. Cette figure était au centre de la rhétorique militaire et diplomatique de l’État français à cette époque. Il s’agissait de légitimer l’écrasement militaro-policier de la révolution algérienne en niant la rébellion des colonisés, à travers un discours sur la manipulation par l’Union soviétique de peuples inférieurs encore incapables de se gérer eux-mêmes.



Pourquoi le système actuel de domination est-il en crise ?

Le système capitaliste engendre constamment des crises économiques. Il est obligé de se restructurer régulièrement, parce qu’on ne peut pas accumuler indéfiniment du capital et des profits sans que cela épuise les ressources. Et aussi parce qu’on ne peut pas approfondir des inégalités en permanence sans que cela déclenche des révoltes et parfois, des processus révolutionnaires. Le néolibéralisme est un capitalisme de crise permanente. Je suis né au début des années 1980, je n’ai jamais connu une époque où on ne disait pas qu’on était en crise ! Mais cette crise permanente est aussi à l’œuvre dans les autres systèmes de domination conjugués au capitalisme, que sont l’ordre raciste et le patriarcat.



Quel est le rapport avec le patriarcat ? L’islamisme est présenté comme niant la liberté de la femme en lui imposant le voile.

Il y a une généalogie de l’instrumentalisation raciste et coloniale de la critique du « patriarcat des autres ». Les pratiques de dévoilement des femmes algériennes organisées par les colons et l’armée française en Algérie visaient à symboliser l’adhésion des Algériennes à une modernité occidentale confondue avec l’ordre colonial. De même aujourd’hui, les campagnes de stigmatisation et l’injonction au dévoilement de femmes musulmanes participent à légitimer la reproduction d’un système de discrimination raciste d’une partie des femmes des classes populaires.

« Durant la guerre d’Algérie a été instrumentalisée la figure de l’indigène musulman indépendantiste manipulé par le communiste, à la solde de l’Union soviétique. »

Si un argument du système de domination pour réprimer l’islamisme est de dire qu’il est patriarcal, cela ne l’oblige-t-il pas lui-même à devenir plus féministe ?

Je ne crois pas. Ce ne sont que des stratégies de légitimation. Le capitalisme et le patriarcat sont imbriqués depuis l’origine. Ils ont fonctionné ensemble et se sont coengendrés, en conjugaison avec l’ordre colonial et raciste, tout au long de leur histoire. En stigmatisant certaines pratiques de femmes musulmanes, l’État masque sa collaboration historique à la reproduction du patriarcat.



Tout cela intervient après les crimes abominables perpétrés contre Samuel Paty et à Nice. N’est-il pas abusif de comparer la lutte contre le terrorisme islamique avec les méthodes qu’avait utilisées l’armée française pendant la guerre d’Algérie ?

Personne ne dit que ce sont les mêmes configurations mais qu’il y a une généalogie, c’est-à-dire une continuité de transferts, parsemée de ruptures et de réagencements, entre les technologies coloniales et militaires expérimentées dans les doctrines de contre-insurrection et les technologies médiatico-policières employées dans l’ère sécuritaire. Et cela vient souligner le fait que la société française reste organisée autour d’une colonialité intérieure.

J’invite aussi à interroger cette prétendue lutte contre le « terrorisme islamique », alors que depuis quarante années la France a été et reste l’un des principaux partenaires économiques et militaires de l’Arabie saoudite et des pétromonarchies, qui financent et arment des groupes étiquetés comme « islamistes ». L’État et le capitalisme français appuient des formes d’instrumentalisation réactionnaire de « l’islamisme politique » à l’extérieur de leur territoire tout en déployant des politiques racistes et islamophobes contre les classes populaires à l’intérieur du territoire, en les maquillant comme « lutte contre l’islamisme ».



Dans votre travail de recherche, vous avez mis en relief la doctrine de la contre-insurrection de l’armée française dans les guerres coloniales des années 1950-1960. Cette doctrine s’applique-t-elle encore maintenant ?

Pas de la même manière. Mais la grille de lecture contre-insurrectionnelle fait partie des principaux répertoires dans lesquels les classes dominantes vont piocher lorsqu’elles doivent faire face à une crise de l’ordre sécuritaire. Et par conséquent, on retrouve beaucoup d’analogies entre des dispositifs utilisés durant la guerre d’Algérie et ceux d’aujourd’hui. La doctrine de contre-insurrection est un modèle de guerre policière qui considère qu’il faut porter la guerre dans et contre la population colonisée pour pouvoir en extraire l’ennemi intérieur. Cela consiste en pratique à déployer des dispositifs militaires et guerriers dans la vie quotidienne de la population, c’est-à-dire à installer une forme de gouvernement militaro-policier quotidien. Ce schéma de pouvoir a influencé l’ordre sécuritaire depuis des décennies.



Par exemple, le fait qu’il y ait des soldats avec des mitraillettes dans les rues de Paris et d’autres grandes villes participe-t-il de cette logique ?

Oui mais aussi de considérer qu’on a affaire à un corps national qu’il faudrait immuniser contre des subversions et que l’armée et le quadrillage militaire du territoire seraient une forme d’immunisation. Bien entendu, un État qui militarise son territoire le fait toujours avec le présupposé que cela peut servir en cas de crise sociale majeure.



Y a-t-il aujourd’hui d’autres analogies de la doctrine contre-insurrectionnelle ?

Il y a cette désignation d’une figure ethnoraciale et politique de l’ennemi intérieur dont on a parlé. Il y a le fichage de tout ce qui est considéré comme subversif. Le fichage d’une partie très large des classes populaires sous le prisme de la « radicalisation religieuse » mais aussi « politique », et au-delà la surveillance et le contrôle de tout ce qui pose problème à la reproduction de l’ordre social.

Cela s’accompagne d’une extension des perquisitions, arrestations brutales, mises en garde à vue et incarcérations dans les classes et les quartiers les plus populaires. On assiste aussi à une massification des arrestations préventives et des contrôles judiciaires. Tous ces dispositifs ont d’abord été mis en système à travers les doctrines de contre-insurrection. On perçoit d’autres traductions dans la collaboration intensive des médias dominants avec les institutions policières et militaires pour « promouvoir la pensée de défense et de sécurité dans la population », exactement sur le mode de « l’action psychologique » théorisée par les doctrines de contre-insurrection.

On observe aussi cette généalogie dans la militarisation des forces de police, la multiplication des forces spéciales, la montée en puissance des services de renseignement, des unités commandos et des régimes de férocité. Dans le développement des technologies de surveillance et dans les matériels de répression, on perçoit encore l’hégémonie du logiciel de guerre policière. La combinaison de la « guerre au virus » et de la « guerre au terrorisme » permet ainsi de faire avancer l’institutionnalisation des drones policiers et de la reconnaissance faciale.



Pourquoi la société accepte-t-elle tout ceci ?

Tout le monde n’accepte pas, pas tout le temps et pas de la même manière. Mais il y a un intense travail dans l’Éducation nationale, dans les grands médias et à travers toutes les institutions pour imposer les fictions dominantes. D’autre part, les dynamiques de précarisation s’articulent aux politiques répressives pour contraindre la formation d’intelligences collectives critiques et offensives. Face à cela, les forces capables d’assurer une formation politique révolutionnaire parmi les classes dominées sont elles-mêmes précaires et réprimées. L’État et les municipalités françaises ont puissamment œuvré à la soumission et à la destruction de formes d’éducation populaire associatives et réellement émancipatrices. Dans les quartiers populaires, ces dernières tentent pourtant de construire une culture critique autonome tout en devant survivre au quotidien.

Malgré tout cela, des résistances collectives et déterminées continuent de s’organiser dans des secteurs très divers de la société. On l’a vu avec les Gilets jaunes. Certaines résistances populaires trouvent des moyens de se tendre la main et de faire des choses ensemble. Je pense aux luttes des quartiers et des immigrations qui font leur possible pour s’entraider avec les autres mouvements sociaux, avec les luttes antifascistes, les luttes ouvrières et écologiques par exemple.



Quel rôle joue selon vous, dans ce tableau, le mouvement écologiste ?

On a vu apparaître au début des années 1980, dans la pensée militaire de défense, la figure de ce qu’elle appelle « l’écoterroriste ». Donc, très tôt, l’armée française et les armées occidentales ont désigné la figure du « militant écologiste radical » ne respectant pas les formes de mobilisation inoffensives. Cela a abouti par exemple au coulage du navire de Greenpeace en 1985. Il faut bien noter ce principe : la contre-insurrection désigne et fabrique une figure de l’ennemi intérieur face auquel elle se prétend en guerre, mais l’enjeu est l’encadrement quotidien et local de la population désignée comme la matrice de cette menace. Et la figure de l’écologiste radical permet ce cibler l’ensemble des contacts entre les divers mouvements sociaux, les luttes écologistes et les mouvements révolutionnaires.



Nous sommes en 2020. Comment voyez-vous les choses de ce point de vue sur le mouvement écologiste ?

La gestion sécuritaire monte en puissance depuis les confrontations à Seattle contre l’Organisation mondiale du commerce et la naissance de la figure de « l’altermondialisme ». En France, les fictions policières qui ont préparé la répression de la Zad de Notre-Dame-des-Landes ont commencé à être appliquées à d’autres zad. Les personnes qui s’engagent dans des luttes contre l’effondrement climatique vont ainsi être traitées de plus en plus régulièrement avec des dispositifs issus des répertoires de l’antiterrorisme. Les luttes écologistes ne subissent certes pas le même régime de répression que les quartiers populaires, mais il y a une grille de lecture commune — la guerre policière comme gouvernement de la population.

« Les fictions policières qui ont préparé la répression de la Zad de Notre-Dame-des-Landes ont commencé à être appliquées à d’autres zad. »

Avec le Covid, le couvre-feu puis le confinement ont été instaurés. Qu’est-ce que ces pratiques évoquent pour vous ?

Elles me semblent permettre avant tout de continuer à faire tourner le système capitaliste sans investir dans la santé publique et tout en continuant d’approfondir le quadrillage militaro-policier de l’espace public. Une sorte de gouvernement militarisé du quotidien continue de se déployer mais elle peine aussi de plus en plus à se légitimer et à maintenir l’ordre social qu’elle cherche à protéger.



Pourrait-on enrayer cette pandémie autrement ?

Évidemment mais ce n’est pas à moi de dire comment. Il me semble urgent de mettre en place des moyens pour une santé publique gratuite et universelle. Mais pour enrayer cette pandémie de manière juste et légitime, il nous faudrait une gestion populaire collective de la production et de la mise en commun des savoirs scientifiques. Tout cela passe nécessairement par un changement complet de société. La crise du Covid vient nous révéler des catastrophes déjà en cours depuis très longtemps, mais qui ne touchaient pas de la même manière tout le monde : la catastrophe dans les rapports Nord-Sud en matière de misère, de faim dans le monde, de guerres, etc. La catastrophe est là depuis l’origine des systèmes de domination et ce sont eux qui ont donné naissance à la catastrophe actuelle.



L’état d’urgence a été décrété après les attentats de 2015, on y a ajouté un état d’urgence sanitaire. Et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et des écologues s’attendent à ce que surviennent de nouvelles pandémies dans l’avenir. Que signifie cette permanence de l’état d’urgence ?

Elle vient nous montrer l’essence de ce que c’est que la forme « État ». Tant qu’on n’arrivera pas à établir un rapport de forces empêchant l’État et les classes dominantes de conserver les innovations sécuritaires en cours, elles seront normalisées, étendues et approfondies. La combinaison de l’État et du capitalisme implique une logique d’expérimentation continue de dispositifs d’exception puis leur conservation et leur généralisation. On assiste ainsi à une accumulation apparemment sans fin de dispositifs de surveillance, de contrôle et de répression. Parce que le développement de ces technologies constitue aussi une économie très profitable : le capitalisme sécuritaire vit de l’expansion des marchés induits par l’extension continue de cette guerre policière.

« On assiste ainsi à une accumulation apparemment sans fin de dispositifs de surveillance, de contrôle et de répression. Parce que le développement de ces technologies constitue aussi une économie très profitable : le capitalisme sécuritaire vit de l’expansion des marchés induits par l’extension continue de cette guerre policière. »

La médiatisation du thème de l’islamo-gauchisme et de la sécurité, et la présence de la pandémie n’affaiblissent-elles pas le rapport de force entre les opposants et les dominants ?

Oui, cela le rend plus difficile. Mais les luttes de classe sont dynamiques. Les forces de révolte sociale et les volontés révolutionnaires qui ont animé le mouvement des Gilets jaunes sont toujours présentes, elles cherchent des moyens, se préparent à resurgir. En décembre 2018, on a vu à quel point les collaborations des fractions des classes dominantes à l’intérieur du bloc de pouvoir sont fragiles face au soulèvement et à l’action directe des dominés, hommes et femmes.

Le déferlement raciste et sécuritaire actuel est une réaction à l’évolution des luttes des dernières années et aux convergences qu’elles ont commencé à construire, notamment avec la montée en puissance des luttes des quartiers des immigrations. En 2015, quelques mois après les attentats, les luttes sociales sont revenues installer une autre configuration porteuse d’espoirs.



C’est cela qui vous donne espoir aujourd’hui ?

J’ai de l’espoir parce qu’il y a des luttes partout ! Pour le voir, il suffit parfois d’en rejoindre une, de commencer à s’engager. Mais on le voit aussi dès qu’on veut bien considérer la profondeur politique des formes de vie quotidienne, notamment parmi les classes les plus pauvres et discriminées, en luttes pour leur survie. Pendant le premier confinement, on a vu émerger des formes d’auto-organisation collective dans les secteurs les plus exploités et les plus opprimés. Ce sont dans les prisons et les centres de rétention, dans les quartiers populaires et les foyers de travailleurs immigrés que ce se sont organisées en premier des formes de solidarité. Ces expériences d’entraide et d’autodéfense populaires cultivent l’espoir et préparent d’autres formes de société.

  • Propos recueillis par Hervé Kempf




Lire aussi : Interdiction de diffuser des images de policiers, drones, reconnaissance faciale : ce que veut le gouvernement

Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Photos :
. chapô : contrôle policier à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) pendant le premier confinement, le 2 avril 2020. © Ludovic Marin/AFP
. guerre d’Algérie : Wikipedia (Madame Grinderche/CC0)
. caméra de surveillance : Wikimedia (Artechvideo/CC BY-SA 4.0)
. Notre-Dame-des-Landes : © Emmanuel Brossier/Reporterre

THEMATIQUE    Libertés Luttes Politique
24 novembre 2020
Sur l’origine Sars-Cov2, « on tente d’expliquer les zones d’ombre »
Entretien
5 octobre 2020
La plus grande action jamais menée en France contre le trafic aérien
Reportage
5 novembre 2020
En Allemagne, contre le Covid, les écoles ouvrent les fenêtres
Info


Sur les mêmes thèmes       Libertés Luttes Politique





Du même auteur       Propos recueillis par Hervé Kempf