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Entretien — Politique

Maxime Combes : « Emmanuel Macron veut disqualifier les pensées écologistes »

Allocution d'Emmanuel Macron à la télévision, le 12 juillet 2021.

Pour l’économiste Maxime Combes, l’allocution d’Emmanuel Macron le 12 juillet est représentative du « libéralisme maquillé de vert » mené par sa politique. Il dénonce le « discours d’un monarque » qui part en campagne présidentielle avec un programme « violent »…

Maxime Combes est économiste. Il travaille sur les politiques climatiques, commerciales et d’investissement. Il est l’un des auteurs du rapport Allô Bercy sur les aides publiques versées au CAC 40. Il a également écrit Sortons de l’âge des fossiles ! Manifeste pour la transition (Seuil, 2015).

Maxime Combes, économiste. Twitter Maxime Combes

Reporterre — Qu’avez-vous pensé de l’allocution du président de la République, Emmanuel Macron, lundi 12 juillet ?

Maxime Combes — C’est le discours d’un monarque qui a décidé tout seul depuis l’Élysée. Il impose ses décisions à la population et au Parlement, sans jamais les associer. C’est profondément antidémocratique. Rien n’a été élaboré collectivement et cela aboutit à une forme d’impréparation. Dès le lendemain de l’allocution, le gouvernement a dû revenir sur certaines des mesures édictées. Il s’est rendu compte, par exemple, qu’il ne pouvait pas exiger que les enfants de 12-17 ans soient soumis au passe sanitaire dès le mois d’août

Ce discours illustre l’impasse démocratique dans laquelle nous sommes plongés depuis le début de la pandémie. Le gouvernement a renvoyé aux individus la responsabilité des réponses apportées à la crise. C’est eux qui doivent se masquer et bien se comporter. Si la situation se dégrade, c’est de leur faute. Le gouvernement privilégie toujours les mesures coercitives et de police aux mesures sanitaires, alors qu’il ferait mieux de débloquer des moyens colossaux sur les territoires. L’enjeu n’est pas de dire aux gens « Tu ne pourras pas aller boire un verre si tu n’es pas vacciné », mais d’amener le vaccin là où ils habitent. Une réelle politique sanitaire devrait donner les moyens à la population de s’impliquer et non pas la rendre dépendante des coups de menton des autorités.

Avec cette allocution, Emmanuel Macron est entré en campagne. La violence de son programme est extrême. Il explique qu’il ne changera absolument rien à sa politique économique et financière. Il se félicite et annonce tout tranquillement que pour payer la crise, on va continuer à taper sur ceux qui sont les plus faibles, ceux qui sont au front, les soignants, les classes populaires, les chômeurs, etc. À l’inverse, il ne dit rien sur tous les milliardaires qui se sont enrichis pendant la période. Cette dichotomie est révoltante.

Des soignants dénonçant leurs conditions de travail, lors d’une manifestation contre la réforme des retraites le 16 janvier 2020. Flickr/CC BY 2.0/Paola Breizh

Emmanuel Macron a aussi affirmé vouloir « réconcilier la croissance et l’écologie de production ». Dans un billet de blog publié sur Mediapart, vous analysez « cette innovation sémantique ». Que signifie-t-elle ?

D’abord, j’ai été très surpris par l’apparition de ce nouveau terme. « L’écologie de production » ne renvoie à rien de précis. Elle ne fait référence à aucune école de pensée, à aucun travail académique. Je me suis demandé si c’était une expression anglo-saxonne qui aurait été importée ou mal traduite, mais je n’en ai trouvé trace nulle part. Ce terme est une pure invention du macronisme. Pour autant, son usage n’a rien d’anodin. Ce discours a été pensé comme un discours de campagne. Chaque mot a été soupesé, mûri, validé. À travers ce terme, Emmanuel Macron a clairement voulu envoyer un message, poser des lignes de démarcation, marquer un camp.



Quel est ce message ?

C’est intéressant de voir qu’il a gardé le mot « écologie ». Il aurait pu simplement parler de croissance verte, de développement durable ou reprendre les poncifs habituels. Mais là, non, il prétend se positionner clairement dans le monde intellectuel et politique de l’écologie. Il récupère ce mot et introduit une séparation claire entre ceux qui seraient pour la production et les autres, qui seraient contre.

Cela n’a aucun sens sur le fond. Il n’existe pas un seul courant de pensée de l’écologie qui voudrait abandonner toute forme de production et qui ne viserait pas la production d’un certain nombre de biens et services pour satisfaire des besoins humains vitaux. Même la décroissance.

Mais ce concept n’est pas destiné à coller à la réalité, il répond avant tout à des fonctions politiques. Avec cette formule, Emmanuel Macron veut disqualifier les pensées écologistes qui interrogent le contenu, la quantité et la qualité de la production. C’est une manière de renvoyer les écolos au modèle amish et de dire qu’ils sont infréquentables. Pour le gouvernement, la prééminence doit être donnée à la production, quelle qu’elle soit. La croissance est non négociable. Elle prime sur le reste. Il n’est pas question de poser des limites sociales ou environnementales à la production. Il faut produire coûte que coûte de manière indiscriminée.

Emmanuel Macron recevant Jeff Bezos à l’Élysée, le 28 février 2020.

Ce concept est finalement très révélateur de la façon dont le macronisme appréhende les questions écologiques...

Tout à fait. On retrouve derrière ce concept tous les éléments qui ont caractérisé la politique environnementale de ce quinquennat : l’impératif de croissance, le refus des normes contraignantes, la confiance aveugle envers le marché et les nouvelles technologies, la culpabilisation des consommateurs, etc. Le gouvernement n’a jamais voulu questionner la production ni conditionner les aides publiques.

C’est aujourd’hui la ligne de fracture qui sépare l’échiquier politique. D’un côté, nous avons La République en marche (LREM), qui défend un libéralisme maquillé de vert, et de l’autre côté, nous avons les forces de gauche, alternatives qui, malgré leurs différences, ont toutes en commun la volonté de réinsérer la production dans des limites planétaires. À l’heure actuelle, ce camp ferait bien de se rappeler de ce commun et de le brandir comme un étendard.



Ce n’est pas la première fois que le gouvernement use de néologisme de ce type. Dans une tribune, le Premier ministre, Jean Castex, évoquait aussi « l’écologie de proximité, de quartier et de terrain », « l’écologie de l’apaisement ». La ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili, parle quant à elle d’« écologie positive » et « du quotidien ». Que cache pour vous ce foisonnement sémantique ?

C’est la preuve qu’ils sont en difficulté. Ils payent leurs errements et leur procrastination. Alors, ils inventent des expressions souvent assez vides. Ils sont en perpétuelle recherche de signifiants qui pourraient fonctionner auprès de l’opinion publique et rendre compte de leur politique de manière positive. Cela ne fonctionne clairement pas. Ce qui reste de ce quinquennat, au niveau de l’écologie, c’est le recul sur le glyphosate, le retour des néonicotinoïdes et l’échec de la loi Climat. Leur bilan révèle l’incohérence d’une politique écologique de droite.

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