Non, la perruche à collier n’est pas un fléau

Durée de lecture : 6 minutes

25 juillet 2020 / Hugo Struna



La perruche à collier, dite « espère exotique envahissante », est-elle vraiment dangereuse pour les autres oiseaux ? Pas tant que cela, nous explique l’auteur de cette tribune, qui détaille des résultats obtenus grâce à la science participative.

Hugo Struna est chargé de médiation au Museum national d’histoire naturelle, pour le programme de science participative Vigie Nature. Il propose aux professionnels et au grand public d’observer le vivant qui les entoure. En envoyant leurs données aux scientifiques, ces milliers de bénévoles contribuent à évaluer l’état de santé de la biodiversité.


Un parfum d’équateur plane sur le Jardin des plantes de Paris en ce début d’été. Amassés dans le cerisier qui pousse devant notre fenêtre, quatre ou cinq pseudo-perroquets vert pomme se délectent des derniers fruits de la saison. Leurs cris puissants bercent notre journée de travail. Les Perruches à collier sont une composante indéfectible de notre environnement — sauf pour les plus anciens de mes collègues — au même titre que les moineaux, les grandes allées de platanes ou la statue du comte de Buffon qui trône au centre du jardin.

Pourtant, si elle jouit encore d’un fort capital de sympathie auprès des usagers des parcs, la perruche est loin de faire l’unanimité. Et cela ne va pas en s’arrangeant. Des voix s’élèvent désormais dans les médias pour sonner l’alerte. Scientifiques, naturalistes ou simples riverains considèrent son installation comme un « fléau », une « menace », un « danger ». La perruche : un oiseau de malheur !

D’origine afro-asiatique, l’espèce est arrivée dans les années 1970 en France, après avoir été relâchée accidentellement — c’est une hypothèse… — autour des aéroports. Peu à peu, des populations se sont formées ici et là, principalement dans les parcs et jardins des grandes agglomérations offrant de la nourriture toute l’année, des cavités pour nicher sans y rencontrer l’ombre d’un prédateur : des conditions idéales en somme. Pas étonnant donc que les perruches se soient mises à proliférer à une vitesse folle, et ce partout en Europe. Elles seraient de nos jours autour de 10.000 en France, dont la moitié en Île-de-France. À elle seule, Londres en compterait pas moins de 20.000 !

Or qu’est-ce qui inquiète, précisément ? Les nuisances sonores, les attaques sur les cultures – bien qu’encore marginaux en Europe, de réels dégâts sont constatés dans les pays d’origine (Inde, Israël…) — mais plus encore, ce sont les problèmes de cohabitation avec la faune indigène que l’on pointe du doigt. Certes la question mérite d’être posée. Il arrive que certaines espèces exotiques envahissantes (dont fait partie la perruche) perturbent tout un écosystème, généralement à une échelle très locale. L’effet s’observe en particulier dans les territoires d’outre-mer où l’isolement concentre un fort taux d’espèces endémiques extrêmement vulnérables.

La perruche, comme les sittelles torchepot ou les chauves-souris, apprécient les trous dans les vieux arbres pour s’installer.

Au sujet de la perruche, l’affaire semble entendue, selon ses détracteurs : si l’on ne jugule pas l’explosion démographique, ces « voleuses de nids » risquent de s’installer chez les autres, de s’accaparer les ressources alimentaires, et par conséquent de nuire à leur entourage. Et tout cela en bande organisée (le couteau pincé dans le bec…). Si ces charges tirées d’observations bien réelles s’accumulent, la science montre que l’affaire est bien plus complexe qu’il n’y paraît.

Que dit précisément la recherche à ce sujet ? Quelques études ont été menées sur la compétition pour l’accès aux cavités. En effet plusieurs espèces comme les pics, les sittelles torchepot, les rapaces nocturnes et même les chauves-souris apprécient les trous dans les vieux arbres pour s’installer et accueillir leur progéniture. Une habitude que partage la perruche. Toutefois, en faisant le bilan de ces travaux, une méta-analyse relève une seule étude démontrant un effet négatif de la présence du perroquet — celle portant sur une chauve-souris, la Grande Noctule. Les autres résultats n’indiquent rien de probant.

Le perroquet ne règne pas en despote sur les mangeoires

Et voilà qu’une nouvelle étude, « maison » cette fois, vient encore relativiser le « danger » qu’on nous présente. Nicolas Deguines, chercheur à Paris Saclay et au Muséum national d’histoire naturelle s’est appuyé sur les données de notre programme de sciences participative : BirdLab. Ce jeu sur smartphone consiste à installer deux mangeoires identiques chez soi et de reproduire sur son smartphone, via une application, les déplacements de tous les oiseaux rencontrés pendant cinq minutes. Le chercheur a ainsi pu regarder comment se comporte la perruche en présence d’autres oiseaux au cours des repas. Les données sont formelles : le perroquet ne règne pas en despote sur les mangeoires. Pas non plus d’OPA sur les graines privant les plus petits de repas.

Certes sa carrure lui permet de s’imposer face aux mésanges, moineaux et autres rouge-gorges. Mais ni plus ni moins que deux autres oiseaux au gabarit similaire dont il a comparé les effets : la pie bavarde et la tourterelle turque, deux espèces très communes et bien intégrées dans leurs milieux. Comme l’ont montré les participants à BirdLab, la guerre aux mangeoires n’a pas eu lieu.

Capture d’écran de l’application BirdLab.

Ces résultats n’ont pas la prétention de couper court au débat sur l’impact de la perruche sur la biodiversité. Les écosystèmes et leur stabilité sont complexes. Elle vient néanmoins relativiser les problèmes d’interactions avec les autres espèces, principale crainte des anti-perruches. Et discréditer les prédictions apocalyptiques qui résonnent plus fort à mesure que l’animal se répand. Mieux, selon les chercheurs, il n’est pas impossible que la perruche puisse entraîner des effets nets positifs en écartant par exemple la pie bavarde des mangeoires, ce qui pourrait finalement bénéficier aux petites espèces. Pie bavarde qui, soit dit en passant, a longtemps pâti elle aussi d’une réputation imméritée, et depuis infirmée par la science : celle de voler… des bijoux !

Malgré les catégorisations officielles, souvent chargés d’une forte connotation, anxiogène en l’occurrence — on parle quand même d’« espèce exotique envahissante » pour la perruche… —, il n’y a donc pas péril en la demeure. Du moins jusqu’à preuve du contraire. Et pour l’instant les preuves sont bien minces.


Participez à BirdLab, un « jeu sérieux » pour étudier le comportement des oiseaux à la mangeoire

Depuis 2014, le programme de sciences participatives Vigie-Nature propose au grand public de jouer sur son smartphone tout en contribuant à la recherche. Le protocole consiste à installer deux mangeoires identiques dans son jardin et de reproduire, au cours de parties de cinq minutes, les déplacements des oiseaux qui viennent se nourrir. La saison se déroule de novembre à mars. Grâce à un important jeu de données, les chercheurs peuvent ainsi étudier finement les comportements des différentes espèces face aux ressources alimentaires.





Lire aussi : Allié des agriculteurs, le renard est pourtant abattu. Arrêtons le massacre !

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. chapô : Perruche à collier. Parc de Woluwé, Bruxelles. Frank Vassen / Flickr
. Perruche dans une cavité. Frank Vassen / Flickr
. Birdlab. Capture d’écran du site du Muséum d’histoire naturelle

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