Hervé Kempf

Entretiens

« Nuit Debout a été une école de la politique »

Les médias dits « généralistes » n’ont pas toujours été tendres avec Nuit Debout. Au cours du printemps dernier, les clichés, les partis pris et les manipulations se sont succédé à la une des grands quotidiens français. Mais il ne faut pas mettre toute la presse dans le même panier. De nombreux journaux indépendants ont travaillé sans préjugés, sans formatage ni a priori. Leurs journalistes étaient très régulièrement sur la place de la République et ont longuement échangé avec les Nuitdeboutistes afin de comprendre et d’analyser cet événement historique. Gazette Debout poursuit sa série d’interviews avec ces journaux qui ont fait leur boulot consciencieusement. Après Politis, rencontre avec Hervé Kempf, le fondateur et rédacteur en chef du quotidien de l’écologie Reporterre.


Gazette Debout : Reporterre a été l’un des médias les plus actifs dans la couverture de Nuit Debout. Quand avez-vous compris qu’il se passait vraiment quelque chose d’inattendu ?

Hervé Kempf : Nous suivons depuis toujours les mouvements sociaux et nous avons été très attentifs aux manifestations contre la loi Travail. Le 23 février, François Ruffin (Fakir) m’avait proposé d’intervenir à la Bourse du Travail, à l’occasion d’une rencontre qui visait à réunir toutes les composantes des mouvements sociaux. A l’issue de cette soirée, certains participants, dont je n’étais pas, se sont retrouvés dans un café proche pour lancer le mot d’ordre : « On ne rentre pas chez nous ». Après la manifestation du 31 mars, Lorène Lavocat, l’une de nos journalistes, est restée sur la place de la République, et m’a appelé pour dire qu’il se passait quelque chose. Nuit Debout commençait. On s’est tout de suite mis à le raconter. Et on a continué : c’était fascinant, des centaines de personnes qui restaient assises à République pendant des nuits entières, parfois sous la pluie, pour écouter d’autres gens parler. Il fallait le raconter.

Gazette Debout : Alliez-vous souvent place de la République ?

Hervé Kempf : Nos locaux sont situés juste à côté, le long du Quai de Jemmapes. Nous passions donc presque tous les jours là-bas. D’autant que la commission Écologie Debout s’est montée très rapidement et fut l’une des plus actives. Je pense qu’il était important que nous soyons présents sur place au jour le jour, afin de donner un autre son de cloche que celui de France Info ou d’Europe 1. D’ailleurs, les médias que j’appelle « dominés », car appartenant à des grandes entreprises capitalistes, reprenaient systématiquement la vision policière et les communiqués de presse de la Préfecture pour estimer le nombre de blessés dans les manifestations.

Gazette Debout : Justement, comment avez-vous appréhendé le débat sur la violence au sein de Nuit Debout ?

Hervé Kempf : Depuis Notre-Dame-des-Landes et Sivens, nous sommes face à un débat récurrent entre violence et non-violence dans les mouvements écologiques. Et ces deux tendances trouvent leur place au sein de Reporterre. Certes, on peut ne pas être d’accord avec l’utilisation de la violence. Mais ceux qui la revendiquent l’emploient de façon réfléchie, en s’attaquant à des cibles précises, comme les banques ou les assurances. Il s’agit là d’un choix politique. Nous avons publié des témoignages des manifestations sauvages, ou des tribunes expliquant ce point de vue, comme d’ailleurs des tribunes sur la non-violence – c’est un rôle de Reporterre d’être un espace de débat. Nous avons également engagé un travail d’enquête sur les violences policières dans toute la France. Nous voulions y associer des hommes politiques de plusieurs partis. Nous avions réussi à convaincre deux députés, mais ils se sont ensuite retirés : Bertrand Pancher (UDI) et Jean-Paul Chanteguet (PS). Seul Noël Mamère (EELV) a confirmé son soutien. Ce rapport sérieux, étayé de nombreux exemples, a été présenté avec des associations : le SNJ, la LDH et la CGT Police, notamment.

Gazette Debout : Il y avait un véritable rejet des médias « traditionnels » parmi les Nuitdeboutistes. En tant que journal indépendant et engagé, j’imagine que vous n’avez pas subi le même sort ?

Hervé Kempf : Il est vrai que les médias « dominés » ne parlaient que de casseurs, oubliant tout le reste. On peut comprendre la réaction des Nuitdeboutistes face à ce travestissement de la réalité. Au contraire, Reporterre était très souvent présent sur la place, les gens nous reconnaissaient et nous remerciaient pour le travail réalisé. D’autant que nous n’avons pas seulement publié des articles sur ce qui se passait à Paris. Notre réseau de correspondants en province nous a envoyé des reportages à Rennes, avec la journaliste Julie Lallouët-Geffroy, mais aussi à Lyon, Montpellier ou Toulouse… Je crois que Nuit Debout a confirmé notre assise journalistique, en tant que média aussi légitime comme source d’information que les médias mainstream.

Gazette Debout : Quels sont les moments qui vous ont marqué ?

Hervé Kempf : Je pense au moment où Alain Finkielkraut s’est fait raccompagner hors de la place. Les médias « dominés » ont alors déploré une atteinte à la liberté de parole… Cet épisode a marqué un tournant, la radicalité de Nuit Debout a été identifiée, la portée politique du mouvement est alors apparue au grand jour.

Il y a également le mouvement des sourds, qui demandait à ce que la langue des signes soit reconnue comme langue officielle. Pendant quelques jours, les assemblées ont d’ailleurs été traduites en langue des signes, ce qui était très émouvant. Je pense aussi à Seb, de la commission SDF, que j’avais interrogé. Il était souvent sous la tente des SDF à l’extrémité de la place. Son discours engagé était très touchant. Sans oublier la cantine, dont l’organisation spontanée fut impressionnante : ils ont réussi à préparer de façon efficace des centaines de repas pendant des mois. Bref, il y avait tous les jours de nouvelles choses à raconter.

Gazette Debout : Avez-vous un regret ?

Hervé Kempf : On peut toujours regretter de ne pas avoir assez couvert tel ou tel événement, mais je pense que nous avons fait tout notre possible avec les modestes moyens dont nous disposons. Peut-être n’avons-nous pas assez creusé la question du rapport avec les quartiers, faute de temps. Au-delà de quelques articles, il aurait été intéressant de savoir ce que les gens qui y vivent pensaient de Nuit Debout. D’autant que nous sommes déjà engagés dans ces quartiers, via le projet Ecologie et quartiers populaires.

Gazette Debout : Qu’attendiez-vous de Nuit Debout ?

Hervé Kempf : Rien de particulier car tout a été très soudain. Il s’est évidement passé quelque chose de fort, même si l’interprétation juste ne peut être immédiate. Ce fut un moment passionnant, plein d’humanité et riche de sens. Le fait que des gens se réunissent sur les places pendant plusieurs mois est une expérience politique très originale. Je crois surtout que Nuit Debout a été une école d’éducation politique. Les gens ont compris que la politique pouvait être autre chose que ce théâtre de marionnettes projeté par les médias « dominés ». Toutes ces rencontres ont activé des réseaux et produit un grand nombre d’idées. C’est le cœur de la démocratie qui vivait là, sans porte-parole, sans chef d’orchestre, sans leader assumé. D’ailleurs, même Frédéric Lordon et François Ruffin sont restés très humbles. Nous vivions sous une chape de plomb, avec les attentats et l’état d’urgence. Nuit Debout fut comme une grande respiration montrant qu’il était possible de refaire de la politique autrement.

Propos recueillis par Laury-Anne.


Source : Gazette debout, publié le 12 janvier 2017.





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