Pendant le confinement, le braconnage de tortues a explosé à Mayotte... et continue

Durée de lecture : 9 minutes

20 juin 2020 / Cyril Castelliti et Jason Forlacroix (Reporterre)



Les carapaces s’accumulent sur les plages de Mayotte, confrontée à un pic de braconnage de tortues durant la période du confinement. Pouvoirs publics et associations peinent à enrayer le phénomène, mais des initiatives récentes pourraient changer la donne.

  • Mayotte, reportage

« Une tortue signalée en zone 3 ! » Sur la plage de Saziley au sud de Mayotte, la mélodie des vagues est brièvement perturbée par le crépitement des talkies-walkies. Sous un croissant de lune éblouissant, deux groupes séparés par une bande de sable longue comme un terrain de foot communiquent, bloc-notes à la main. Leur mission : compter les pontes de tortues. Un travail qui réclame un sens de l’observation et beaucoup de patience.

En cette soirée de mi-mai, Michel Charpentier, président des Naturalistes de Mayotte, a donné ses consignes : « Nous sommes en pleine période de ponte, restez au maximum derrière l’animal pour ne pas le perturber. » Acquiescement général des nouveaux venus, dont certains ont assisté à un épisode d’émergence — la sortie du nid des tortillons — quelques heures plus tôt. « Et si vous croisez des braconniers, restez calmes et prévenez-nous », glisse Stephan, naturaliste de longue date.

Pas de braconniers dans les parages ce soir-là. Hormis quelques makis cachés dans les baobabs, les Naturalistes sont les seuls à assister au ballet offert par l’imposant animal. Michel reste prudent. « On sort d’une période catastrophique durant le confinement. En 17 ans de présence à Mayotte, je n’ai jamais vu autant de braconnage sur une si petite période », s’inquiète l’homme de 75 ans. « Récemment encore, nous avons constaté cinq traces de tortues braconnées. Désormais, ils tirent directement l’animal sur leur pirogue pour jeter les restes dans l’océan. Ce qui laisse moins de traces et complexifie le travail de comptabilisation », déplore-t-il.

L’émergence des tortues, soit la sortie du nid.

Bien qu’en baisse à mesure que le confinement s’assouplit, le phénomène macabre se poursuit. Début juin, une vingtaine de carapaces de tortues ont été repérées sur les plages du Sud. Avec une moyenne annuelle d’environ trois cents victimes selon les plus basses estimations, Mayotte pourrait cette année franchir un nouveau cap. De quoi provoquer l’ire de l’opinion publique comme des associations.

Fin avril, Jeanne Wagner, la présidente de l’association Oulanga Na Nyamba assistait à un autre « cimetière d’une trentaine de tortues » sur la plage de Moya. En cause : l’absence d’agents de surveillance du conseil départemental alors confinés. « Depuis qu’ils sont revenus, le braconnage a cessé sur ce site mais s’est déplacé sur d’autres plages du Nord. Les braconniers redoublent d’inventivité pour cacher les traces. Cela complique notre travail pour obtenir des statistiques exhaustives », s’inquiète-t-elle.

Plus qu’une augmentation des victimes, le confinement semble avoir été l’occasion pour les criminels de se diversifier « dans leur mode d’action et dans leur zone d’intervention », analyse Jane Wagner. Un sentiment partagé par le président des Naturalistes qui évoque un « sentiment d’impunité ». En écho : la récente libération de deux suspects arrêtés avec des dizaines de kilos de viande dans des sacs estampillés « J’aime Mayotte : je protège mon île », photo de tortue en illustration.

« Nous avons fait appel de cette décision et les accusés seront jugés début juillet », tempère Chloé Chérel, substitut du procureur de la République en charge de l’environnement. « Dans cette affaire comme dans toutes celles liées au braconnage, la justice a fait le choix de la comparution immédiate. Preuve que le sujet est pris au sérieux et que nous ne voulons agir vite pour ne pas laisser filer les suspects », dit-elle.

Les Naturalistes sur la plage de Saziley au sud de Mayotte.

Bien que rapidement jugés, le nombre de braconniers appréhendés demeure insuffisant aux yeux des militants de terrain. Entre août 2018 et décembre 2019, seules quelques affaires liées aux braconnages ont été examinées par les tribunaux. Au total, une dizaine d’individus ont été condamnés après une comparution immédiate. « Nous avons besoin de davantage d’informations », reconnaît Chloé Chérel qui prévient : « Il faut qu’une partie de la population cesse de cultiver la loi du silence. Des points de vente existent, mais beaucoup braconnent également pour leur consommation personnelle. Des embarcations chargés de tortues ont également été interceptées en direction des Comores. Nous sommes vigilants quant à la formation d’un marché organisé. »

À 36 ans, Saïd [1] fait partie de ces consommateurs : « Je sais que c’est mal, mais je ne peux pas m’en empêcher », reconnaît-il timidement. Le regard gêné, il admet céder à la tentation « de temps en temps, quand on m’appelle pour un voulé (barbecue festif) ». Un « plaisir » auquel son collègue Ahmed [2], agent d’entretien dans un établissement scolaire, jure avoir renoncé non sans difficulté. « C’était convivial quand nous étions jeunes, mais nous ne sommes plus dans les mêmes proportions aujourd’hui. C’est devenu un vrai business pour certains. » Outre leurs goûts culinaires, Ahmed et Saïd ont en commun le sentiment de culpabilité d’avoir pratiqué du braconnage. « Chaque consommateur de tortue doit connaître l’envers du décor. Voilà pourquoi j’en parle aujourd’hui », justifie Saïd.

« Affaissement de l’île, urbanisation du littoral... Le braconnage n’est pas le seul problème »

« C’était il y a quelques années. J’étais sur la plage avec des amis quand une tortue s’est ramenée, raconte-t-il. Un type m’a proposé 300 euros pour que je m’en occupe. Nous l’avons retournée et tirée jusque dans un coin tranquille. » C’est alors que l’horreur a commencé : « Une tortue pèse plusieurs centaines de kilos et provoque des dégâts lorsqu’elle se débat. On n’arrivait pas à la maîtriser alors un gars a sorti une machette et tranché sa nageoire. Le sang giclait de partout avec beaucoup de pression. C’était horrible. Elle résistait encore et il fallait abréger ses souffrances. Alors j’ai pris la machette et je lui ai coupé la tête. »

Quelque bouffées sur sa cigarette, et il poursuit : « On a découpé la tortue et j’ai eu mes 300 euros. J’ai conservé un peu de viande et revendu le reste à un groupe réduit. Il y avait même un gendarme de Mzouazia dans le lot. » « Oui je le connais lui ! », coupe son collègue Ahmed. Saïd conclut : « Découper une tortue, c’est toujours violent même quand on a l’habitude. »

Amer, Ahmed partage son constat : « La tortue est un animal sensible et pacifique. Nous devrions l’être aussi à son égard. Malheureusement, il y aura toujours des consommateurs, et donc des vendeurs. Beaucoup sont pauvres ici, et ce n’est pas avec des beaux discours qu’ils vont gagner leur vie. » Même son de cloche du côté de Saïd : « La seule chose à faire est de mobiliser massivement les forces de l’ordre. Quelqu’un qui est capable de faire ça régulièrement sans ressentir d’émotion n’est pas seulement dangereux pour les animaux, il l’est aussi pour l’Homme. »

Ponctuellement présente pour assurer des missions de surveillance dans l’île aux parfums, la présidente de Sea Shepherd France, Lamya Essemlali, refuse l’argument de la détresse économique. « Les profils des individus arrêtés ne correspondent généralement pas à des personnes dans le besoin. C’est juste un moyen de se faire de l’argent facile. » Pour la militante, le manque de « motivation et d’investissement » des pouvoirs publics alimenterait le phénomène. « Nous repérons souvent les mêmes individus qui s’attaquent aux tortues sur les plages. Il suffirait de frapper un grand coup sur ce groupe réduit pour provoquer un changement. »

Fort de ce ressenti, Sea Shepherd a mis en place le 8 juin un système de récompense pour dénoncer les braconniers. Une action accueillie en demi-teinte par les forces de l’ordre : « L’initiative est compréhensible, mais en tant que fonctionnaire je ne peux pas me permettre de l’approuver. Il y a un risque de travailler avec des renseignements douteux dès lors qu’ils sont obtenus contre rémunération », dit Jean-Pierre Cadière, responsable de la police intercommunale de l’environnement de la Communauté de communes du sud de Mayotte. Compte tenu des faibles effectifs dont il dispose, l’officier salue néanmoins le « travail capital » des associations avec lesquels il entretient des liens étroits.

La multiplication des chiens sauvages qui font des dégâts pendant les périodes d’émergence.

Fin de mission pour les Naturalistes. Au total, Michel Charpentier et ses troupes ont comptabilisé seulement trois pontes malgré une forte présence de l’ovipare tout le weekend. Seule une faible proportion arriveront à terme. Le président des Naturalistes nourrit de vives inquiétudes quant au devenir de l’animal :

Le braconnage n’est pas le seul problème. Avec l’affaissement de l’île et l’urbanisation du littoral, certains sites de ponte sont aujourd’hui impraticables. Sans parler de la multiplication des chiens sauvages qui font des dégâts pendant les périodes d’émergence. Il est urgent que l’ensemble des acteurs associatifs et institutionnels se coordonnent. »

Un impératif justifié par la menace d’extinction qui plane sur la tortue verte, et du danger critique d’extinction attribué à la tortue imbriquée, toute deux présentes à Mayotte.

« En tant que Mahorais, la tortue fait partie de notre héritage »

Polices de l’environnement, agents de sécurité du Conseil départemental, gendarmes… La lutte contre le braconnage rassemble une constellation d’acteurs déjà bien occupés par le contexte social et économique du département. Néanmoins, « j’ai bon espoir que les choses s’améliorent », dit Jean-Pierre Cadière qui rappelle que « les effectifs vont être augmentés dès septembre. Nous serons prochainement armés et matériellement capables d’appréhender des braconniers sur les sites de ponte ». Autre source d’optimisme pour Jeanne Wagner, d’Oulanga Na Nyamba : « La gendarmerie maritime sera bientôt affectée à la lutte anti-braconnage. Ce qui est une première dans l’histoire de Mayotte. »

Considéré comme un lieu emblématique, le rocher de Bouéni surplombe la plage du même nom à l’extrémité sud de l’île. Un poste d’observation idéal que Ben, agent de surveillance du conseil départemental fréquente « même les jours de repos ». Son travail : « Surveiller et noter l’activité des tortues. J’adore mon boulot. C’est un honneur de veiller sur ce patrimoine dans le village qui m’a vu naître », sourit-il face au coucher de soleil.

« Amoureux des animaux », l’homme n’a pas de mots assez durs à l’encontre des braconniers. « Quand je vois que même un agent de surveillance a été condamné l’année dernière pour ça, je suis en colère », jure-t-il du haut de son caillou. « Je reste quand même optimiste. Les mentalités évoluent et les effectifs sont renforcés. Il faut continuer d’occuper le terrain. Toute présence est dissuasive. Mais il faut aussi penser à notre sécurité. À l’heure actuelle nous sommes sans armes ni matériel face à des individus dangereux. »

Le regard vers l’horizon, il reprend : « Je n’étais pas sensible à ces questions plus jeune. C’est en grandissant que j’ai pris conscience de l’importance de notre biodiversité. L’éducation est la base du problème. » Le temps d’un geste de salutation aux passants, il conclut : « En tant que Mahorais, la tortue fait partie de notre héritage. C’est notre responsabilité de nous mobiliser pour que nos enfants puissent la transmettre aux générations futures. »





[1Le prénom a été modifié

[2Le prénom a été modifié


Lire aussi : Arbres coupés par centaines... Après le confinement, la gueule de bois des forêts tunisiennes

Source : Cyril Castelliti pour Reporterre

Photos : © Jason Forlacroix/Reporterre

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