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Info — Forêts

Planter plutôt que réduire les émissions : le lobby sort du bois

En organisant le Global forest Summit, un colloque à vocation internationale, l’entreprise Reforest Action veut promouvoir la compensation des émissions de gaz à effet de serre par la plantation d’arbres. Les écologistes dénoncent une opération d’écoblanchiment soutenue par le gouvernement français.

Il n’y a rien de plus consensuel aujourd’hui que de vouloir sauver les forêts. Tout le monde s’y met, à grand renfort de communication et sous un étalage de bons sentiments. C’est dans ce contexte que s’est ouvert vendredi 12 mars un grand raout international, le Global Forest Summit, avec des entreprises privées, des responsables politiques et des membres de la société civile. Placé sous le haut patronage du président de la République, Emmanuel Macron, l’événement en visioconférence était organisé par le groupe de réflexion Open Diplomacy et la start-up Reforest’action.

Cette dernière s’est fait connaître en France en devenant une référence dans la plantation d’arbres et en proposant au secteur privé de compenser ses émissions carbone. Elle travaille avec plus de deux mille entreprises, des banques, comme BNP Paribas ou le Crédit agricole, des compagnies aériennes, comme KLM, et même des majors de l’énergie, tels ENI ou Engie. Depuis sa création, en 2007, la jeune entreprise n’a cessé de croître, jusqu’à devenir incontournable en côtoyant organisations internationales et gouvernants.

Au Global Forest Summit, vendredi 12 mars, tout un parterre de personnalités était invité : on y retrouvait autant l’eurodéputé Pascal Canfin que le commissaire européen à l’environnement, Virginijus Sinkevičius, des membres du Forum économique mondial ou de l’ONU. La ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili, a même terminé la journée.

« Planter un arbre est devenu une caution verte, à prix cassé »

« On observe un engouement très fort », s’est félicité Stéphane Hallaire, le directeur général de Reforest’action. Alors que se profile, en 2021, une série de rencontres internationales sur la biodiversité, avec l’UICN et la COP26, l’entrepreneur veut mettre la question des forêts en haut de l’agenda. « La préservation et la restauration des forêts est l’une des solutions basées sur la nature les plus efficaces pour répondre à la crise jumelle du climat et de la biodiversité », argue-t-il. Pour son acolyte d’Open Diplomacy, Thomas Friang — un soutien d’Emmanuel Macron depuis 2016 — le Global Forest Summit s’inscrit dans un moment charnière. « Ce n’est pas seulement un colloque, il doit incarner un passage à l’acte », dit-il.

Pourtant, plusieurs associations écologistes n’ont pas vu d’un bon œil l’organisation de cet événement. Dans un communiqué commun, Greenpeace et Canopée ont dénoncé « un sommet du greenwashing » (écoblanchiment) et la promotion de « fausses solutions comme la compensation carbone ou la plantation d’arbres ».

Le Global Forest Summit a, en effet, laissé la part belle aux multinationales. Empêtré dans des scandales liés à l’huile de palme et au travail forcé, Procter & Gamble a vanté au cours de la journée ses programmes de reboisement. L’entreprise américaine Salesforces a aussi déclaré vouloir planter cent millions d’arbres en dix ans.

« Planter un arbre est devenu une caution verte, à prix cassé, pour des entreprises qui refusent de s’engager à réduire leur pollution », regrette Sylvain Angerand, le porte-parole de Canopée. « La compensation carbone crée une diversion, poursuit Cécile Leuba, de Greenpeace. Elle véhicule l’illusion qu’une solution qui ne nécessiterait pas d’efforts de réduction d’émissions de gaz à effet de serre serait possible. »

« Je comprends la vigilance de certaines ONG. La forêt est un sujet passionnel »

Pendant les débats, plusieurs travaux polémiques ont également été présentés. Un rapport du cabinet de conseil McKinsey a proposé de donner une valeur économique aux écosystèmes, poussant encore un peu plus loin l’idée d’une financiarisation de la nature. Dans la matinée, le chercheur britannique Thomas Crowther a aussi assuré que planter 1.200 milliards d’arbres permettrait d’annuler au moins dix ans d’émissions de CO2 anthropiques.

Cette approche est critiquable d’un point de vue scientifique. Interrogé par Reporterre, le chercheur en écologie forestière Xavier Morin juge « la solution ultrasimpliste, voire dangereuse » : « Ce type de projets pose des problèmes évidents d’accaparement des terres dans des pays où les conflits fonciers sont importants », ajoute-t-il.

« Je comprends la vigilance de certaines ONG. La forêt est un sujet passionnel, se défend Stéphane Hallaire, de Reforest’action. Mais il ne faut pas nous faire de procès d’intention, dit-il. Nous avons invité l’ensemble des parties prenantes. Il y a aussi des représentants de peuples autochtones, des militants de Fridays for Future. Et oui, nous préférons évoquer les sujets qui fâchent, comme le prix de la nature plutôt que de les mettre sous le tapis. »

Les associations écologistes n’en démordent pas. Pour elles, « ce sommet est un cheval de Troie » : « On mélange les genres. On dépolitise tout, insiste Sylvain Angerand. À travers ce type de rencontres, on façonne une certaine vision de la forêt qui n’est pas déconnectée d’un intérêt économique. Reforest’action vend de la plantation d’arbres aux grandes entreprises. »

« Le gouvernement vient servir de caution au secteur privé pour verdir son image »

Et ce business pourrait connaître une belle croissance grâce au gouvernement français. Dans la future loi Climat, en débat en ce moment même à l’Assemblée nationale, l’article 38 sur l’aérien prévoit de rendre obligatoire la compensation des émissions de gaz à effet de serre des vols intérieurs via des puits de carbone naturels.

La présence de la ministre Barbara Pompili a donc mis particulièrement en rogne les écologistes. « Le gouvernement vient servir de caution au secteur privé pour verdir son image, critique Manon Castagné, des Amis de la Terre. Mais en parallèle, il ne fait rien pour muscler la stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée, qui est un échec. Il ne prend aucune mesure coercitive. »

Pour la militante, cette démarche s’inscrit dans un contexte plus général. L’exécutif déserte de plus en plus les institutions pour rejoindre ce type de rencontres informelles, dans lesquelles « on peut se gargariser de mots et prôner des engagements volontaires sans lendemain ».

Il y a un mois, déjà, Emmanuel Macron avait présidé le One Climate Summit, une rencontre qui avait débouché simplement sur du « blabla », selon Greta Thunberg.

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