« Plutôt mourir en mer que rester » : les Libanais tentent de fuir vers l’Europe

Durée de lecture : 7 minutes

16 octobre 2020 / Ines Gil (Reporterre)



Abattus par la crise économique, des Libanais quittent le pays à bord de bateaux de fortune, et cherchent à rejoindre l’île de Chypre. Ils sont, après les réfugiés syriens ou palestiniens, les nouvelles victimes du drame humanitaire en Méditerranée.

  • Tripoli (Liban), reportage

Une petite ruelle sinueuse entourée de bâtisses dégradées, des gamins débraillés qui dévalent des escaliers jonchés de culs-de-poule. À Qobeh, dans les faubourgs de Tripoli, la misère frappe aux yeux à chaque coin de rue. Mohammad Sofyan a grandi dans ce quartier. Dans un petit café de fortune où il a ses habitudes, ce Libanais est installé dans un fauteuil usé par le temps. Ses traits fins trahissent sa jeunesse, Mohammad n’a que vingt ans. A priori, l’âge d’une certaine innocence. Son visage dégage pourtant une profonde gravité. Un mois plus tôt, il a vécu le pire : « On était sur un bateau pour traverser la Méditerranée avec ma femme et mon fils, Sofyan. Mon enfant est mort pendant le trajet. »

Le 7 septembre dernier, avec 46 autres passagers, Mohammad et sa famille embarquaient sur un petit rafiot, en quête d’une nouvelle vie sur le sol européen. Leur destination : l’île de Chypre, dont le point le plus proche est situé à seulement 160 kilomètres. Le voyage de tous les espoirs s’est transformé en périple mortel. Au premier jour, leur passeur, « un chef de gang » comme le décrit Mohammad, leur a promis qu’un plus gros bateau les attendait un peu plus loin dans la mer. « Il nous a berné. Il a pris notre argent, nos vivres et nos téléphones. » Les 49 migrants, des Syriens et des Libanais, ont navigué pendant plusieurs jours à vue. « Il n’y avait pas d’eau potable pour mon fils, alors je lui ai fait boire de l’eau de mer. Je n’avais pas le choix. » L’enfant meurt en deux jours : « Je tenais son petit corps, qui commençait à se décomposer. J’ai dû le jeter à la mer. » Après une semaine à chavirer vers l’inconnu, le bateau est repéré par la Force intérimaire des Nations unies au Liban, à proximité des eaux israéliennes. Sur les 49 passagers, seuls 36 reviennent en vie.

Mohammad a perdu son fils dans la traversée de la Méditerranée. Il compte retenter sa chance pour fuir le Liban.

Mohammad a payé cher ce voyage vers l’enfer : « Dix millions de livres libanaises », soit un peu plus de 5.600 euros. Une fortune pour ce jeune Libanais sans ressources. Ancien serveur dans un fastfood, il a perdu son travail au printemps dernier. « Pour payer » dit-il, « j’ai vendu mes meubles et j’ai emprunté de l’argent à ma sœur ». Aujourd’hui, malgré le traumatisme, il souhaite de nouveau réunir de l’argent pour partir : « Je suis prêt à tout pour fuir ce pays. »

Chaque année, une vingtaine de bateaux quittent clandestinement les côtes libanaises. Pendant longtemps, les passagers à bord étaient presque exclusivement des réfugiés syriens ou palestiniens fuyant la misère des camps et le manque d’opportunités. Depuis quelques mois, certains bateaux renferment une majorité de Libanais. Du jamais-vu. Selon la porte-parole du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) au Liban, Lisa Abou Khaled, « ils tentent de quitter le pays à cause de la situation socio-économique désastreuse ».

La pire crise économique de l’histoire du Liban

C’est le cas d’Imad. Libanais originaire de Tripoli, il a longtemps travaillé comme chef cuisinier dans un restaurant de la ville côtière. Depuis un an, sa situation financière s’est sensiblement dégradée : « Mes revenus ont baissé à cause de la crise économique. Et puis le coronavirus est arrivé. Avec l’obligation de nous confiner et de tout fermer, le restaurant a coulé. » Le 4 septembre dernier, il a quitté les côtes libanaises avec une trentaine de passagers. Après quelques jours en mer, ils ont été repérés par les autorités chypriotes et reconduits au Liban. Finalement, début octobre, Imad est parvenu à se rendre en Turquie, par avion cette fois : « J’ignore ce qui m’y attend, mais rien ne peut être pire que le Liban. »

Depuis août 2019, le « pays du cèdre » s’est brutalement enfoncé dans les tourments de la pire crise économique de son histoire. L’inflation galopante a fait exploser les prix des produits les plus basiques, tels que les denrées alimentaires. Déjà en augmentation depuis des mois, le chômage a explosé durant la crise sanitaire. Aujourd’hui, la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté. Et d’après l’ONU, la famine pourrait frapper le pays d’ici la fin de l’année.

De nombreuses embarcations de migrants partent d’al-Mina, un quartier de Tripoli qui longe la côte.

Malgré le mouvement de contestation débuté en octobre 2019 — la thawra (« révolution ») — la classe politique corrompue est toujours en place et aucune mesure n’a été prise contre le système économique défaillant. En l’absence de réformes, la seule issue pour de nombreux Libanais est le départ. Si certains peuvent se payer un billet d’avion et obtenir des visas, d’autres doivent fuir par bateau. Selon le chercheur spécialiste des questions migratoires au Liban Kamel Dorai, « depuis le début de la crise économique et la limitation des avions du fait de la crise sanitaire, l’accès aux dollars et aux billets d’avion est devenu compliqué pour les Libanais. »

Comme si la crise économique n’était pas déjà de trop, l’explosion du port de Beyrouth le 4 août dernier est venue s’ajouter aux plaies qui frappent le pays. Le drame, qui a ravagé une partie de la capitale libanaise, a renforcé le désespoir parmi la population. Fin août, le HCR a noté une augmentation considérable des bateaux clandestins partis du Liban par rapport aux mois précédents.

« Je préfère mourir en mer que rester au Liban »

La bouche serrée, le corps tendu, Ghassan observe l’eau qui claque contre les roches de la côte tripolitaine : « Je me tenais sur ce rocher, le bateau est passé et j’ai sauté dans l’embarcation. J’ai cru que c’était la dernière fois que je mettais les pieds au Liban avant des années. » Début septembre, Ghassan et 32 autres passagers ont tenté la traversée vers l’Italie. « Il y avait trente Libanais et on était trois Syriens : un voisin, mon cousin, et moi. » Durant l’été, ce groupe d’amis a réuni assez d’argent pour acheter un bateau, parce qu’ils ne voulaient pas faire appel à un passeur. Tous les passagers se connaissent. Tous sont originaires du même quartier de Tripoli, al-Mina. « Ce n’est pas un hasard si la plupart des départs se font depuis Tripoli », note Ghassan. Délaissée par le pouvoir central, la seconde ville du pays est aussi la localité la plus pauvre du bassin méditerranéen. Parmi les victimes de la crise et de la paupérisation de la ville, les réfugiés syriens sont en première ligne. Ghassan poursuit :

C’est déjà difficile pour les Libanais. Alors imaginez pour nous, les Syriens ! J’ai des diplômes, je suis motivé, mais je ne trouve pas de travail. »

Au Liban, les ONG des droits humains dénoncent régulièrement les discriminations dont sont victimes les Syriens, notamment en matière d’accès à l’emploi.

Vue sur le souk de Tripoli. La seconde ville du Liban est la localité la plus pauvre de la côte méditerranéenne.

Ghassan lance un regard vers la ville. Quelques palmiers se dessinent le long de la corniche. De vieilles baraques longent la côte, rappelant l’ancienneté de la localité. Sur les eaux, des petits chalutiers de pêcheurs se balancent au rythme des vagues douces. « Je n’aurais jamais pensé revoir cette vue avant des années », assure Ghassan d’une voix fébrile, « je croyais vraiment qu’on atteindrait l’Europe ». Durant la traversée, après deux jours à naviguer vers les côtes italiennes, le bateau, pourtant bien équipé, a été entraîné dans une tempête, non loin de Chypre : « On a dû lancer des appels au secours. Finalement, on est entrés dans les eaux chypriotes. » Les autorités les ont transféré sur un autre bateau, qui a pris la direction des côtes libanaises : « On pensait tous arriver en Italie pour construire une vie normale. La normalité n’existe plus au Liban. » Les yeux plissés, face au soleil éclatant des fins d’étés tripolitains, Ghassan fixe l’horizon : « Je retenterai ma chance. Je préfère mourir en mer que rester au Liban. »





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Source et photos : Ines Gil pour Reporterre

. chapô : Syrien, Ghassan ne trouve pas d’emploi malgré ses diplômes. Son rêve : atteindre l’Italie.

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