Hervé Kempf

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Quand nous serons les arbres, les roches, et les oiseaux

Je sais pourquoi Alessandro Pignocchi m’a envoyé son livre. Il a compris que j’étais un arbre. Plus précisément, un tilleul argenté, planté dans une prairie exposée au nord. Ce tilleul est d’abord parti un peu tordu, et puis des soins attentifs, un tuteur provisoire, le paillage du sol en hiver — il fait très froid, là où nous vivons — lui ont donné sa force, et le voilà qui grandit. Enfin, bon, je ne suis pas vraiment le tilleul. Parfois je le suis, parfois non, mais son âme me parle, et si je le caresse, nous entrons en discussion, tous les deux. Vous voulez savoir ce que nous nous disons ? C’est très simple. Mais ça prend un peu de temps. Venez avec moi dans la prairie. Restez planté, là, regardez le paysage, lointain, au-delà de la rangée de frênes, sentez le vent qui souffle, et qui pousse les nuages là-haut, entendez le bruit d’un tracteur, au loin, et puis les oiseaux qui piaillent, près de la haie. Vous avez l’impression de ne plus penser, les mots se sont tus dans votre tête, mais vous êtes pleinement là, dans vos sensations, dans ce monde. Voilà, vous aussi parlez avec le tilleul, vous êtes dans notre conversation. Peut-être êtes-vous en fait le genêt, là, ou le pommier, ici, ou le troisième canard migrant de la bande qui passe dans le ciel vers le soleil couchant.

Pour être sincère, je dois vous dire que je ne suis pas assez souvent en conversation avec mon frère tilleul. Il m’arrive rarement de parler avec les roches (oui, les roches, bien sûr ! Croyez-vous que l’âme du monde ne palpite pas aussi dans sa minéralité ?). Je suis le plus souvent un homme sérieux, prenant le métro, regardant un ordinateur d’un air concentré, et participant à un nombre incalculable de réunions. Il m’arrive même de croire que la nature existe en dehors de moi, de nous, que je suis tellement spécifique que les êtres de chair, de plume et de paille sont des sortes d’objets étrangers. Il m’arrive de croire que le temps que nous vivons est le plus important qui soit, et que nous disposons d’un savoir plus grand que celui de tous nos ancêtres. Il m’arrive d’être tellement dans mon Moi et dans l’Homme que j’oublie le cosmos, le mystère du temps, l’insondable de la vie, le chatoiement des espaces. Heureusement, des livres comme celui d’Alessandro me ramènent à… la raison, pas celle de Descartes, mais la raison du monde qui vibre dans une myriade de résonances et de relations.

Dégustez ce livre qui va changer votre vision du monde. Et puis venez dans la prairie, peut-être, parler avec le tilleul et avec tous ses amis.


  • Petit Traité d’écologie sauvage, par Alessandro Pignocchi, éditions Steinkis, 128 p., 14 €.


Source : Reporterre









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