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Rencontre de Reporterre : « Des déchets nucléaires aux luttes sociales : on ne nous atomisera pas ! »

28 mai 2018 / Alexandre-Reza Kokabi (Reporterre)

Peut-on unir les luttes, transmettre l’énergie et faire alliance ? Pas simple, mais une révolte commune contre un système qui attaque de toutes parts la société mûrit lentement. De Bure à Belleville-sur-Loire, en passant par Notre-Dame-Des-Landes ou les universités : les débats organisés par Reporterre le 24 mai à Paris ont été riches et stimulants.

Une piscine en plastique colore un coin de la scène, vestige d’un spectacle guilleret animé par et pour des petits écoliers. Les enfants lui tournent le dos et quittent la salle Jean-Dame sagement, en rang d’oignons. Ils croisent, en sortant, un tout autre public, plus âgé, venu garnir les strapontins, débattre et marquer son opposition à l’idée de transmettre un monde semblable à un fardeau à ces petiots.

Ce jeudi 24 avril, Reporterre organisait une soirée débat : « Des déchets nucléaires aux luttes sociales : on ne nous atomisera pas ! », en partenariat avec le Réseau Sortir du nucléaire, Agir pour l’environnement, les éditions du Seuil et Radio Parleur. Les discussions ont débordé d’une aspiration enthousiaste à la transformation écologique et sociale, d’une volonté farouche de faire corps contre les répressions et les vagues de précarisation.

Première table ronde — « Les déchets nucléaires : état des lieux, état des luttes »

Le premier débat, enregistré par Radio Parleur.

Le débat était animé par Émilie Massemin (de Reporterre), avec Charlotte Mijeon, chargée de communication du réseau Sortir du nucléaire, Catherine Fumé, administratrice de SDN Berry-Giennois-Puisaye, en lutte contre la piscine de déchets atomiques de Belleville-sur-Loire, et Gaspard d’Allens, coauteur du livre Bure, la bataille du nucléaire.

Charlotte Mijeon, chargée de communication du réseau Sortir du nucléaire.

Le visage éclairé à la lueur des projecteurs de la salle Jean-Dame, Charlotte Mijeon balaye les rangs du regard. Elle porte son micro à hauteur de menton, et ouvre le bal. Chargée de communication du réseau Sortir du nucléaire, elle dessine, avec ses mots, l’itinéraire de l’uranium, ce grand voyageur, de l’exploitation des mines à la gestion des déchets radioactifs. Ces déchets, estime-t-elle, sont les grands « impensés du programme nucléaire français », dont la dangerosité « dépasse le temps d’une civilisation humaine ». Avec un zeste d’ironie, elle salue cette « riche idée de les enfouir sous terre » plutôt que de « couper le robinet ». Avec le projet gigantesque de Bure, l’État prévoit, en effet, d’enterrer les pires rebuts atomiques 500 mètres sous terre.

Gaspard d’Allens, coauteur du livre « Bure, la bataille du nucléaire ».

Le deuxième intervenant, Gaspard d’Allens, puise dans le souvenir de luttes passées, parfois oubliées. En 1987, déjà, le granite des Deux-Sèvres avait été choisi pour enfouir les déchets les plus radioactifs de l’industrie nucléaire. Le projet de l’Andra avait capoté après trois ans de vive opposition. « Bure est l’héritière de ces batailles écologiques », glisse le coauteur du livre Bure, la bataille du nucléaire.

Installé à Bure, Gaspard d’Allens évoque les « moments de vie, les instants partagés face au mépris, aux humiliations, au cynisme, à l’autoritarisme et à l’asphyxie judiciaire de l’État. » Le 22 février 2018, 500 gendarmes ont évacué brutalement le bois Lejuc occupé depuis un an et demi pour bloquer les travaux de la « poubelle nucléaire » Cigéo. De quoi décourager les opposants au projet ? Que nenni, « rien n’est fini », selon Gaspard d’Allens. À ses yeux, l’enjeu est trop important pour abandonner, et dépasse l’idée même d’un autre mode de gestion des déchets : « C’est aussi s’interroger sur quelle forme de vie on veut développer sur ce territoire. »

Catherine Fumé, administratrice de SDN Berry-Giennois-Puisaye, en lutte contre la piscine de déchets atomiques de Belleville-sur-Loire.

Catherine Fumé, administratrice de SDN Berry-Giennois-Puisaye, prend le relais et emmène l’auditoire à Belleville-sur-Loire, dans le département du Cher. Ce territoire est au cœur d’une lutte contre un projet de piscine de déchets atomiques, révélé par Reporterre. « Les luttes sont liées à des territoires, des histoires. Et à Belleville-sur-Loire, les centrales sont les principaux employeurs et font vivre les gens », observe-t-elle. Malgré ce rapport étroit avec EDF, deux collectifs de riverains, des maires, et le président du Conseil régional du Val-de-Loire se sont levés contre le projet. « Ils ne veulent pas que leur territoire soit associé à une poubelle nucléaire », souffle Catherine Fumé.

Émilie Massemin, de « Reporterre ».

À plusieurs reprises, les intervenants ont appelé à converger, le 16 juin prochain, à Bar-le-Duc, pour une grande journée de mobilisation. « La flamme existe, la question est de la ranimer, pose Gaspard d’Allens. Il est important d’articuler les pratiques, de lier dans notre ADN les barricades, une défense physique du terrain, s’ancrer, s’enraciner sur un territoire et assumer un rapport de force sur les terrains juridique et de la visibilité médiatique, pour contrer une propagande forte et l’achat des consciences du mouvement atomique. » Notamment pour « sortir d’une gestion des déchets décidée dans le huis clos des technocrates. »

« On n’est pas condamné au nucléaire et à EDF, y compris sur le terrain des emplois, clame Charlotte Mijeon. Nos choix de modèle énergétique seront importants quant au volume de déchets à gérer à l’avenir. L’urgence, c’est d’arrêter d’en produire » et, pour Catherine Fumé, de « se tenir debout pour un autre monde pour les générations à venir. »

Deuxième table ronde — « Bure, ZAD, travailleurs.euses, étudiant.e.s, migrant.e.s : comment relier les luttes face à l’État policier ? »

Le deuxième débat, enregistré par Radio Parleur.

Animée par Lorène Lavocat (journaliste à Reporterre) avec Geneviève Coiffard-Grosdoy, de la coordination de soutien à la Zad de Notre-Dame-des-Landes, Marie, du comité de soutien aux exilé-e-s occupant Paris-8, Zelda, étudiante en lutte à l’université de Paris-8 Saint-Denis, et Angélique Huguin, du groupe de soutien juridique à Bure. Un plateau exclusivement féminin !

Angélique Huguin, membre du groupe de soutien juridique à Bure.

Après un doux intermède jazzy, la parole est à Angélique Huguin, membre du groupe de soutien juridique à Bure. Elle identifie les nouveaux ponts entre les luttes, en particulier « leur nomadisme. On va de lutte en lutte, on converge plus facilement. » Elle distingue aussi « une certaine idée du monde qui nous rassemble. On lutte contre un aéroport ET son monde, contre l’Andra ET son monde et forcément, ça relie. » L’autre point de convergence réside, en son sens, dans la violence de « la répression subie, l’accusation d’association de malfaiteurs, l’intérêt à occuper l’espace que la justice nous impose. »

Geneviève Coiffard-Grosdoy, membre d’Attac et de la coordination de soutien à la Zad.

La pétillante Geneviève Coiffard-Grosdoy s’empare ensuite du micro et propose un focus sur les liens de solidarité tissés, à échelle locale, par des initiatives telles que La cagette des luttes, réseau de ravitaillement des luttes dans le pays nantais. Membre de la coordination de soutien à la Zad, elle raconte « les productions de légumes, de céréales et les fabrications de pain » à Notre-Dame-Des-Landes, notamment destinées aux exilés de Nantes. « Dans ce réseau, quatre catégories de gens s’articulent : les vigies, qui repèrent les groupes en lutte à aider ; les paysans zadistes, producteurs de denrées ; les conducteurs, qui les acheminent dans les lieux où il y a des besoins ; et les financeurs et financeuses, permettant une rétribution minimale aux paysans. »

Zelda, étudiante en lutte à l’université de Paris-8 Saint-Denis.

Zelda, étudiante en lutte à l’université de Paris-8 Saint-Denis, dépeint quant à elle l’occupation débutée en réaction au plan étudiant et la loi ORE (Orientation et réussite des étudiants) : « Nos revendications vont plus loin : contre la loi Asile et Immigration, la réforme du rail, les expulsions de la Zad, pour une motion de soutien au peuple palestinien, la régularisation des sans-papiers, l’abolition des frontières et du salariat, ou encore avec la volonté d’inclure les luttes féministes et anti-racistes. On a une idée inclusive du mouvement social et on se réclame d’une volonté de renverser le système, de se tirer du formatage propre au système capitaliste. » Elle dénonce un « débordement extrême de violence policière, une violence qui ne se cache plus » et compte « sur toutes les personnes victimes des lois discriminatoires, notamment dans les banlieues pour se soulever et faire vivre la riposte sociale. »

Toujours à Paris-8, Marie, membre du comité de soutien aux exilé.e.s, a vécu l’occupation du bâtiment B de l’université. L’édifice s’est mué, depuis quatre mois, en « lieu de vie collective, de lutte pour les papiers, la régularisation des occupants, occupantes, et de lutte plus large contre les politiques migratoires européennes. Un lieu d’occupation est avant tout un lieu de pratique quotidienne de la lutte. » Dans ce bâtiment B se sont greffées des personnes qui ne venaient pas du milieu habituel de soutien aux migrants, et se sont finalement retrouvées « à accompagner des migrants à des rendez-vous à la préfecture pour éviter que l’arbitraire ne se défoule contre eux, et révoltées, ont presque engueulé la personne au guichet. » Les exilés, eux-même, « ont souvent vécu des expériences politiques dans leur pays et ont participé bien volontiers à plein de manifestations. »

« Tous ces liens, toutes ces passerelles qui se créent ont une fonction fondamentale pour porter l’espoir, philosophe Geneviève Coiffard-Grosdoy. Bien souvient, on voit des gens écrasés par la certitude qu’ils ne peuvent rien faire. Montrer, même si c’est tout petit, qu’on peut rejoindre ou construire des lieux où il peut se passer quelque chose, c’est essentiel. »

Lorène Lavocat, de « Reporterre ».

« Au fond, embraye Angélique Huguin, on massifie un mouvement en partageant des moments de vie, de lutte, la cuisine avec les migrants, nos sacs de couchage... » Geneviève Coiffard-Grosdoy acquiesce et lâche, amusée : « Partager un sac de couchage ... ou tant d’autres choses que je n’ose pas dire ! » L’intervention cocasse de la septuagénaire provoque, dans l’assemblée… une convergence des éclats de rires.


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Lire aussi : « Des déchets nucléaires aux luttes sociales, on ne nous atomisera pas ! » - Rencontre de Reporterre le 24 mai

Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : © Eric Coquelin/Reporterre



Documents disponibles

  Le deuxième débat, enregistré par Radio Parleur.   Le premier débat, enregistré par Radio Parleur.
DOSSIER    Déchets nucléaires

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