Rencontre de Reporterre : Faisons de l’agriculture une solution au changement climatique

15 avril 2015 / Mathilde Gracia et Thomas Baspeyras (Reporterre)



Lutter contre les OGM, les pesticides, l’agro-industrie, mais aussi contrer le discours dominant sur l’agriculture qui éloigne du « bon sens paysan » : des discours toniques ont animé le débat - en musique - vendredi 10 avril à la Ferme à Paris. Conclusion : les paysan-ne-s peuvent aussi sauver la planète ! Voici le récit de la rencontre en video.


Des légumes cultivés sans pesticides et localement, un stand de crêpes bio qui fait saliver les petits et nous avec, des ouvrages sur les bienfaits de l’agriculture paysanne… Ce sont quelques ingrédients de la Ferme à Paris organisée ce week-end place Stalingrad par la Confédération paysanne.

Un événement qui a mis en avant les initiatives de demain pour favoriser une agriculture respectueuse de l’environnement, capable de devenir un outil de lutte contre le réchauffement climatique, au lieu d’y participer. C’est pour en discuter que nos invités étaient présents, lors de cette rencontre co-organisée par Reporterre avec la Confédération paysanne.

Et en musique au rythme de la fanfare qui nous a accompagnés sur une petite scène installée pour les différentes rencontres du week-end. Marie Astier, de Reporterre, et Christine Riba-Vernier, de la Confédération paysanne, animaient la rencontre. Elles ont d’abord sollicité le public avec un quizz.

Quelle est la part de l’agriculture dans les émissions de CO2 à l’échelle de la planète ? 60 % ? Non c’est moins, mais tout de même 20 % du total, c’est plus que les transports et c’est en augmentation. Et d’où viennent-elles ces émissions ? Oui, des engrais, de l’élevage, de la déforestation… Les tracteurs ? « Pas classés dans les facteurs les plus émetteurs », précise Christine.

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Jacques Caplat, Benoit Biteau, Marie Astier, Maxime Combes, Josie Riffaud, Katia Roesch et Christine Riba-Vernier

Jacques Caplat : « La sélection génétique doit être maîtrisable par les paysans et doit se faire dans les fermes »

Le quizz est à peine terminé que la salle prend déjà la parole. Un homme, en fait c’est un comédien, demande : « Il y a quand même des solutions qui existent déjà, il y a des OGM qui permettent de résister contre la sécheresse, c’est une solution. » Jacques Caplat, agronome et spécialiste de l’agriculture biologique, réplique du tac au tac. Pour une réelle adaptation à l’environnement et au climat, les plantes doivent être sélectionnées de façon évolutive « terroir par terroir » et par les paysans eux-mêmes. « Les OGM c’est exactement l’opposé de ça », dit-il.

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Pour Benoît Biteau, ancien généticien et paysan bio en Charente-Maritime, les OGM « menacent la diversité et le patrimoine génétique sur lequel on peut s’appuyer demain pour faire du développement ». Ils représentent un modèle agricole gourmand en intrants, néfaste pour l’eau et les sols. Ce même modèle est défendu par le projet du barrage de Sivens où les alternatives à l’irrigation par le stockage n’ont même pas été étudiées : « On adapte la nature plutôt que d’adapter le modèle agricole », dit Benoît Biteau.

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La question de l’irrigation est aussi un enjeu crucial dans les pays du sud, où l’accès à l’eau est une question de survie et où les effets du changement climatiques sont les plus importants, a rappelé Katia Roesch, agronome et membre de l’ONG Agronomes et vétérinaires sans frontières. L’agro-écologie est souvent une réponse adaptée aux besoins pour des « aménagements plus petits et mieux gérés ».

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Benoît Biteau : « Le niveau de technicité de ma ferme n’est pas là pour effacer la main d’œuvre mais pour effacer la pénibilité du travail »

Et des exploitations plus petites n’entraînent pas un retour à la bougie ni un refus de la technique, explique Benoît Biteau. « Les agriculteurs traditionnels sont toujours épatés par le niveau de technicité de ma ferme ». Une technicité qui sert d’abord à effacer la pénibilité du travail.

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Mais la mécanisation permet de libérer du temps et « c’est ce qui manque aujourd’hui aux agriculteurs pour avoir une meilleure qualité de vie », s’inquiète un spectateur. « La mécanisation n’a jamais été pensée pour améliorer les conditions de travail », répond Jacques Caplat, son objectif a toujours été de libérer des bras pour participer à la production industrielle. « C’est un frein au développement d’avoir tant de paysans qui ne produisent pas pour les marchés mondiaux », ajoute Maxime Combes pour expliquer la position productiviste.

Josie Riffaud : « Il faut distinguer l’élevage de la production de viande »

La question de l’élevage est soulevée par un spectateur qui s’interroge : dois-je devenir végétarien ? Josie Riffaud, paysanne et chargée de la question du climat à la Confédération paysanne, tient à bien distinguer « l’élevage de la production de viande ».

Si la production industrielle concentre tous les problèmes environnementaux actuels, l’élevage à échelle humaine a un rôle social et économique indispensable : traction animale, économies pour les plus pauvres, occupation de l’espace, engrais… Josie Riffaud le rappelle aussi pour les végétariens : « Ok, mais il va falloir être en bio ». Le végétal est aussi néfaste pour la santé et l’environnement et est souvent cultivé hors de la terre !

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Pour comprendre comment nous en sommes arrivés à un système agricole aussi absurde, Maxime Combes, économiste et membre d’Attac, analyse les évolutions de l’agriculture avec le capitalisme.

Aujourd’hui la production agricole est hyper-spécialisée dans chaque pays et elle conduit à renforcer certaines cultures pour satisfaire les marchés internationaux : « Les systèmes agro-industriels captent la valeur sur les territoires pour assouvir leur propre exigence de rentabilité », dit Maxime Combes. Il décrit la phase ultime de cette intégration de l’agriculture au modèle capitaliste : la financiarisation. Le blé et les terres cultivables sont devenus des actifs financiers soumis à la spéculation, aux dépens des paysans.

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Benoît Biteau : « La FNSEA utilise les outils de la dictature : l’ignorance et la misère »

Pour Benoît Biteau, l’acteur français qui pousse le plus l’agriculture dans ce sens c’est la FNSEA, le principal syndicat agricole en France qui a « tenu les politiques publiques pendant très longtemps ». Face à l’omnipotence du syndicat qu’il qualifie de « syndicat-dictateur », Benoît Biteau appelle à la démarcation qui commence dans le vocabulaire : « Laissons-leur les termes d’exploitation, d’exploitants, d’exploités et continuons d’employer le terme paysan. »

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Pourtant les solutions existent et elles sont nombreuses. Pour Josie Riffaud, elles représentent « un projet politique alternatif à l’ultralibéralisation » pour lequel se bat la Confédération paysanne depuis 1987.

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Une agriculture plus respectueuse de l’environnement, c’est aussi des économies pour les collectivités sur le long terme, puisqu’il ne faudra pas investir pour dépolluer les sols et l’eau. Jacques Caplat remarque une prise de conscience, il partage l’expérience qu’il a eue avec la communauté d’agglomération de Perpignan Méditerranée : « Ils se rendent compte que ça ne coûte pas plus cher de faire produire localement en bio, que d’acheter de la merde qui vient de loin », dit-il.

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Maxime Combes : « Il faut qu’on juxtapose et qu’on articule ces initiatives citoyennes et ces engagements individuels avec des batailles globales »

Conclusions ? Soutenons l’agriculture paysanne, achetons bio mais local, réduisons nos consommations de viande industrielle… Néanmoins, ces gestes n’ont de sens que s’ils sont complétés par une bataille plus globale comme le dit Maxime Combes.




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Lire aussi : Oui, on peut vivre sans pesticides ! La vidéo de la Rencontre de Reporterre

Source : Mathilde Gracia pour Reporterre

Videos : Thomas Baspeyras pour Reporterre

Une rencontre menée en partenariat avec la campagne Envie de paysans (Infos).

Photos : Lucas Mascarello pour Reporterre

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