Retour dans la nature : la vie sauvage s’est épanouie, respectons-la

Durée de lecture : 8 minutes

16 mai 2020 / Gaspard d’Allens (Reporterre)



Oiseaux, insectes, mammifères… Ces 45 jours d’accalmie, en pleine période de reproduction, ont permis un début de « réensauvagement ». Naturalistes et organisations environnementales appellent à un déconfinement pédagogique pour éviter un afflux massif dans les espaces naturels. Et plaident pour une « nouvelle culture de l’humilité ».

La faune et la flore sauvage ont bénéficié pendant deux mois d’un répit salvateur. Comme une respiration. Un temps suspendu rompant l’éternelle prédation de l’humain sur la nature. En son absence, elles ont pu s’épanouir, se développer là où on ne les attendait pas, gagnant les rues des villes, nichant dans les interstices libérées de notre emprise. Alors que la population française restait cloîtrée entre quatre murs, la nature s’est, elle, littéralement, déconfinée.

« Les animaux ont occupé des espaces qui leur étaient auparavant interdits », confirme le président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), Allain Bougrain-Dubourg, joint par Reporterre. « C’est une situation inédite, une première dans l’histoire. Des lieux comme l’estran – la bande littorale à cheval entre les marées — n’ont pas été foulés par l’humain pendant plusieurs mois. »

En Camargue, la LPO a identifié 89 espèces d’oiseaux en train de nicher. Un record. Des Ibis falcinelles, vivant habituellement à l’autre bout de l’Europe dans le delta du Danube, ont été observés en grand nombre dans le parc naturel régional.

En Charente-Maritime, des héronnières sont également apparues au bord des routes. Près du Cap d’Agde, une colonie de sternes caugek a élu domicile sur la plage de Portiragnes à deux pas des campings. Les sentiers désertés du littoral et les plages où le plaisancier posait habituellement sa serviette de bain se sont métamorphosées en nids douillets pour une multitude d’oiseaux comme les gravelots à collier interrompu, les échasses ou les avocettes. En montagne, le grand tétras et le lagopède alpin sont sortis des recoins dans lesquels ils étaient cantonnés.

Les plages se sont métamorphosées en nids douillets pour une multitude d’oiseaux comme les gravelots à collier interrompu.

Selon Frédi Meignan, le président de l’association Mountain wilderness, « on assiste à un tout début de réensauvagement. Une part du vivant s’est habituée à vivre sans les humains. » Le confinement a coïncidé avec la période de reproduction. Une année que la philosophe Virginie Maris, juge « miraculeuse ». Les espaces naturels se sont transformés en nurseries. De nombreuses espèces ont mis bas et des oiseaux couvent toujours. Les forêts regorgent de petits qui n’ont encore jamais rencontré les humains. « Nos imaginaires étaient verrouillés par notre proximité avec une nature très dégradée. Avec le confinement, tout a volé en éclat, estime-t-elle. La nature s’est redéployée et l’on a pris conscience du caractère toxique de nos interactions avec elle. »

« Nous devons apprendre à partager la Terre »

L’arrêt des activités humaines a stoppé un carnage rendu invisible tellement il était devenu quotidien. « Quelques milliers de chouettes et de putois, des dizaines de milliers de salamandres et de hérissons et des millions d’insectes ont eu la vie sauve du fait d’un trafic routier réduit », écrivent, dans un communiqué commun, plusieurs associations écologistes et naturalistes dont l’Aspas, la LPO et France Nature Environnement.

Ces organisations pensent que la pandémie actuelle est une occasion unique pour réfléchir à une nouvelle relation avec le vivant. Le virus du Covid-19 est, lui-même, issu d’un rapport destructeur à l’environnement, directement lié au saccage des forêts et des écosystèmes. « Nous devons changer cette mentalité, arrêter de gérer les espaces naturels par le fusil, la chasse, le piégeage, dit le naturaliste Pierre Rigaux. Cette relation malsaine de prédation et d’exploitation a favorisé l’émergence de l’épidémie à l’autre bout du monde. »

Pour la philosophe Virginie Maris, il faut profiter de cette période « pour réfléchir à une autre manière d’habiter l’espace, de façon moins brutale et moins mortifère pour les non-humains. La Terre ne s’occupe pas comme un champ de bataille, nous devons apprendre à la partager. »

Concrètement, plusieurs naturalistes et organisation appellent à un déconfinement pédagogique pour éviter un afflux trop massif dans les espaces naturels. Les journées du mois de mai sont d’ordinaire celles où il y a le plus d’affluence et les frustrations engendrées par le confinement ne risquent pas d’arranger les choses.

« Des dizaines de milliers de salamandres et de hérissons ont eu la vie sauve du fait d’un trafic routier réduit. »

« Dès que l’humain réoccupe l’espace, évidemment il y a concurrence et risque de conflit », note l’ornithologue Allain Bougrain-Dubourg. Il a enjoint les autorités à faire au plus vite « un état des lieux ». Si certains naturalistes ont pu obtenir des dérogations pendant le confinement, la plupart sont en effet restés chez eux. « On manque de données et de remontées du terrain pour connaître l’état de la faune, son nouveau territoire », dit-il. « Si on constate dans certaines zones un épanouissement remarquable de la nature, on pourrait imaginer y faire quelques jachères. Il ne s’agit pas d’interdire l’accès au plages mais d’être plus attentif et précautionneux. »

« Notre fragilité pendant le confinement a fait écho à celle de la faune sauvage »

Après huit semaines sans fréquentation humaine, l’association Rivages de France s’inquiète d’une possible « hécatombe » avec le retour du public sur les plages : « La situation de l’année 2020 qui semblait exceptionnelle pour la reproduction pourrait s’avérer catastrophique : œufs écrasés, nichées piétinées, poussins séparés de leurs parents voire dévorés par les chiens non tenus en laisse », écrit-elle dans un communiqué.

Les associations ont multiplié les recommandations pour éviter le drame : suivre les sentiers balisés, gagner le plus rapidement le fil de l’eau, éviter de fréquenter le haut de plage, les dunes de sable ou celles végétalisées en arrière du littoral, tenir en laisse son chien et surtout s’éloigner des oiseaux posés au sol. « S’il pousse des cris répétés, rassurez-vous, il va bien, il s’agit juste d’une manœuvre pour vous faire partir ! », prévient la LPO.

Dans le Languedoc-Roussillon, France nature environnement a aussi donné quelques conseils au grimpeurs pour que le retour sur les falaises n’impacte pas la biodiversité. « Des oiseaux comme le faucon crécerelle, le faucon pèlerin ou le grand duc d’Europe ont pu nicher sur les voies d’escalade. À l’approche des trous dans les falaises, il convient de rester attentif à la présence de nids et en cas de nidification il faudrait mieux arrêter de grimper sur le secteur », avertit l’association.

Frédi Meignan espère qu’une « nouvelle culture de l’humilité » va émerger. « Notre fragilité pendant le confinement a fait écho à celle de la faune sauvage. Avant, on était des consommateurs d’espace, tout puissants, comme des aménageurs, des gros bourrins. »

« Le promeneur n’est pas le premier coupable. Loin de là ! »

Avec légèreté, l’humain va devoir réapprendre à « marcher sur Terre », pour reprendre les mots du président de la LPO. Ne plus entrer dans les espaces naturels comme sur un terrain conquis. Il pense que l’époque est mûre :

Il s’est joué quelque chose d’exceptionnel pendant le confinement. Depuis leur fenêtre, leur balcon ou leur jardin, les citoyens ont regardé la nature avec une compassion et une attention nouvelle. Pour la première fois, ils on entendu le chant des oiseaux sans pollution sonore. Nos sens se sont réveillés, on a réappris à goûter, caresser, sentir... »

L’initiative « confinés mais aux aguets », lancée par la LPO, invitait les particuliers à recenser les oiseaux observés depuis leur domicile. L’association a reçu plus de 900.000 réponses. Du jamais-vu.

« Des oiseaux comme le faucon crécerelle ont pu nicher sur les voies d’escalade. »

Attention cependant à ne pas trop idéaliser l’avenir, avertit le naturaliste Pierre Rigaux. Dans le combat contre l’érosion de la biodiversité, comme dans la lutte contre le réchauffement climatique, les comportements individuels ne font pas tout. « Le promeneur n’est pas le premier coupable. Loin de là ! C’est l’urbanisation et l’agriculture industrielle qui dégradent les espaces naturels, les pesticides qui tuent la faune sauvage, la chasse qui érode la biodiversité. »

Sur ce front, le monde d’après pourrait bien ressembler à celui d’avant. Les lobbyistes de l’agro-alimentaire s’activent plus que jamais. Le gouvernement a également profité de la période pour affaiblir le droit environnemental et la chasse reprend au gré des dérogations accordés par les préfets. « Ne tombons pas dans le mirage, prévient Pierre Rigaux. Le combat doit continuer ! »


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre



Lire aussi : Dans les cités silencieuses, les scientifiques à l’écoute de la biodiversité retrouvée

Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Photos :
. chapô : Ibis falcinelle en Camargue gardoise. ImAges ImprObables / Flickr
. Hérisson. Vigneron / Flickr
. Faucon crècerelle. Jose Manuel Armengod / Flickr
. Gravelot à collier interrompu. Pidgifr / Flickr

DOSSIER    Animaux Coronavirus

THEMATIQUE    Nature
25 mai 2020
À pied, à vélo, en canoë… Voyager lentement pour se reconnecter au vivant
Enquête
26 mai 2020
En Bretagne, la liberté d’informer sur l’agroalimentaire est menacée
Tribune
25 mai 2020
La Guyane ébranlée par un nouveau projet de mégamine à ciel ouvert
Info


Dans les mêmes dossiers       Animaux Coronavirus



Sur les mêmes thèmes       Nature