Rosiers centenaires, rhododendrons... Une myriade de plantes sauvées d’un gros chantier parisien

Durée de lecture : 6 minutes

15 octobre 2020 / Quentin Zinzius (Reporterre)



Un gros chantier, et des fleurs en perdition ? Les Grands voisins, site emblématique du 14e parisien, n’accueillent plus d’associations et se transforment en écoquartier. Et grâce à quelques habitantes, les rosiers centenaires, la dentelaire du cap ou les rhododendrons ne seront pas détruits lors des travaux.

  • Paris, reportage

Des planches, quelques meubles, et des allers-retours incessants entre la cour et les camions. Pas de doute, l’heure est au déménagement ce 13 octobre, pour les Grands voisins. Voilà cinq ans qu’un collectif d’associations s’était emparé des 3.5 hectares de l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul, dans le 14e arrondissement parisien. Les occupants laissent aujourd’hui le champ libre au chantier qui transformera le lieu en écoquartier. Sous la pluie, ils s’affairent à démonter les structures en bois, tambourinent les planches à grands coups de marteaux, pendant que d’autres les chargent dans les camions. « Nous avions déjà libéré une partie de l’espace occupé fin 2017 pour le début des travaux », se souvient Bérénice Perrein, membre de Yes we camp, une des associations occupant les lieux, au côté d’Aurore, et de Plateau urbain. D’ici quelques jours, l’espace sera définitivement libéré pour laisser place aux engins de chantier. Une transformation qui a bien failli finir en coupe rase pour les plus anciens occupants de ces lieux que sont les arbres et autres plantes, décrites notamment par Chateaubriand dans les années 1840 — il évoquait notamment « les lilas, les azalées, les pompadouras et les rhododendrons du jardin ». [1]. Seuls quelques arbres devaient être conservés pour le futur écoquartier.

Les quelques grands arbres de la cour ne seront pas coupés lors des travaux.

Une « communauté végétale » en sursis

Une situation qui a fait réagir certains occupants du lieu. Rosiers, figuiers et autres cotonéasters ne pouvaient pas disparaître. « Ces plantes forment une véritable communauté végétale. Elles vivent et s’épanouissent ici et ensemble, dans ce lieu, pourtant très éloigné de leur milieu d’origine », explique Isabelle Delatouche, artiste et membre des Grands voisins, très investie pour ces plantes. « On ne pouvait pas laisser faire cela, ces plantes sont les racines vivantes. » Très vite, une opération de sauvetage s’est organisée autour de ces plantes, nommées pour l’occasion les « petites voisines ».

Un premier inventaire des plantes a été effectué fin 2019, et les premières idées ont fleuri. Alors étudiante en design, Bérénice a décidé de s’emparer du problème dans son projet d’étude. « L’objectif était de créer des caissons en forme d’alvéoles, déplaçables, qu’on installerait dans l’avenue Denfert-Rochereau. » Mais la nécessité d’un espace de stockage pour le matériel, et de l’accès à un point d’eau sur la voie publique, ont obligé la pétillante jeune femme à revoir ses plans. « On a contacté la fondation Cartier, qui a accepté de nous prendre quelques plantes… mais on ne voulait pas les disperser », explique-t-elle.

Isabelle Delatouche récupère les dernières plantes pouvant être sauvées.

Finalement, après presque un an de recherches et de discussions, une réponse a été trouvée : les plantes seront envoyées à Vives les groues, un autre site occupé par Yes we camp, situé à Nanterre. Il a bien sûr fallu avant cela consacrer plusieurs journées à déterrer et à placer les plantes dans des pots. Pour cela, elles ont pu compter sur des bénévoles et sur des travailleurs envoyés par l’association Aurored’aide aux migrants.

« On espère qu’elles vont survivre au déménagement »

Du 13 au 15 octobre, une étape supplémentaire de cette importante opération de sauvetage a été franchie. « On a sauvé tout ce qui était déplaçable. Du petit carré de pelouse, jusqu’aux petits arbres ! » reprend Bérénice. En tout, plus de 200 sujets ont été inventoriés par des bénévoles, et seront stockés en pots à Nanterre le temps des travaux, prévus pour quatre ans. Malgré tout, certaines plantes ne sont pas encore sorties d’affaire.

Bérénice prépare les boutures.

Dans un coin de la cour Robin, un gros buisson de petites fleurs bleues --- de la dentelaire du cap — inquiète particulièrement Isabelle, coiffée d’un chapeau gris. « Ces fleurs ne supportent pas le froid. Mais elles ont survécu ici, car derrière ce mur se trouve la boulangerie, qui dégage beaucoup de chaleur ! » explique-t-elle. Des conditions difficiles à retrouver ailleurs. « J’en ai fait quelques boutures pour chez moi… mais on espère qu’elles vont survivre au déménagement », confie l’artiste. Derrière elle, Bérénice jette un dernier regard sur un immense mur végétal. « Celui-là c’est de la glycine, on ne peut pas le déplacer, on doit en faire des boutures », explique-t-elle. À l’aide d’un sécateur, elle prélève quelques jeunes branches, en retire quelques feuilles, et les place dans un verre d’eau. « D’ici quelques jours on n’aura plus accès au site, il est urgent de sauver ce qui peut encore l’être », explique-t-elle.

En attendant leur transport, les plantes sont regroupées le long du mur de glycine.

Cet après-midi-là, les deux femmes ont d’ailleurs une opportunité inattendue : après quelques échanges avec la mairie du 14e arrondissement, il a été convenu d’une visite sur la partie déjà en chantier du site, afin de récupérer plusieurs rosiers très anciens. Une chance, alors que la demande, faite auparavant auprès du promoteur, n’avait donné aucune réponse. Armées d’une brouette, d’outils en tout genre et de quelques bras supplémentaires, les deux femmes se dirigent vers le chantier. Arrivées au pied de deux immenses rosiers, les troupes s’affairent. Pendant que certains font des boutures de ces géants, hauts de plus de trois mètres, d’autres partent à la rescousse de spécimens de plus petite taille. En moins d’une heure, l’équipe aura réuni une dizaine de plants de rosiers différents, et ramassé plusieurs coings. [2] « C’est sûrement la dernière fois qu’on les voit, regrette Bérénice, mais peut-être qu’avec ces boutures, on parviendra à sauver ces espèces très anciennes ».

Isabelle profite du parfum d’une des dernières fleurs de ces vieux rosiers.

Mais l’aventure des « petites voisines » n’est pas terminée pour autant. « Pendant toute la durée des travaux, il va falloir continuer à entretenir ces plantes », explique Bérénice. Un coût, estimé à quarante euros par plante, collecté uniquement grâce à une cagnotte en ligne. En effet, si les plantes sont censées rejoindre le futur écoquartier une fois construit, le promoteur n’a pour l’instant fait preuve d’aucun soutien financier au projet. Bérénice ne désespère pas. « C’est dans leur intérêt de reprendre des plantes acclimatées depuis plusieurs centaines d’années », explique-t-elle. Isabelle, elle, imagine déjà une suite au projet :

Jusque-là, on se contentait de raser systématiquement pour tout reconstruire. C’est la première fois que les plantes sont élevées au rang du sujet, et non plus seulement d’objet. Alors on espère que cette idée va se diffuser, et être appliquer à d’autres projets ! »


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[1« Mes arbres sont de mille sortes. J’ai planté vingt-trois cèdres de Salomon et deux chênes de druides […] De vieux ecclésiastiques vont errant parmi les lilas, les azalées, les pompadouras et les rhododendrons du jardin, parmi les rosiers, les groseilliers, les framboisiers et les légumes du potager… » François-René de Chateaubriand, 1848, Mémoires d’Outre-tombe, tome 3, livre 36, chapitre 1.

[2Les fruits du cognassier.


Source et photos : © Quentin Zinzius pour Reporterre
. chapô : Une dizaine de rosiers sont sauvés in extremis du chantier.

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