SPÉCIAL OUTRE-MER - En Guyane, l’orpaillage illégal s’intensifie pendant la pandémie

Durée de lecture : 7 minutes

4 avril 2020 / Gwenvaël Delanoë et Juliette Cabaço Roger (Reporterre)



Profitant de la crise sanitaire, les orpailleurs clandestins en Guyane ont intensifié leur activité et se sont rapprochés des villages. Cela provoque l’inquiétude des Amérindiens wayanas, qui craignent la diffusion du coronavirus. En attendant une réponse concrète de l’État, la situation est instable.

Samedi 4 avril 2020, Reporterre a consacré trois articles à la crise du Covid-19 outre-mer. En plus de celui-ci, vous pouvez lire « Rendues vulnérables par un système de santé dégradé, les Outre-mer se préparent au pire » et « À Mayotte, le coronavirus s’installe dans un département sinistré ».


  • Haut-Maroni (Guyane), reportage­

« C’est très, très tendu. » Anawaike Pinkali, porte-parole et petit-fils du Gran Man Amaï Poti Twenké — chef suprême des Amérindiens wayanas — résume la situation actuelle sur le Haut-Maroni, fleuve-frontière entre la Guyane et le Suriname. Depuis deux semaines, début du confinement dû au coronavirus, l’eau du fleuve se salit à vue d’œil selon les habitants, et les allées et venues de pirogues d’orpailleurs clandestins se multiplient, y compris la nuit. Les garimpeiros, profitant de la crise sanitaire et de la faible présence de militaires français sur le fleuve, ont intensifié leur activité et se sont rapprochés des villages. La réaction des Wayanas, très ferme, ne s’est pas fait attendre.

Et pour cause : lourde pollution de l’eau et des poissons au mercure, pression accrue sur le gibier en forêt, sentiment d’insécurité... Alors que le fléau de l’orpaillage illégal pèse sur les habitants du fleuve depuis plus de vingt ans, les autochtones redoutent maintenant la propagation accélérée du virus via l’activité des orpailleurs, pour la plupart brésiliens. Un cas a déjà été diagnostiqué à Maripasoula, la ville la plus proche, base-arrière logistique de l’orpaillage illégal. « Les Brésiliens font un peu n’importe quoi, ils ne respectent pas le couvre-feu [décrété par le préfet, de 21 h à 5 h, jusqu’au 15 avril] et ne font pas les “gestes-barrière”, dit Anawaike. Et les Amérindiens sont des gens à risques : il y a beaucoup d’Amérindiens atteints de diabète », et donc plus vulnérables au Covid-19. « J’ai peur pour ma famille. » Le lit de réanimation le plus proche est à Saint-Laurent-du-Maroni, à environ 250 kilomètres à vol d’oiseau au-dessus de la canopée.

Barge d’orpailleurs sur le fleuve Maroni. Selon les estimations du ministère des Armées, 10.000 garimpeiros habitent la jungle guyanaise.

Les Amérindiens voulaient mettre en place « un barrage total »

Vendredi 27 mars s’est tenue une réunion des chefs coutumiers Wayanas des deux rives, guyanaise et surinamaise, au village Twenké. Très en colère, ils ont pris la décision de faire « un barrage total » sur le fleuve, à partir du lundi suivant, pour ne laisser passer « aucune pirogue extérieure au village ». Selon Anawaike, « ils voulaient carrément couper le robinet ». Dans la foulée, une délégation s’est rendue au village orpailleur de Yao-Pasi, tout proche, pour avertir ses habitants de l’action à venir et les sommer de stopper leurs activités. « Ils n’étaient pas les bienvenus. Il y a eu un peu de tension. » « Les Brésiliens ont la tête dure, note Léon Ribas, enseignant et habitant de Taluen. Je pense qu’ils ne vont pas se laisser faire dégager parce qu’un capitaine amérindiens le leur dit. »

Mais l’action n’a pas eu lieu : la préfecture, alertée des intentions des Wayanas, a réagi et envoyé des gendarmes sur place, lundi 30 mars, pour se réunir avec les autorités coutumières et des militaires surinamais. L’option d’un barrage total a été rejetée par les gendarmes : elle nécessiterait une coopération complexe avec le gouvernement du Suriname. L’option d’un « poste de contrôle » a été alors proposée. Mais les chefs coutumiers « sont très, très déçus, explique Anawaike. Ils voulaient faire ce barrage pour bloquer le Covid-19. » Le jeune homme, lui, s’est positionné contre une action sans accord de l’État, mais il n’a pas remporté l’adhésion : « Je ne me suis pas fait huer, mais je me suis mis les jeunes et une partie de ma famille à dos. »

Le matériel utilisé dans les camps d’orpaillage transite sur le fleuve en pirogue de fret.

La colère est telle que certains habitants menaceraient « d’armer les Wayanas », situation qui s’est déjà produite en 2013 quand un groupe d’Amérindiens avait intercepté d’eux-mêmes des garimpeiros et saisi leur matériel. Le Gran Man Amaï Poti, lui, traduit par Anawaike, aurait lancé aux communes de l’intérieur un ultimatum. Au téléphone, il aurait dit au sous-préfet Frédéric Bouteille : « Si vous ne faites rien du tout d’ici la semaine prochaine, sachez qu’on va se mobiliser. »

« Ce sera comme d’habitude, une fois que les gendarmes seront partis, ça va recommencer »

Mardi 31 mars, gendarmes et Wayanas sont allés visiter les lieux stratégiques à surveiller, comme la crique Lipo-Lipo, en amont, fréquentée par les orpailleurs de Yao-Pasi. Deux garimpeiros ont été surpris sur place : deux pirogues en bois, un quad et une dizaine de jerricans de carburant auraient été saisis, procédure connue des gendarmes et orpailleurs depuis le lancement du plan Harpie il y a plus de dix ans pour « paralyser les sites d’orpaillage illégal ». Une « paralysie » très limitée, puisque l’assocation WWF estime que 157.000 hectares de forêt guyanaise ont été détruits par l’activité aurifère entre 2001 et 2018.

« Ce sera comme d’habitude, une fois que les gendarmes seront partis, ça va recommencer », déplore Léon. Le préfet, Marc Del Grande a, quant à lui, déclaré « avoir augmenté le nombre de patrouilles sur le fleuve » ce mardi. D’ici vendredi 3 avril, date de la prochaine réunion, les Wayanas attendaient fermement une solution concrète de la part des services de l’État.

Quant aux militaires surinamais, malgré leur présence lors des réunions, leur implication réelle ne laisse personne dupe et les Wayanas ont peu d’espoir en une coopération transfrontalière. Un coup d’œil en face de Twenké, au Suriname, suffit pour comprendre pourquoi : le poste militaire est installé juste à côté du « Chinois », commerce qui approvisionne autant les autochtones que les garimpeiros. Certains soirs, on y croise les soldats attablés à boire des bières en compagnie d’orpailleurs clandestins... Sous l’influence du Gran Man surinamais, Ipomadi Pelenapin, ces commerces ont désormais fermé leurs portes afin de limiter la propagation du virus. Les denrées sont distribuées à travers une grille, « mais ça n’empêche pas les gens d’y aller et de se serrer la main, et de partager la même bouteille », observe Léon.

« Les frères du littoral sont en alerte et pourraient se mobiliser »

Sur le littoral, les organisations autochtones ont les yeux rivés sur le Haut-Maroni. Sylvio Van Der Pijl, président du Grand conseil coutumier — une instance représentative des autochtones — craint « d’aller vers un conflit que personne ne veut avec les Brésiliens, la population et les gendarmes. Les Brésiliens peuvent être prêts à tirer. On ne peut pas prendre les armes pour régler son problème. »

Des gendarmes accompagnés de Wayanas ont saisi du matériel sur un des sites d’orpaillage clandestin.

Vu la profusion d’armes dans la région, le nombre d’orpailleurs clandestins, dont le nombre est estimé autour de 2.000, et l’incident de 2013, la situation pourrait déraper. Un barrage total sur le fleuve, « n’est-ce pas aggraver la situation ? », s’inquiète Sylvio Van Der Pijl. En novembre, le Grand conseil coutumier avait d’ailleurs rappelé une nouvelle fois les problèmes d’orpaillage à Annick Girardin, ministre des Outre-Mer, sans obtenir de réponse concrète. « Les frères du littoral sont en alerte sur la réponse du préfet, annonce le président, et il pourrait y avoir une mobilisation. »

Sur les réseaux sociaux, les messages de soutien affluent, notamment en provenance des autres peuples amérindiens de Guyane comme les Kali’na ou les Wayãpi. « On garde les yeux sur ça, dit Milca Sommer-Simonet, présidente de l’Onag, l’Organisation des nations autochtones de Guyane. Les informations circulent par les réseaux, les gens de l’extérieur s’appellent, mais la communication avec les Wayanas est difficile. » La faute à un réseau et une couverture internet lacunaire en pays Wayana.

Un message de soutien de Claudette Labonté, présidente de la Fédération Parikweneh.

D’autres actions s’organisent également pour pallier les manques causés par la pandémie. La crainte d’une pénurie alimentaire s’est fait entendre à Maripasoula, ville où les Wayanas font leurs provisions. Certains habitants redoutent que les garimpeiros viennent piller les abattis — cultures sur brûlis — si le cas se présente. « L’Onag, avec d’autres associations, est en train de prévoir des achats et acheminements de denrées alimentaires là-bas. Ils ont besoin de nourriture », dit Milca. À Maripasoula, les marchandises disparaissent vite des étals et certains habitants se replient sur la chasse et la pêche. Mais une grande partie des poissons consommée par les Wayanas est contaminée au mercure dû à l’activité aurifère.





Lire aussi : Bolsonaro laisse les Brésiliens à la merci du coronavirus

Source et photos : Gwenvaël Delanoë et Juliette Cabaço Roger pour Reporterre

. chapô : Des gendarmes accompagnés de Wayana ont saisi du matériel sur un des sites d’orpaillage clandestin. © Anawaike Pinkali

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