Tir groupé contre l’écologie : la victoire des Verts provoque la rage des conservateurs

Durée de lecture : 11 minutes

23 juillet 2020 / Gaspard d’Allens (Reporterre)



Après la vague verte aux municipales, l’offensive médiatique antiécolos n’a pas tardé. Sur les plateaux TV, dans les journaux conservateurs ou sur les réseaux sociaux, la virulence des attaques de la droite et des milieux économiques « montre que les écologistes deviennent des opposants dangereux qui menacent leur position ».

Cet été, la peur a saisi l’autre camp. Après la victoire d’Europe Écologie — Les Verts aux municipales et la publication des propositions faites par la Convention citoyenne pour le climat, une déferlante d’insultes à l’encontre des écologistes a inondé les plateaux TV, les Unes des journaux conservateurs et les réseaux sociaux. Les thuriféraires de l’ordre établi ont déploré le grand retour de « l’écologie punitive » et de « l’autoritarisme vert ». À en croire les éditorialistes — quasiment tous des hommes blancs de plus de 60 ans, bien installés dans leur position —, une ombre plane sur la France. Les « Khmers verts » sont aux portes du pouvoir et « les ayatollahs de la décroissance » menacent nos libertés.

« Idéologues », « marchands de peurs », « obscurantistes », « partisans du retour à la bougie » et même « nazi écologie »… La virulence des attaques de la droite et des milieux économiques a sûrement été à la mesure de leur sentiment d’insécurité. « Ils sont en train de perdre la bataille culturelle, estime le politologue Simon Persico. Ils sont aigris et déçus. Les écologistes deviennent des opposants dangereux qui menacent leur position. Aujourd’hui, tous les signes montrent que la dynamique est clairement du côté de l’écologie politique », précise le chercheur.

L’hostilité vis-à-vis des défenseurs de l’environnement a décuplé. On a assisté ces dernières semaines à un tir groupé, une salve de critiques, toutes associées au même registre argumentatif, dénigrant la radicalité de l’écologie, son supposé fondamentalisme ou son côté sectaire.



Le 1er juillet, Le Point, journal appartenant au milliardaire Pinault, consacrait sa Une aux « clowns de l’écologie ». Dans un long dossier, entrecoupé de publicités, le journal tentait d’expliquer « comment sauver la planète en échappant aux délires décroissants » à grand renfort de technologies, d’innovations scientifiques ou d’entrepreneuriat.

« Il y a chez les écologistes ce démon anti-humaniste »

Le 2 juillet, Valeurs actuelles, hebdomadaire d’extrême droite détenu par le magnat Iskandar Safa, affirmait que « les écologistes ne poursuivent qu’un but : fonder en droit le totalitarisme ». Sur CNews, appartenant au milliardaire Vincent Bolloré, Éric Zemmour, condamné à plusieurs reprises pour « provocation à la haine raciale », reliait la question environnementale à ses obsessions identitaires en déclarant le 29 juin que « le vert des Verts correspond, comme par hasard, au vert de l’islam ». Une demi-heure plus tard sur la même chaîne, Michel Onfray, philosophe, prenait le relais et dénonçait « le catéchisme écolo » :

On va avoir droit à du tofu dans les cantines […]. Vous avez un tas d’enfants à qui on explique à l’école qu’il faut apprendre à lutter contre le réchauffement climatique, qu’il faut pratiquer le tri, qu’il faut économiser la planète, qu’il faut manger moins de viande. Quand vous me parlez des jeunes aujourd’hui je vois l’effet d’un endoctrinement. »

Je ne vais pas vous dire qu’il n’y a pas de réchauffement climatique ou qu’il n’y a pas d’extinction des espèces. Mais le philosophe que je suis pose la question de l’origine. Est-ce que la cause est anthropique ? Est-ce que les hommes sont responsables ? Le philosophe que j’essaie d’être pense en termes de longue durée et vous savez bien qu’il y a eu des réchauffements climatiques, des refroidissements climatiques alors que les hommes n’étaient même pas sur la planète. »

Au fil de l’été, les polémiques grossières se sont multipliées dans la plupart des médias mainstream. Le 4 juillet, le millionnaire Bernard-Henri Lévy passait à l’offensive dans les colonnes du Parisien, journal appartenant lui aussi au milliardaire Bernard Arnault : « Il y a chez les écologistes ce démon anti humaniste », écrivait-il, rejoignant les vieilles lunes conceptuelles de son collègue Luc Ferry, qui dès les années 1990 avec son livre Le Nouvel Ordre écologique (éd. Grasset) avait tenté de dresser des parallèles entre totalitarisme et mouvement Vert.

« Le Point » et « Valeurs actuelles » sur le front antiécologique.

Mais ces philosophes de droite ne sont pas les seuls à partir au front. Même Le Monde (propriété des milliardaires Xavier Niel et Daniel Kretinsky) a ajouté sa pierre à l’édifice. Le 6 juillet dernier, dans une chronique, le journaliste Stéphane Lauer, ancien chef du service économique du journal, a dénoncé « le piège de la décroissance ». Le texte débute sur une critique « des dogmes » et « des thèses ésotériques » des écologistes pour finir sur un éloge du nucléaire et de la 5G.

L’innovation et la technologie ne sont pas les ennemies de l’écologie. Sans elles, surmonter les défis de la préservation de la planète revient à proposer un projet de décroissance qui mènera à une impasse. »

De son côté, Dominique Seux, dans Les Echos (propriété du milliardaire Bernard Arnault), tente un second degré avec les « Khmaires verts »/ Sur France 5, à propos de la Convention citoyenne pour le climat, le débat a aussi pris des allures de caricature. Yves Calvi a regretté que « les Gilets jaunes accouchent des Khmers verts ». « C’est un ensemble idéologique qui choisit la décroissance contre notre modèle de civilisation », a surenchéri le chroniqueur Olivier Babeau, plus ébranlé par la proposition d’interdire la publicité sur les véhicules polluants que par la réalité du changement climatique.



Sur TF1, le journaliste François Lenglet, dans un bel exercice de neutralité journalistique, a comparé les travaux des 150 citoyens tirés au sort aux conséquences de la crise sanitaire. « La Convention veut revenir à l’économie du confinement à perpétuité », a-t-il assuré au journal télévisé, à une heure de grande écoute. Sur France info, un autre éditorialiste a jugé extravagante la création du crime d’écocide : « Si, demain, on roule en 4x4, est-ce que ce sera un crime contre l’écologie ? Et si je mange trois steaks par semaine au lieu de deux ? On voit bien que c’est très compliqué et pas du tout consensuel », s’alarmait-il.

« Le dernier râle d’une bourgeoisie biberonnée aux Trente Glorieuses »

Pour le philosophe Dominique Bourg, interrogé par Reporterre, « ces attaques en disent finalement plus sur les personnes qui les prononcent que sur les personnes ciblées ». Elles sont le fruit d’une angoisse de l’ancien monde, le dernier râle « d’une bourgeoisie biberonnée aux « Trente Glorieuses », accrochée à ses privilèges, à la voiture et au gaspillage ». Elles suintent « le réflexe de classe ».

La liberté dont ces éditorialistes se font les hérauts est purement « commerciale », affirme l’intellectuel. « C’est la liberté de choix sur le marché : j’achète mon billet d’avion, je roule avec ma voiture… » En filigrane, ces individus soutiennent que leur mode de vie est non négociable et entendent bien le faire savoir. Alors que de récents sondages montrent qu’une majorité des personnes interrogées est prête à des transformations radicales en matière d’écologie, cette minorité de rentiers bénéficie d’une force de frappe considérable pour clamer son attachement au productivisme.

Jeudi 18 juin, par exemple, quand les mesures de la Convention citoyenne ont été révélées au grand public, deux jours avant le vote des 150 citoyens tirés au sort, la violence des attaques des éditorialistes a eu raison d’une des propositions les plus radicales et les plus écolos — la semaine de travail de 28 heures. Au sein de la Convention, le malaise était palpable. « On se donne un bâton pour se faire battre », s’affolait un citoyen au cours des débats. « On va être lynchés », disait un autre. De nombreux membres de la Convention reconnaissaient avoir peur d’être pris pour « des hurluberlus » par les médias.

Les « errements » de la Convention dénoncés dans une tribune du Figaro.

Mais ces critiques et attaques n’ont, en soi, rien de nouveau. Elles reviennent comme un boomerang à chaque fois que l’écologie se renforce ou lorsqu’elle remet en cause frontalement le système économique. Dans le livre Les marchands de doutes, ou comment une poignée de scientifiques ont masqué la vérité sur des enjeux de société tels que le tabagisme et le réchauffement climatique (éditions Le Pommier, 2012) les historiens Naomi Oreskes et Erik M. Conway ont étudié les stratégies mises en place par les industriels pour discréditer les écologistes depuis plus cinquante ans. L’attaque ad hominem par voie de presse est un des moyens les plus prisés, ont-ils remarqué.

Dès les années 1960, Rachel Carson, la célèbre autrice du Printemps silencieux, (rééd. Wildproject, 2020) en a fait les frais. Cette pionnière de la lutte contre les pesticides a été prise à partie publiquement et décrite comme « hystérique » et « incompétente » dans des campagnes médiatiques calomnieuses dirigées par des lobbyistes. Les insultes se répètent et traversent les époques. Récemment, Greta Thunberg a récolté les mêmes noms d’oiseaux. Sa disqualification par l’âge s’est ajoutée à celle du sexe.

Pour les chercheurs Quentin Hardy et Pierre de Jouvencourt, « il s’agit d’une forme renouvelée de climato-scepticisme », écrivent-ils dans un article publié au sein de la revue Terrestres. Ne pouvant plus s’attaquer de front à la réalité du réchauffement climatique comme le faisait Claude Allègre dans les années 2000, les conservateurs ciblent désormais les figures qui portent ce combat et alimentent ainsi une forme de déni.

« L’écologie ne fera jamais l’unanimité. Il faut désormais s’engager dans une écologie de combat »

Cet été, certaines injures sont aussi revenues à la mode. On n’a jamais autant entendu parler des « Khmers verts ». À l’origine, l’expression désignait à la fin des années 1980 la frange radicale du parti écolo, dirigée par Antoine Waechter, réputé pour son « intransigeance ».

Son usage s’est ensuite généralisé et peut surprendre aujourd’hui, alors qu’il fait référence à un régime autoritaire lointain — les Khmers rouges au Cambodge de 1975 à 1979 — qui n’évoque quasiment rien aux jeunes générations.

En 2011, Gérard Collomb déclarait ne pas vouloir plier « devant les Khmers verts » aux législatives. En 2015, Gérald Darmanin, l’actuel ministre de l’Intérieur, l’utilisait aussi pour cibler Barbara Pompili devenue, depuis, sa nouvelle collègue dans le gouvernement Castex.

« L’insulte des Khmers verts s’inscrit dans l’héritage de la lutte anticommuniste, explique le sociologue Simon Persico. Les Verts ont remplacé les Rouges. Le spectre de la menace écolo a succédé au péril soviétique pour désigner le nouveau visage de l’autoritarisme. C’est d’autant plus étrange qu’il n’existe aucun exemple de régime écologique totalitaire, et qu’ils ont souvent, au contraire, un programme sur le plan démocratique, parmi les plus poussés et les plus participatifs », analyse-t-il.

Pour Dominique Bourg, la séquence de cet été aura, au moins, eu le mérite de faire voler en éclat l’illusion d’une union sacrée autour de ces questions climatiques. « L’écologie ne fera jamais l’unanimité et il y aura toujours de fortes oppositions. L’épisode que nous traversons n’est ni isolé ni singulier. Pour résister, nous devons nous préparer dès maintenant à une écologie de combat », conclut-il.





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Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Dessin : © Red !/Reporterre

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