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Tortues, abeilles et panthères : l’humanité redécouvre des espèces qu’elle croyait éteintes

Durée de lecture : 6 minutes

16 avril 2019 / David Roberts (The Conservation)

Dans la nature, une espèce est présumée éteinte jusqu’à preuve du contraire. Ce qui explique pourquoi certaines « réapparaissent », comme la tortue de géante de Fernandina, ou la panthèse nébuleuse de Taïwan. Des redécouvertes qui soulignent combien nos connaissances sur certaines des espèces les plus rares sont minces.

David Roberts Weil est enseignant-chercheur à l’Université de Kent, et est spécialiste de la préservation de la biodiversité. Ses travaux portent sur les espèces éteintes, redécouvertes, ou nouvelles.


Comme dans un film de zombies, certaines espèces que l’on croyait éteintes semblent ressusciter d’entre les morts. Entre le 21 février et le 4 mars dernier, trois de ces « redécouvertes » ont ainsi attiré l’attention : celle de la tortue de Fernandina dans les îles Galápagos (Chelonoidis phantasticus), dont la dernière apparition datait de 1906 ; celle de l’abeille géante Wallace (Megachile pluto), supposément disparue en 1980 ; celle enfin de la panthère nébuleuse de Taïwan (Neofelis nebulosa brachyura), que l’on n’avait plus revue depuis 1983 et qui avait été officiellement déclarée éteinte en 2013.

Nos connaissances sur certaines des espèces les plus rares sont minces

Ces redécouvertes soulignent combien nos connaissances sur certaines des espèces les plus rares sont minces ; elles interrogent aussi la manière dont nous les déclarons éteintes. La liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature permet de tenir un registre mondial des espèces menacées et de mesurer le risque qu’elles disparaissent. L’organisation a élaboré une liste de critères pour déterminer le statut de menace d’une espèce, qui n’est considérée éteinte que « lorsqu’il n’y a plus de doute raisonnable sur la mort du dernier individu ».

Selon la liste rouge, une telle affirmation exige que :

Des enquêtes exhaustives dans l’habitat connu ou probable de l’espèce, réalisées à des moments appropriés et dans l’ensemble de son aire de répartition historique aient échoué à relever un seul individu. Ces observations doivent être menées dans un cadre temporel adéquat au regard du cycle et du mode de vie de l’espèce. »

Étant donné toutes les preuves – ou plutôt l’absence de preuves – exigées, il paraît étonnant que des espèces puissent être déclarées éteintes. Car pour comprendre si une espèce a disparu, il faut aussi connaître ses habitudes dans le passé.

Les observations à un moment et un endroit donnés nous renseignent sur la survie d’une espèce ; mais lorsque celle-ci se fait rare, les observations se font évidemment moins fréquentes, jusqu’à ce que l’on se demande si cette espèce existe toujours. On se base en général sur le temps écoulé depuis la dernière apparition de l’animal pour mesurer la probabilité d’extinction d’un groupe, mais il est rare que l’individu alors observé soit effectivement le dernier du taxon. Car bien des espèces persistent probablement des années sans être vues.

Faire le tri entre les observations réelles ou erronées complique encore un peu plus la déclaration d’extinction

À quoi correspond concrètement le repérage des espèces ? Il peut prendre de multiples formes, depuis l’observation directe d’un individu vivant en chair et en os ou en photographie, jusqu’à la preuve indirecte via des empreintes au sol, des griffures ou des matières fécales ; ou encore par des récits oraux rapportés grâce à des témoins oculaires.

On le comprend aisément, ces différents types de preuves n’ont pas tous la même valeur – un oiseau dans la main vaut davantage qu’une salle remplie de gens se souvenant l’avoir vu ! Faire le tri entre les observations réelles ou erronées complique encore un peu plus la déclaration d’extinction.

L’idée qu’une espèce soit « redécouverte » peut rendre les choses plus confuses encore.

La redécouverte implique en effet que quelque chose a été perdu ou oublié mais le terme donne souvent l’impression que l’espèce est proprement ressuscitée – d’où le terme d’« espèces lazare ». Une interprétation erronée des espèces perdues ou oubliées signifie que l’hypothèse par défaut est l’extinction de toute espèce qui n’a pas été vue depuis un certain nombre d’années.

La tortue et l’abeille géantes ont été déclarées à nouveau vivantes après la découverte de spécimens

Quelles conclusions tirer de tout cela pour les trois récentes « redécouvertes » d’espèces évoquées plus haut ?

Même si aucun spécimen vivant de la tortue de Fernandina dans les îles Galápagos n’avait été repéré depuis 1906, des observations indirectes de déjections, d’empreintes et de marques de morsure de la tortue sur des figuiers de Barbarie avaient été rapportées en 2013.

L’incertitude pesant sur la qualité de ces observations et la période très longue depuis laquelle elle n’avait pas été aperçue ont probablement contribué à ce qu’elle soit déclarée « en danger critique (possiblement éteinte) » en 2015. Dans la nature, une espèce est présumée éteinte jusqu’à preuve du contraire.

Si l’abeille géante Wallace n’avait pas été aperçue au cours des 38 dernières années, elle n’avait toutefois jamais été déclarée éteinte par l’Union internationale pour la conservation de la nature. Son cas a été suspendu pendant des années par manque de données ; ce n’est que récemment qu’elle a été évaluée comme « vulnérable ».

Bien que cette découverte soit excitante pour une espèce qui n’avait pas été observée depuis de longues années, sa « redécouverte » montre surtout que nous ne connaissons que très peu de choses sur nombre d’espèces rares.

Pour ce qui concerne la panthère nébuleuse de Taïwan, classée éteinte en 2013, elle avait été aperçue pour la dernière fois en 1983, selon le témoignage de 70 chasseurs. Une vaste opération menée dans les années 2000 pour tenter de détecter sa présence à l’aide de caméras avait échoué.

Tandis que la tortue et l’abeille géantes ont été déclarées à nouveau vivantes après la découverte de spécimens, la réapparition de la panthère nébuleuse demeure plus incertaine. D’après des observations faites à deux occasions distinctes par des gardes forestiers, les preuves semblent convaincantes, mais établir si le félin est vraiment vivant exigera des investigations plus poussées.


Cette tribune a été initialement publiée sur le site The Conversation.



Lire aussi : Les insectes vous manquent, et tout est dépeuplé

Source : The Conversation

Photos :
. chapô : La tortue géante Fernandina Galapagos Park Directorate

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