Total peut et doit quitter la Birmanie

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14 août 2009 / Gwenael Waisse



La présence de Total en Birmanie est un soutien de facto à la dictature militaire qui oppresse ce pays. La compagnie française devrait s’en retirer.

Depuis le 11 août, et l’annonce de la prolongation de la résidence surveillée d’Aung San suu Kyi en Birmanie, la vieille polémique concernant la présence de Total en Birmanie reprend, comme depuis 15 ans que le groupe est présent dans ce pays, et avant de retomber jusqu’aux prochains événements médiatiques qui se dérouleront dans ce pays dirigé depuis un demi-siècle par un pays réputé comme l’un des plus violents au monde.

Comme à chaque fois que le sujet est abordé par les ONG, des personnalités publiques, des syndicats ou des représentants du monde politique (généralement ceux qui ne sont pas au pouvoir), et que le départ de Total est réclamé, l’argument revient systématiquement et est largement repris par les médias : « Si Total quitte la Birmanie, les Chinois prendront aussitôt la place laissée vacante, ça sera infiniment pire, et il n’y aura plus de moyen de pression des Occidentaux ».

Estimant bien connaître la question pour avoir publié l’an passé un rapport sur Total qui abordait notamment la question birmane http://www.amisdelaterre.org/Les-Am..., et passablement agacé chaque fois d’entendre cet argument « tarte-à-la-crème » revenir, je me propose donc de donner quelques contre-éclairages militants sur cette question, puisque débat public il y a.

Quelle est l’origine de cet argument ?

Cet argument est mis en avant par Total depuis plusieurs années pour tenter de faire taire les critiques qui réclament la fin de ses activités en Birmanie ; il est ensuite repris tel quel par les pouvoirs publics (notamment l’Elysée et le Ministère des affaires étrangères), et par les médias. Or, il ne me semble pas que la Chine ou quelque autre puissance asiatique que ce soit, se soit jamais exprimé pour un remplacement de Total dans le projet Yadana ; ou alors Total, l’Elysée et le MAE disposent d’informations qu’il serait éventuellement utile de faire enfin connaître aux citoyens, puisque la question revient régulièrement. Mais répondre chaque fois que des voix critiques se lèvent : « C’est comme ça », « Oui mais pourquoi ? », « Parce que », on admettra que c’est un peu léger.

Cet argument est-il schizophrène ?

On remarquera que dans le cas de la présence de Total en Birmanie, la Chine représente une lourde menace pour le respect des droits de l’Homme, contrairement à Total qui oeuvre pour le bien de l’Humanité. On remarquera par ailleurs que lorsqu’il s’agit pour l’Elysée de vendre des centrales nucléraires à la Chine, ou d’emmener avec soi une délégation de dizaines de dirigeants économiques pour nouer des contrats à Pékin, les Chinois deviennent soudain de respectables partenaires commerciaux. On admettra qu’on frise ici la schizophrénie, pour ne pas dire la xénophobie, et qu’il y aurait matière pour la Chine à réagir assez vivement à cette instrumentalisation, qu’on pourra juger assez minable ; surtout quand la première entreprise française est le plus principal soutien financier de la junte depuis 10 ans.

Cet argument est-il malhonnête ?

Sans aucun doute. De la part de puissances qui se revendiquent comme les héraults de la défense des droits de l’Homme, justifier de leur lâcheté en argumentant « D’accord ce n’est pas beau, mais si ce n’est pas nous ça sera encore pire », c’est de nouveau assez léger. On a connu l’Union européenne et la France plus progressistes. A ce compte-là, autant jeter à la poubelle de suite la Déclaration des droits de l’Homme, puisque de toute façon certains pays ne la respectent pas.

Concernant d’autre part l’argument selon lequel un remplacement de Total par une entreprise chinoise ne permettrait plus d’exercer de pressions, il est parfaitement fallacieux : de quelles pressions parlent-on, puisqu’un éventuel départ de Total est, c’est tout le problème, justement soigneusement évité depuis des années ? Autrement dit : comment parler de ne plus pouvoir exercer de pressions qui ne sont de toute façon manifestement pas envisagées ?

Quels seraient les intérêts de la Chine à remplacer Total en Birmanie ?

On a beau chercher, on ne voit pas bien :

- le projet Yadana, dont Total est le maître d’oeuvre (et en possède un peu plus de 31 % des parts), est un gisement offshore, qui alimente quasi-exclusivement la Thaïlande via le partenaire thaïlandais PPT-EP et le gazoduc du même nom, rendu célèbre depuis les accusations de travail forcé portées contre Total il y a quelques années. On a donc du mal à comprendre ce qui pourrait pousser la Chine a investir dans un projet pour approvisionner la Thaïlande en gaz, un combustible par nature complexe à transporter sur de longues distances. La Chine a besoin d’énergie, pas de nouer des contrats avec ses voisins asiatiques pour le plaisir de faire de leur venir en aide, ou pour mettre le pied dans des pays où ses intérêts sont déjà parfaitement assurés.

- les réserves gazières de la Birmanie sont dérisoires. Selon la dernière version de la BP Statistical Review of World Energy http://www.bp.com/productlanding.do..., les réserves prouvées de la Birmanie représentent 0,3 % du total mondial ; contre 1,3 % pour la Chine, 1,7 % pour l’Indonésie, 2,8 % pour le Nigeria, 2,4 % pour l’Algérie, 13,8 % pour le Qatar, 16,0 % pour l’Iran, 23,4 % pour la Russie... Bref, les enjeux énergétiques de ce projet sont extrêmement faibles pour la Chine, par ailleurs extrêmement riche en charbon, et qui n’a aucune difficulté à s’approvisionner depuis plusieurs années dans d’autres pays bien plus riches en hydrocarbures, dirigés par des régimes bien plus conciliants à accueillir ses (en Afrique et au Moyen-Orient par exemple).

- sur le plan politique, il n’est pas du tout certain que la Chine ait intérêt à soutenir mordicus la junte birmane. La Birmanie est aussi une source d’instabilité pour ses voisins, qui représente pour eux une énorme menace, par exemple sur la plan sanitaire (la Birmanie est un foyer de sida majeur). On peut même imaginer que dans l’idéal, la Chine préfererait faire des affaires avec un régime stable, plutôt qu’avec une junte paranoïaque, surtout pour un projet aussi peu stratégique sur le plan énergétique. Autrement dit, et pour parler trivialement, « Pourquoi aller s’emmerder pour si peu avec ces dingues ? »

- la Chine dispose d’énormes capitaux, de compagnies pétrolières d’envergure internationale, et n’a pas de difficulté à nouer des partenariats avec des compagnies internationales en cas de besoin. Si vraiment les Chinois étaient intéressés par les réserves gazières birmanes, pourquoi ne l’auraient-ils pas fait depuis longtemps ?

Le projet Yadana est-il stratégique pour Total et la France ?

Absolument pas. On l’a vu, le gazoduc Yadana alimente la Thaïlande ; la France n’y a donc aucun intérêt en termes de sécurité énergétique. Pour Total, les enjeux sont nuls ou presque : le groupe a produit en Birmanie 15 000 barils par jour de gaz (en équivalent pétrole), soit 0,6 % de sa production journalière moyenne. La Birmanie fait partie de ses plus petits atouts en termes de production, alors qu’il produit 182 000 barils/jour en Indonésie par exemple, 242 000 barils/jour au Nigeria, et que certains de ses projets du Golfe de Guinée sont prévus pour produire plusieurs centaines de milliers de barils par jours chacun à terme.

La population souffrira-t-elle du départ de Total ?

De nouveau, absolument pas :

- En ce qui concerne le projet Yadana, on l’a vu, la quasi-totalité du gaz est exporté vers la Thaïlande, et ne profite absolument pas à la population locale. D’ailleurs cette dernière est très majoritairement rurale et auto-subsitante, et les besoins en énergie de la Birmanie sont dérisoires, le pays n’étant pas industrialisé. En 2004, selon le PNUD, le taux d’accès de la population birmane à l’électricité était de 11 %, contre 99 % en Thaîlande. Si le projet Yadana avait profité au bien-être de la population birmane, cela se saurait depuis longtemps ; il ne profite qu’aux généraux au pouvoir, ultra-corrompus, qui dirigent intégralement l’économie nationale (à savoir, surtout l’exportation des matières premières).

- En ce qui concerne le programme de « développement socio-économique » de Total en Birmanie, mis en place pour faire passer la pilule du cynisme auprès de l’opinion publique, selon Total, les dépenses ont été d’environ 10 millions d’euros depuis 1998, soit grosso modo 1 million par an (source site internet de Total). Ce n’est pas négligable, mais comparés aux 350 millions d’euros versé à la junte chaque année (interview de Christophe de Margerie dans le Monde le 06/10/2007), qui vont directement dans la poche des généraux ou servent à acheter des armes pour opprimer les minorités du pays et commettre des abus monstrueux vis-à-vis des populations civiles, on admettra que c’est dérisoire. Peut-on décemment se revendiquer comme le « dernier rempart contre la dictature » quand on verse chaque année 350-1 = 349 millions d’euros (pour faire simple) à un régime ultra-violent ? De qui se moque-t-on ? On remarquera d’ailleurs que Total veut toujours bien discuter de ses activités en Birmanie, mais élude toujours cette petite évidence mathématique au cours des débats.

Quel est l’intérêt de Total à rester en Birmanie ?

A priori, vu les enjeux économiques, l’acharnement de Total à rester en Birmanie confine presque à la stupidité. Le groupe aurait sans doute beaucoup plus à gagner en termes d’image, passablement écornée depuis l’Erika. Plusieurs théories peuvent être imaginées :

- Total préfère focaliser les pressions sur la Birmanie. Tant que l’opinion publique et les médias s’intéressent à la Birmanie, ils ne s’intéressent pas au torchage de gaz au Nigeria, aux sables bitumineux au Canada, au soutien aux pires dictatures africaines, à l’alimentation de la corruption de dizaines de pays... Finalement la Birmanie, c’est pratique ; ça permet de concentrer l’indignation publique, pour mieux la canaliser. Avec un peu d’agilité, Total peut même faire croire que sa présence dans la pire dictature du monde est une grande avancée pour les droits humains.

- Total ne veut pas créer de précédent. Si Total recule en Birmanie en cédant à la pression citoyenne, il lui faudra alors s’attendre à ce que ses activités dans d’autres pays soient aussi sévèrement interrogées.

- Variante de la théorie précédente : Total brûle d’envie de quitter la Birmanie, qui est son épine dans le pied depuis plus de 10 ans, et qui ruine ses efforts pour redorer son blason. Mais ce serait créer un précédent pour les multinationales, et pour les pouvoirs publics des grandes démocraties, en admettant que les droits humains doivent être prioritaires sur les intérêts des entreprises ; ce serait de fait mettre le pied dans la porte d’une réglementation contraignante mondiale des multinationales, qui n’existe pas pour l’instant puisque les entreprises ont jusqu’ici réussi à faire valoir l’idée que seuls les accords volontaires étaient efficaces... avec les résultats que l’on sait.

Que veulent les Birmans ?

Jusqu’à il y a peu, Total ne cessait de répéter qu’Aung San Suu Kyi ne demandait plus le départ de Total.

Primo, on admettra qu’il est assez peu élégant de s’exprimer sur un tel sujet, à la place d’une personne qui ne peut pas s’exprimer publiquement, et donc émettre aucun démenti.

Secundo, l’opposition démocrate en exil, consituée de proches d’Aung San Suu Kyi, a clarifié les choses en octobre 2007, après son entrevue avec Nicolas Sarkozy à l’Elysée : ils demandent le départ de Total de Birmanie dans une lettre publique, comme ils l’ont toujours fait sans ambiguïté. La moindre des choses serait donc de respecter leur volonté, et donc celle d’Aung San Suu Kyi, si on veut vraiment lui venir en aide.

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Source : Courriel à Reporterre.

L’auteur : Gwenael Wasse participe à la Campagne responsabilité sociale et environnementale des entreprises (RSEE) des Amis de la Terre.Pour en savoir plus : http://www.amisdelaterre.org

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