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Entretien — Nature

Tout comprendre à l’effondrement de la biodiversité

Un papillon machaon, sur la liste rouge des espèces menacées en France, en Ardèche.

Alors que s’ouvre, vendredi 3 septembre, le Congrès mondial de la nature à Marseille, Reporterre révise les fondamentaux avec Hélène Soubelet, directrice de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité. Qu’est-ce que ce mot recouvre ? Assiste-t-on à une extinction de masse ? Que faire pour la contrer ?

Hélène Soubelet est directrice de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité.


Reporterre — Qu’est-ce que la biodiversité ?

Hélène Soubelet — C’est la diversité des êtres vivants sur Terre. Ce terme recouvre plusieurs dimensions : il y a bien sûr ce qu’on appelle la diversité spécifique, autrement dit le nombre d’espèces. On compterait ainsi entre 8 et 12 millions d’espèces, animales et végétales. Certaines recherches avancent des chiffres beaucoup plus importants, de plusieurs milliards, en comptant tous les micro-organismes – bactéries notamment – qui habitent dans les microbiotes des êtres vivants. De fait, seules 2 millions d’espèces ont aujourd’hui été décrites, et on en découvre tous les jours de nouvelles.

Il y a aussi la diversité des populations ou la diversité génétique. Au sein d’une même espèce, chaque individu est différent, nous ne sommes pas des clones. Cela est dû à une très grande variété des génomes. À l’inverse, certaines populations perdent en diversité génétique, et deviennent très semblables... donc plus vulnérables. Si un pathogène s’y développe, tous les organismes réagiront de la même manière et seront potentiellement tous affectés. On retrouve ce problème dans les élevages, où, du fait de la sélection, les animaux se ressemblent.

Au niveau plus global, il existe également une diversité des écosystèmes. Au-delà de ces différentes strates, une des dimensions essentielles de la biodiversité, ce sont les relations entre les êtres vivants et leur capacité à s’adapter, à évoluer en réponse aux différentes conditions de leur environnement. En tant qu’être humain, nous faisons partie de la biodiversité, et nous vivons, nous mangeons, nous respirons grâce à nos relations avec d’autres espèces. Sans cette biodiversité, nous disparaîtrions. C’est donc un ensemble complexe, difficilement modélisable et encore mal connu.

L’habitat naturel des binturongs (ici à la ménagerie du Jardin des plantes, à Paris) est menacé par la déforestation en Asie du Sud-Est. © Émilie Massemin/Reporterre

Pourquoi parle-t-on de biodiversité plutôt que de nature ?

Biodiversité, vivant, nature… ce sont des termes proches. D’un point de vue scientifique et politique, le terme de diversité biologique est apparu dans les années 1980 et a été inscrit en 1992 dans la Convention sur la diversité biologique. Le terme de biodiversité, qui en est la contraction, est plus global, avec l’idée que c’est un tout. Un tout dynamique en constante évolution.



Dans quel état se trouve cette biodiversité ?

On a beaucoup d’incertitudes. Par rapport à 1900, l’état de la biodiversité s’est fortement dégradé. En 2019, les scientifiques de l’IPBES [1] – le « Giec de la biodiversité » – ont ainsi estimé que plus d’une espèce vivante sur huit (soit 1 million) pourrait disparaître de la surface du globe dans les prochaines décennies. Cette perte se retrouve au niveau des écosystèmes : nombre de forêts tropicales, de zones humides, de mangroves ont été altérées ou détruites. Et cette érosion s’accélère, malgré nos efforts.

© UICN

Néanmoins, il existe des controverses scientifiques quant à l’ampleur de cette érosion. Car le vivant s’adapte. Les écosystèmes touchés par les activités humaines changent d’état et trouvent un nouvel équilibre ; certaines espèces disparaissent, mais d’autres peuvent se développer. Quand une forêt se trouve défrichée pour laisser place à des champs ou des pâtures, l’écosystème perd en diversité, il se simplifie, mais toute vie ne disparaît pas. En clair, on n’éradique pas la biodiversité. Mais par nos pressions sur les écosystèmes, on va sélectionner malgré nous certaines espèces, plus adaptables, souvent non désirées, comme le moustique, qui se plaît dans les trous d’eau des zones forestières défrichées. Ainsi, quand on regarde autour de nous, on ne constate pas forcément une perte de biodiversité, plutôt une homogénéisation des paysages.



On a beaucoup entendu parler d’une « sixième extinction de masse » pour qualifier l’actuel effondrement du vivant. Qu’en disent les scientifiques ?

Selon l’IPBES, nous ne sommes pas encore dans une extinction de masse. Lors des extinctions précédentes, de l’ordre de 80 % des espèces ont disparu... ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. En revanche, on en prend la direction. Le taux d’extinction est actuellement 100 à 1 000 fois supérieur à celui calculé au cours des temps géologiques. [2] C’est un processus, ça ne se fait pas du jour au lendemain. Mais le déclin se fait à un rythme très rapide. Les écosystèmes se dégradent trop vite pour que les espèces s’adaptent, beaucoup risquent donc de disparaître.



Concrètement, que sait-on des causes de ce déclin ?

Les chercheurs ont identifié deux causes principales : la surpêche dans les mers et le changement d’usage des terres – la déforestation, l’artificialisation des sols... 75 % des écosystèmes terrestres sont dégradées du fait des activités humaines. D’autres facteurs sont également à prendre en compte : le changement climatique, les espèces exotiques envahissantes, les pollutions.

« Nombre de forêts tropicales, de zones humides, de mangroves ont été altérées ou détruites. » Flickr / CC BY-NC 2.0 / Timothy Finley

Mais on manque de connaissances scientifiques sur les effets à long terme ou sur les effets synergiques. Notamment pour certaines pollutions diffuses, comme les perturbateurs endocriniens ou les microplastiques. Et puis il existe souvent des effets en cascade : une fleur disparaît et ce sont des populations d’insectes qui s’écroulent, avec des conséquences sur les oiseaux. On peut ainsi voir s’effondrer des chaînes alimentaires entières, très rapidement.



Que peut-on faire ?

D’après l’IPBES, nous avons dix ans pour agir. La bonne nouvelle, c’est que certaines mesures ont montré leur efficacité ! Au niveau agricole, les pratiques de l’agroécologie et de la bio ont permis de réduire significativement les effets sur la biodiversité. Il faut continuer dans ce sens. Et accélérer.

Des kakis dans une exploitation bio, à Montélier dans la Drôme. © Bruno Poussard/Reporterre

Le levier juridique est indispensable : interdire un produit pesticide, ou une pratique néfaste pour les espèces vivantes, c’est efficace. Le levier financier est également essentiel : quand une entreprise ou un État décident de ne plus financer une activité destructrice, ça fonctionne. Au niveau individuel enfin, on peut choisir de consommer moins, plus responsable : local, sans emballage, bio. Tout cela a un effet sur la biodiversité.

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