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Photographe dans les Vosges ©Mathieu Génon/Reporterre

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Reportage — Alternatives

Tracteurs et vacances partagés : en Isère, l’installation paysanne carbure à l’entraide

La ferme a été achetée en 2021, sous le statut de Scic.

En Isère, cinq paysans expérimentent un modèle de ferme collective en promouvant la solidarité, la mise en commun des outils de production et du foncier agricole. Ce type de structure est un moyen de pallier le départ en retraite massif des agriculteurs.

Saint-Lattier (Isère), reportage

« Avant, il y avait un paysan pour quatre tracteurs. Aujourd’hui, il y a toujours quatre tracteurs mais cinq paysans », dit Paloma, ravie, tout en décortiquant d’un geste appliqué des oignons fraîchement récoltés. Elle est maraîchère et productrice de « petits fruits » à la ferme collective la Clef des sables. Derrière elle, une grosse bâtisse délabrée, symbole de la déprise agricole, et des guirlandes fanions virevoltant au vent, comme un signal que la vie est de retour.

Cette ferme aux allures de ruine, située sur la commune de Saint-Lattier (Isère), vient d’être achetée par un collectif de producteurs, qui a créé une société coopérative d’intérêt collectif (Scic). Nicolas, Paloma, Brice, Lucas et Céline produisent depuis un an fruits, légumes, noix, plantes aromatiques et céréales en agriculture biologique, et les vendent en circuit court. Ils partagent 43 hectares de surface agricole, dont une grande partie est en location. « Ici, chaque associé est responsable de son atelier, mais nous nous organisons pour que chacun puisse partir en vacances l’esprit tranquille grâce à un système d’astreinte collectif », explique Lucas, responsable du pôle maraîchage. La jeune équipe cherche actuellement un paysan boulanger et des parcelles supplémentaires pour produire leurs propres farines.

Lucas, responsable du pôle maraîchage, a un hectare pour lancer son activité. © Estelle Pereira/Reporterre

C’est un départ à la retraite et le dynamisme du réseau d’entraide paysan qui ont rendu le projet possible. Originaire du village, René Cluze a, cinq ans durant, mis à disposition un lopin de terre à de jeunes maraîchers pour qu’ils puissent « se tester ». Quand il a eu l’âge de partir à la retraite, « l’ancien » a pris le temps de former son successeur, Nicolas. Soit deux ans de labeur et de réflexion pour le nouvel arrivant.

Sortir les agricultrices et les agriculteurs de l’isolement

« Je voulais sortir du constat qu’être agriculteur, c’est forcément travailler seul, sur son tracteur, s’endetter, et ne plus avoir de vie sociale », explique-t-il à Reporterre. À l’initiative du projet, Nicolas espère que la Clef des sables deviendra un « tiers lieu nourricier ». Au moment de sa reconversion, l’ancien vétérinaire originaire de Bretagne a constaté un décalage entre les aspirations des candidats à l’installation et la réalité du terrain : « La majorité des fermes à transmettre sont des moyennes et des grandes exploitations. Lorsque j’ai passé mon brevet d’aptitude d’exploitation agricole (BPREA), j’étais le seul à vouloir mais surtout à avoir les moyens de reprendre une exploitation de 20 hectares et les équipements qui vont avec. »

Nicolas, devant ses noyers. Treize hectares de noyers sont cultivés, en bio, à la Clef des sables. © Estelle Pereira/Reporterre

La transmission des fermes a longtemps été une affaire familiale. L’arrivée de candidats non issus du monde agricole a bouleversé cette tradition. Le réseau InPact [1], regroupement d’associations promouvant une agriculture citoyenne et territoriale, estime qu’environ 40 % des fermes cédées par leurs propriétaires sont absorbées par d’autres exploitations. Ceci est dû en partie aux « blocages sociaux-culturels », dit Vincent Jannot, de Terre de liens, foncière agricole membre du réseau. « Une ferme et des terres qui ont été transmises de génération en génération vont difficilement l’être à des “étrangers”… Souvent, les propriétaires qui n’ont pas d’enfant pour reprendre vont préférer vendre au voisin. »

S’ajoute à cela un manque de soutien des institutions. Les aides de la Politique agricole commune (PAC) sont ainsi attribuables en fonction du nombre d’hectares possédés, ce qui encourage à agrandir son exploitation. Et la dotation jeune agriculteur (DJA), censée aider les candidats dans leur installation, ne bénéficie qu’à 40 % des nouveaux agriculteurs.

En automne, on récole la courge butternut à la Clef des sables. © Estelle Pereira/Reporterre

Il y a pourtant urgence à donner envie à de nouvelles personnes de se lancer. Les derniers chiffres de l’Insee, sont sans appel : en 2016 [2], une exploitation agricole disposait en moyenne de 63 hectares, soit 7 hectares de plus qu’en 2009 et 20 hectares de plus qu’en 2000. Des exploitations toujours plus grandes, et avec toujours moins de paysans. En 2019, l’Insee a comptabilisé 400 000 agriculteurs exploitants. En 1982, encore 1,6 million de personnes exerçaient ce métier, soit 7,1 % de la population active en France (contre 1,5 % actuellement). D’ici dix ans, selon la sécurité sociale agricole, la MSA, la moitié des agriculteurs seront en âge de partir à la retraite.

Partir à la retraite, le casse-tête des agriculteurs

En tant que directeur des partenariats à Terre de liens — qui achète des terres agricoles grâce à l’épargne citoyenne —, Vincent Jannot a suivi les projets de beaucoup de nouveaux installés, dont celui de la ferme de Salelles, à Saint-Izaire, dans l’Aveyron. « Elle était détenue par un paysan qui s’épuisait à gérer tout seul l’engraissement de 3 000 agneaux. Aujourd’hui, trois paysans parviennent à gagner leur vie avec un troupeau de 300 brebis laitières pour la production de roquefort », se réjouit-il. Terre de liens accompagne en tout quelque 300 fermes collectives. « Ce sont des fermes en production, transformation et vente directe qui regroupent deux à onze personnes », résume Vincent Jannot. « Cette organisation collective correspond aux changements de culture qui s’opère avec l’arrivée de cette génération non issue du milieu agricole. Les agriculteurs veulent avoir des week-ends, des vacances, sortir de l’idée que si tu ne fais pas soixante heures par semaine, tu n’es pas un homme », caricature-t-il.

Paloma est maraîchère et productrice de « petits fruits » à la Clef des sables. © Estelle Pereira/Reporterre

Moins de machines, plus d’entraide entre paysans

En cette journée d’automne ensoleillée, Nicolas est au volant de sa ramasseuse de noix. Une grosse machine de plusieurs tonnes, dont l’aspirateur s’entend à plus d’un kilomètre à la ronde. Comme il le répète souvent, il ne peut utiliser qu’un seul de ses quatre tracteurs à la fois. Autant qu’ils servent aux autres. Ses associés lui ont accordé plusieurs heures de travail pour l’aider dans le tri des noix. Un temps comptabilisé, qui pourra être utilisé par Lucas, Céline, Brice et Paloma quand ils auront besoin de main-d’œuvre, pour désherber par exemple. Le temps fait également office de « monnaie d’échange » pour l’utilisation des tracteurs mis à disposition par Nicolas.

Avant, Nicolas, originaire de Bretagne, était vétérinaire. © Estelle Pereira/Reporterre

« Pour vingt heures d’utilisation chaque année, acheter un tracteur me reviendrait bien trop cher. Mais grâce à son utilisation, ce qui me prenait deux semaines à faire à la main, comme épandre du fumier, me prend deux heures avec la machine », dit Lucas. Quand il a entendu parler en 2020 de ce nouvel installé qui recherchait un maraîcher pour participer au projet de ferme partagée, il a tout de suite été intéressé. « Cela m’a permis de démarrer mon activité sans avoir à investir une grosse somme d’argent. À mon arrivée, j’ai eu à disposition une parcelle d’un hectare, avec une serre, et un accès à l’irrigation », raconte le jeune homme, originaire de Martinique. « Ce qui est bien, c’est que chacun investit selon ses moyens », ajoute Paloma.

Paloma, en train de préparer une commande pour une épicerie associative locale. © Estelle Pereira/Reporterre

Les producteurs de la Clef des sables comptent leurs premiers succès, comme l’organisation d’un marché-guinguette hebdomadaire durant l’été. Paloma a pu vendre des glaces, sorbets, tartes et autres aliments directement produits avec ses fruits et légumes. « La cuisine et l’événementiel sont des activités qui permettent d’avoir rapidement de la trésorerie pour pérenniser son projet agricole », dit-elle à Reporterre. Chaque jeudi, ils parviennent à attirer une centaine de personnes à Saint-Lattier, commune rurale de 1 300 habitants, située entre Saint-Marcellin et Romans-sur-Isère. « On veut s’inscrire dans la vie locale, il n’y a pas seulement le volet production qui compte, mais aussi le volet social », explique Anthony, chargé de développement de la Scic. Via le Fonds européen agricole pour le développement rural (FEADER), celui qui était secrétaire général de l’association Négawatt est parvenu à trouver l’argent nécessaire pour financer un temps plein consacré à la pérennisation du projet de ferme partagée.

Pourquoi un tel poste a-t-il paru nécessaire aux membres de la ferme collective ? « Quand ils ont commencé à réfléchir à leur projet, ils avaient l’intention de faire des demandes de financements publics, de développer une partie événementielle, de réfléchir à la gouvernance… Toutes ces choses sont impossibles à faire quand on lance, en même temps, une activité agricole », explique Anthony. Si le marché guinguette a fait parler de lui, c’est parce qu’il a peaufiné sa communication. Prochain objectif : organiser une levée de fonds auprès des citoyens qui souhaiteraient soutenir la démarche des paysans.

Récolte de patates douces. Anthony à gauche, responsable du développement de Clef des sables. © Estelle Pereira/Reporterre

À la Clef des sables, le rapport à la propriété et aux revenus est réinventé. En 2019, Nicolas a perdu une grande partie de sa production de noix à cause du cumul de catastrophes climatiques : grêle, sécheresse, gel. « Je me suis installé dans ce contexte de changement visible du climat. Diversifier les cultures, c’est aussi un moyen d’être plus résistants économiquement », dit-il. Le collectif est « en phase transitoire », selon lui, et réfléchit à une façon de mutualiser les revenus pour éviter qu’un ou une des partenaires ne se retrouve sans salaire.

Ne pas être propriétaire des terres n’est pas vu comme un frein pour les nouveaux arrivants. « Je la vois comme un bien commun », dit Paloma, qui a planté cette année de jeunes arbres, dont elle n’est pas encore sûre de récolter les fruits. « Ce n’est pas pour moi que je fais ça, mais pour les gens qui viendront après. Anciennement, dans les campagnes, il y avait toujours des vergers. Les habitants plantaient des arbres, non pas pour eux, mais pour les générations futures. C’est ça que j’aime bien. Je ne sais pas si je resterai ici dix ans, mais au moins, il y aura quelque chose qui va perdurer après mon passage. »

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