Entretien — Écologies populaires
« Trump condamne les communautés racisées à vivre avec une pollution sans contrôle »
Un membre de l'Agence étasunienne pour la protection de l'environnement, l'EPA, déployé pour récupérer les matériaux dangereux dans les quartiers détruits par les incendies de janvier 2025 en Californie. - © Mario Tama / Getty Images / AFP
Un membre de l'Agence étasunienne pour la protection de l'environnement, l'EPA, déployé pour récupérer les matériaux dangereux dans les quartiers détruits par les incendies de janvier 2025 en Californie. - © Mario Tama / Getty Images / AFP
Durée de lecture : 7 minutes
Aux États-Unis, la fermeture annoncée des bureaux de justice environnementale de l’EPA inquiète dans les quartiers populaires. Pour la militante Gina Ramirez, cette décision voue leurs habitants à tomber malades.
Le 11 mars 2025, un mémo interne du directeur de l’Agence de protection de l’environnement des États-Unis (EPA), Lee Zeldin, annonçait la fermeture des bureaux de justice environnementale dans ses dix antennes régionales ainsi qu’au siège de Washington, relatait The New York Times. Créés sous Clinton, ces bureaux visaient à lutter contre l’exposition des communautés pauvres et racisées aux pollutions industrielles.
Pour Gina Ramirez, militante environnementale et directrice de la santé environnementale pour la région Midwest au sein du Natural Resources Defense Council (Conseil de défense des ressources naturelles, NRDC), cette décision est une catastrophe. Âgée de 42 ans, elle observe depuis son enfance les effets de la pollution sur son quartier, l’East Side de Chicago. Autrefois cœur battant de l’industrie sidérurgique — son arrière-grand-père travaillait dans les aciéries d’US Steel —, ce territoire s’est transformé en friche industrielle où s’entassent des matières toxiques.
Reporterre — L’EPA a récemment annoncé la suppression de ses bureaux de justice environnementale. Quels seront les effets de cette décision ?
Gina Ramirez — Cela va avoir des conséquences dramatiques. Les stations de surveillance de la qualité de l’air et de l’eau vont disparaître, les inspections des industries polluantes vont être réduites au minimum. Les entreprises ne vont pas s’embêter : elles savent que sous Trump, il n’y aura plus de régulation et qu’elles peuvent se permettre de polluer davantage sans crainte de sanctions.
Nos communautés sont ainsi condamnées à vivre avec une pollution sans contrôle. Dans mon quartier, les taux d’asthme et de maladies respiratoires sont déjà bien supérieurs à la moyenne nationale. Nous savons que les cancers et les troubles cardiovasculaires sont plus fréquents dans les quartiers, où la pollution industrielle est omniprésente. Avec cette décision, ces problèmes vont s’aggraver. Il ne s’agit pas d’un risque hypothétique : nous allons voir des gens tomber malades et mourir à cause de ce manque de protection.
Et ce n’est pas seulement une question de pollution. Ces bureaux étaient aussi des relais pour aider les communautés à faire entendre leur voix, à se défendre contre les projets industriels nocifs. Aujourd’hui, cet outil — qui n’était certes pas parfait, il fallait se battre pour obtenir la moindre étude, le moindre suivi — disparaît.
La décision de l’EPA s’accompagne de la suppression de nombreux financements pour la justice environnementale...
Oui, c’est un coup terrible pour beaucoup d’initiatives locales qui dépendaient de ces financements pour réussir leurs projets : installer des capteurs de qualité de l’air, dépolluer des terrains, créer des espaces verts ou encore développer des formations aux énergies renouvelables.
Dans mon quartier, nous avions un projet de centre de formation pour les énergies solaires. Avec ces coupes budgétaires, il est aujourd’hui au point mort. Ces financements ne servaient pas seulement à limiter la pollution, ils permettaient aussi de créer des emplois et d’offrir des alternatives économiques aux habitants.
Les associations vont devoir se battre pour trouver d’autres sources de financement, mais ce sera extrêmement difficile. Et pendant ce temps, les industries polluantes continuent de bénéficier de subventions et d’avantages fiscaux.
« Ce que fait l’administration Trump, c’est du racisme environnemental pur et simple »
Lee Zeldin, le nouvel administrateur de l’EPA, justifie ces fermetures en affirmant qu’elles visent à réduire les dépenses inutiles et à mettre fin à des programmes de « discrimination forcée ». Comment interprétez-vous cette justification ?
C’est un argument totalement fallacieux. Ce qu’ils appellent « discrimination forcée », c’est en réalité la tentative de corriger une inégalité structurelle : les quartiers pauvres et racisés sont systématiquement plus exposés aux pollutions industrielles. C’est un fait, largement documenté par des études scientifiques et des rapports gouvernementaux.
Supprimer ces protections sous prétexte d’égalité, c’est en réalité perpétuer un système où certains territoires, certains citoyens, sont sacrifiés au profit de l’industrie. Ce que fait l’administration Trump, c’est du racisme environnemental pur et simple.
Pouvez-vous préciser ce qu’est le racisme environnemental ?
Le racisme environnemental, c’est le fait que les populations racisées et défavorisées soient systématiquement les plus exposées à la pollution et aux risques industriels.
Mon quartier, l’East Side de Chicago, est un exemple parfait. C’est une zone où vivent majoritairement des familles latino-américaines et afro-américaines. Il y a deux sites classés Superfund, c’est-à-dire parmi les plus toxiques du pays. Il faudrait quinze ans pour les dépolluer, mais aujourd’hui, avec la suppression des financements, rien ne garantit que cela sera fait un jour.
« Mon père me disait de remonter la vitre quand nous passions devant certaines usines »
Dans mon enfance, mon père me disait de remonter la vitre quand nous passions devant certaines usines, parce que l’air sentait mauvais. C’est quelque chose qu’on avait intégré, avec une forme de résignation. Je m’y suis habituée. Jusqu’au jour où je suis devenue mère et où j’ai commencé à lutter.
Car pendant ce temps, les quartiers plus riches et majoritairement blancs de Chicago ne voient jamais de telles installations s’implanter chez eux. Il n’y a pas de décharges toxiques à ciel ouvert à Lincoln Park ou à River North ! (Elle rit, puis poursuit). Ça paraît même absurde de l’imaginer.
Le racisme environnemental, c’est ça : la relégation des populations pauvres dans des zones toxiques, la surmortalité liée à la pollution, et l’absence de moyens pour s’en défendre.
Comment les activistes et les organisations environnementales réagissent-ils face à cette décision ? Quelles actions sont en cours pour y résister ?
Nous savons que la voie judiciaire sera un des leviers essentiels. Plusieurs États et associations ont engagé des recours contre la suppression des financements et la fermeture des bureaux de justice environnementale. Nous espérons que certaines décisions pourront être bloquées par les tribunaux.
Nous devons aussi renforcer les initiatives locales. Puisque l’État fédéral ne surveille plus la qualité de l’air, nous devons le faire nous-mêmes. Dans mon quartier, nous avons installé des capteurs de pollution communautaires et mis en place des systèmes d’alerte pour informer les habitants lorsque l’air devient toxique.
La mobilisation citoyenne est essentielle. Lorsqu’une entreprise de recyclage industriel voulait s’implanter dans mon quartier, nous avons mené une campagne intense pour l’empêcher. On nous disait que c’était impossible, que le projet était acté. Mais nous avons mobilisé les médias, alerté les élus, et au final, ils ont dû abandonner. C’est la preuve que la résistance fonctionne, mais elle demande du temps, de l’énergie et beaucoup de persévérance, surtout dans ces conditions.
Charge à nous, donc, de continuer à nous battre, à documenter les abus, à informer les gens. L’administration Trump veut nous faire croire que ce combat est perdu d’avance. C’est faux. L’histoire a montré que lorsque les citoyens s’unissent et s’organisent, ils peuvent renverser des décisions injustes. L’espoir est une discipline que nous devons cultiver chaque jour en nous réinventant. À défaut d’un soutien fédéral, nous nous tournons vers les États, les villes, les associations.
Quel soutien espérez-vous à l’international ?
Ce qui se passe ici ne concerne pas que les États-Unis. L’augmentation de la pollution et des émissions de gaz à effet de serre permise par Donald Trump aura des conséquences mondiales. Et au-delà de l’environnement, c’est une idéologie qui se diffuse.
Les figures politiques qui prônent un mélange de dérégulation et de nationalisme réactionnaire ne sont pas propres aux États-Unis. Nous voyons émerger, en Europe aussi, des leaders qui tiennent un discours similaire. Il serait naïf de croire que ce type de politique ne peut pas s’imposer ailleurs.