Un couple de paysans s’épanouit dans la recherche de l’autonomie

Durée de lecture : 11 minutes

1er mars 2019 / Émilie Massemin (Reporterre)

Sur leur ferme de 20 hectares à Bubry, dans le Morbihan, Pierre-Étienne et Marie-Ève ont installé un troupeau de brebis, une tannerie écologique, une boulangerie et un petit verger. Ils poursuivent ainsi leur recherche d’autonomie et de cohérence.

SPÉCIAL SALON DE L’AGRICULTURE — À l’occasion du Salon international de l’agriculture, la vitrine des « puissants » du secteur, Reporterre a choisi de mettre en avant les « petits », ceux qui bousculent les codes du milieu. Toute la semaine, nous présenterons des alternatives qui marchent. Samedi, nous avons fait le point sur la situation des néo-paysans ; lundi, nous avons enquêté sur la floraison des microbrasseries lorraines ; mardi, nous avons rencontré des producteurs d’amandes ; mercredi, le « paysan-chercheur » Félix Noblia nous a fait découvrir ses expérimentations agroécologiques ; jeudi, nous vous avons emmenés près de Montpellier, où une municipalité œuvre à l’installation d’éleveurs sur les terrains communaux et aujourd’hui, nous vous présentons un couple de paysans mû par la recherche d’autonomie sur leur ferme.


  • Bubry (Morbihan), reportage

Il est 11 h 30 et le soleil printanier emplit la bergerie d’une lumière douce, faisant scintiller la poussière en suspension. Douillettement installées sur une litière de paille fraîche, les brebis mâchonnent leur foin à la bonne odeur d’herbes séchées, distribué tôt dans la matinée. « En hiver, on a gardé ce réflexe de montagnard de les sortir tard, une fois que toute la rosée s’est évaporée, pour éviter le parasitisme et le givre », explique Pierre-Étienne Rault, 35 ans, en leur ouvrant la barrière. Sa compagne, Marie-Ève Sebaoun, 36 ans, examine les deux agneaux nés dans la nuit : « Les tout premiers de la saison, en pleine forme ! » Escorté par Grog, le border collie, et Touline, croisé briard et beauceron, le troupeau se met en branle vers « la montagne », un pâturage sec et pentu situé à une centaine de mètres. Entre ses parents, Josua, 3 ans, prend son rôle d’aide-berger très au sérieux. Marie-Ève et « Pierrot », eux, renouent l’espace d’un instant avec le rituel de la montée en alpage, pratiqué pendant de longues années avant qu’ils ne s’élancent sur les multiples sentiers de leur aventure agricole — agneaux à viande, tannage écologique, pain et jus de pomme.

Pierre-Étienne et Marie-Ève ont construit la bergerie en 2014, très vite après leur installation.

Car, avant d’être éleveurs, les « bergers d’Er Borel » ont surveillé des troupeaux sept étés durant sur les reliefs du Diois, de la vallée de l’Ubaye, du Vercors et de l’Ariège. L’envie de s’installer est née en même temps que leur fille Suzanne, aujourd’hui âgée de six ans. « J’ai fait un alpage enceinte, puis le suivant avec Suzanne, qui avait six mois. Je ne l’ai pas bien vécu. J’ai ressenti le besoin d’un nid et d’un attachement à la terre, se souvient Marie-Ève. Le couple aspire aussi à prendre soin de ses propres animaux. « En étant berger, on traînait la frustration de découvrir un troupeau le 20 juin et de devoir le rendre le 20 octobre, puis de ne plus en avoir de nouvelles et de ne pas assister aux agnelages, explique Pierre-Étienne. Dans Le paysan impossible, Yannick Ogor parle de l’envie profonde d’être “pris” par son troupeau, de s’en sentir responsable. C’est ce qui fait la contrainte mais aussi la beauté de ce métier. » De l’importance qu’il accorde au fait de vivre en harmonie avec ses animaux et son territoire, il a même tiré un livre, Végano-Sceptique. Regard d’un éleveur sur l’utopie végane (les éditions du Dauphin).

« On bouge les clôtures mobiles tous les deux ou trois jours pour que le troupeau dispose de la meilleure herbe » 

Pierre-Étienne et Marie-Ève ont commencé leurs recherches dans le Diois, sans succès. En mai 2013, sur Le Bon Coin, ils sont tombés sur une annonce pour une petite ferme tout au bout d’une route à Bubry, dans le Morbihan. « Si on avait écouté notre raison, on aurait acheté plus grand et plus plat. Mais, on a eu le coup de cœur », sourit Pierre-Étienne. Le site est atypique : il rassemble dans un mouchoir de poche — 20 hectares — des prairies sèches et vallonnées où pâturent les brebis, plusieurs zones humides, un verger et quelques hectares de plaine un peu moins difficile à travailler. Le couple s’y est installé en septembre 2013. Le mois suivant, un troupeau de 65 brebis et de 13 agnelles de race hampshire a débarqué en provenance du Massif central. Les premiers mois furent difficiles : les animaux étaient stressés et souffraient de parasites — un fléau en Bretagne à cause de l’humidité. Sans compter l’hiver 2014, particulièrement rigoureux, qui obligea les éleveurs à construire une bergerie en catastrophe.

Pierre-Étienne Rault au milieu de ses brebis.

Cinq ans et demi plus tard, 120 brebis en pleine forme pâturent tranquillement dans leur parc. Ce 27 février, comme chaque jour en hiver, le troupeau a reçu une première ration de foin le matin — « On est autonome en foin depuis cette année », se réjouit Pierre-Étienne — avant d’être conduit au pâturage jusqu’à la fin de l’après-midi. « On bouge les clôtures mobiles tous les deux ou trois jours pour que le troupeau dispose de la meilleure herbe », précise l’éleveur. Aux beaux jours, entre mai et octobre, les moutons resteront dehors nuit et jour. C’est là que l’ânesse du Poitou Natty et sa fille Fleur entreront en scène : « Elles détestent les chiens, elles les coursent dès qu’elles les voient, s’amuse Marie-Ève. L’été, elles ne quittent pas le troupeau et ont permis d’éviter quelques attaques de chiens errants. »

Natty et sa fille Fleur protègent les brebis des attaques de chiens errants, l’été.

Le programme de l’année semble bien rodé, mais le couple est en réflexion permanente : « On se pose plein de questions, notamment sur la coupe de queues et la castration, interdites dans le cahier des charges bio sauf dérogation. La coupe des queues nous rebute parce que c’est une mutilation, mais elle permet de détecter beaucoup plus rapidement les problèmes — si une brebis n’a pas été délivrée du placenta, si elle a une mammite, etc. Idem pour la castration : actuellement, nos agneaux mâles restent entiers, mais cela nous oblige à les sevrer beaucoup plus rapidement — dès que leurs mères sont à nouveau en chaleur — et à les mettre au foin. Un grand changement, bien stressant, qui peut entraîner des ruptures dans la courbe de croissance. »

« C’est une question de cohérence et de complémentarité entre les activités de notre ferme »

Le temps de partir déjeuner et de revenir dare-dare au son des bêlements, et deux nouveaux petits agneaux, déjà tout frisés sur de longues pattes flageolantes, ont rejoint le troupeau. Chaque année, Pierre-Étienne et Marie-Ève produisent ainsi une centaine d’agneaux, tous nés au printemps. Ils les conduisent à l’abattoir entre août et février, quand leur poids atteint 40 à 45 kilos. La viande est ensuite commercialisée à 60 % via la coopérative Bretagne viande bio (BVB), qui distribue plusieurs points de vente comme des Biocoop, et à 40 % en vente directe, via des colis de viande que les clients peuvent commander directement sur le site internet des éleveurs.

Après la visite au troupeau, direction la tannerie écologique. « J’ai appris à tanner il y a onze ans dans une ferme communautaire du Jura suisse, raconte Marie-Ève, en clouant une peau sur une planche de bois, après l’avoir passée à la machine assouplisseuse. La tannerie faisait partie du projet dès le départ. Je ne voulais pas laisser les peaux à l’abattoir, sachant que, jusqu’à l’an dernier, elles étaient envoyées en Europe de l’Est ou au Maroc, et que, depuis un an, elles sont carrément jetées faute de marché. C’est une question de cohérence et de complémentarité entre les activités de notre ferme. C’est aussi le moyen de me créer un espace individuel, de créativité. » Alors l’éleveuse retourne chercher les toisons et les conserve au sel avant de leur appliquer les multiples étapes du tannage : « D’abord, j’écharne, c’est-à-dire que j’enlève les restes de chair et de graisse ; ensuite, je débarrasse la toison du foin et du suint — cette graisse sécrétée par la laine pour la rendre imperméable — en la lavant à grande eau, sans détergent. Puis, j’utilise un agent tannant, l’alun, et je rince. » Dernière étape, le nourrissage de la peau, à l’aide d’une recette maison à base d’huile de tournesol.

Marie-Ève cloue sur sa planche une peau fraîchement assouplie.

Du haut de ses six ans, Suzanne s’exerce déjà au badigeonnage sur la peau d’un écureuil qui a péri écrasé sur la route. De la dilution à la grille de récupération, tout est pensé pour que le processus soit le plus écologique possible, à la différence des tanneries industrielles, qui utilisent des produits polluants comme le chrome et le formaldéhyde. Les eaux utilisées pour le tannage, comme les autres eaux usées de la maison, sont ensuite envoyées vers deux bassins de phytoépuration.

Le premier bassin de phytoépuration qui filtre les eaux de la tannerie et de la maison.

Sur les tables et les étagères de l’atelier s’entassent plaids moelleux et petits chaussons pour les enfants. Une grande malle renferme d’étonnantes semelles en laine de mouton. « Le suint sécrété par la laine a des propriétés anti-rhumatismes et anti-escarres, explique Marie-Ève. Une dame qui avait des escarres aux talons à force d’être allongée m’a raconté que son médecin lui avait conseillé des semelles en peau de mouton pour guérir plus rapidement. »

Le plaid en laine d’agneau doublé de polaire a son petit succès en guise de cadeau.

Au début, l’éleveuse commercialisait ces productions sur des marchés spécialisés dans la laine, parfois très loin. « Une année, je suis même allée jusqu’à Crest, dans la Drôme », se souvient-elle. Mais depuis la mise en ligne d’un site marchand dédié, en septembre 2018, les ventes ont explosé. Pas question pour autant d’accélérer la cadence. « Cela n’aurait pas de sens de travailler plus de peaux que ce qu’on a d’agneaux. C’est une question de cohérence. »

« La diversité n’est pas la complémentarité » 

Pierre-Étienne, lui, s’est lancé dans la boulangerie. « À Bubry, il y a deux boulangeries. Il y avait aussi Jacky, qui produisait du pain et de la brioche de manière traditionnelle avec de la farine semi-complète, au levain et au feu de bois. » Quand Jacky a eu un souci de santé, il y a un an, il a accepté de former Pierre-Étienne pour prendre sa relève. Aujourd’hui, l’éleveur produit 80 kilos de pain, deux jours par semaine : le jeudi soir, il le livre au Bar’Bouchka de Bubry et à domicile, et le vendredi soir il le vend au marché des producteurs de la commune. La demande est telle qu’il pourrait en produire davantage, mais n’en a pas envie : « Je préfère faire petit mais bien et avec passion, c’est ma devise. Et surtout, 80 kilos de pain correspondent à ce qu’on peut produire avec le blé cultivé en bio sur deux hectares en Bretagne. »

Le four dans lequel Pierre-Étienne Rault cuit ses pains, le jeudi et le vendredi.

Car, s’il achète pour l’heure sa farine à un voisin, il a semé deux hectares de blé d’hiver en novembre dernier. Il a aussi commandé un moulin, qui arrivera au printemps et sera installé à côté de son fournil. « La farine de mon voisin est tip-top et économiquement je ne gagne pas grand-chose à cultiver moi-même. Je vais même perdre mon mercredi après-midi à moudre. Mais c’est une question de sens et de recherche d’autonomie. Depuis notre installation, nous produisons beaucoup de fumier et cela m’a donné envie de produire des céréales pour l’alimentation humaine. Et les tiges des blés nous permettront de fabriquer la paille pour les animaux. »

Pierre-Étienne Rault a semé une dizaine de variétés de blé pour alimenter sa boulangerie.

Le couple a planté des arbres — chênes, châtaigniers, acacias et fruitiers — pour procurer de l’ombre aux brebis, a accueilli les ruches d’un voisin pour la pollinisation et adopté des oies pour entretenir les zones humides. Ces différentes activités leur permet de diversifier leurs revenus — la viande leur procure la moitié de leurs revenus d’exploitation, la tannerie et la boulangerie un peu moins d’un quart chacun, et le reste provient de la vente du jus des pommes du verger — et de les sécuriser, mais pas seulement. Car le couple vise avant tout la complémentarité, la cohérence et l’autonomie. « La diversité n’est pas la complémentarité. Au début, on avait aussi quelques vaches pie noir de Bretagne, mais on a arrêté il y a un an car elles étaient en concurrence avec les brebis », explique Pierre-Étienne. « Le fumier fertilise les champs, qui nous permettent de produire du foin et de la paille pour les animaux, ainsi que des céréales pour le pain. Avec le troupeau, nous entretenons les talus, qui nous permettent de nous procurer du bois pour le chauffage et le four à pain, poursuit Marie-Ève. Cette envie d’être autonomes nous porte. »

Une brebis et son tout-petit, né dans la matinée.

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Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Émilie Massemin/Reporterre
. chapô : Marie-Ève, Pierre-Étienne et leur fils Josua guidant les moutons.

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