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Un métro dans la jungle ? À Bombay, la mobilisation a porté ses fruits

Durée de lecture : 9 minutes

3 décembre 2019 / Côme Bastin (Reporterre)

Au cœur de la tentaculaire capitale économique indienne, la forêt d’Aarey était menacée par la construction d’une ligne de métro. Grâce à une mobilisation citoyenne, cette jungle riche en biodiversité n’accueillera plus le terminus de la ligne. Mais la vigilance reste de mise.

Depuis le reportage de Reporterre, à la suite d’un changement à la tête de l’État de Bombay, le projet de terminus du métro dans la forêt a été annulé. Nous vous racontons cette lutte victorieuse. Les militants restent néanmoins vigilants car la bétonisation des terres est toujours une menace.


  • Bombay (Inde), reportage

Se frayant un passage entre les arbres sous l’œil des policiers, des centaines d’Adivasis se recueillent devant la statue de Birsa Munda. Comme chaque année, le peuple tribal [1] célèbre l’anniversaire de son héros, lui qui mena plusieurs révoltes contre l’envahisseur britannique. Mort en geôle en 1900, Birsa Munda peinerait aujourd’hui à reconnaître sa terre natale. Car au XXIe siècle, ce n’est plus un envahisseur que le peuple Adivasi doit repousser, mais l’urbanisation galopante de Bombay. L’ancien port des Indes britanniques est devenu Mumbai, mégalopole de trente millions d’habitants dont les gratte-ciels grignotent peu à peu leur jungle. À quelques mètres de la statue s’élèvent des palissades. Derrière, les piliers de béton d’une future ligne de métro montent déjà plus haut que la canopée.

Au cœur de Bombay, sur 1.200 hectares, Aarey constitue l’une des plus grandes forêts urbaines sauvages du monde. Membre du groupe de conservation d’Aarey, Radhika Jhaveri l’admet : « Cet anniversaire est un prétexte pour protester contre l’appropriation des terres indigènes pour des projets d’infrastructure et d’immobilier. » Depuis le 4 octobre, la police a interdit toute manifestation concernant ce chantier de métro. Cette nuit-là, la Mumbai metro rail corporation (MMRC) abat, dans l’illégalité, des milliers d’arbres pour faire place nette au futur tracé de la ligne.

La jungle d’Aarey, poumon vert de Bombay.

« De nombreux habitants de Mumbai ont formé une chaîne humaine pour sauver les arbres et beaucoup d’entre eux ont été arrêtés », raconte Radhika, à l’écart des forces de sécurité qui encadrent le rassemblement tribal. « Depuis, nous continuons à protester tous les week-ends mais il nous faut être discrets. »

« Pourquoi ouvrir une station dans la jungle si ce n’est parce qu’il est prévu de la raser ? »

Au vu des embouteillages et de la pollution chronique de Mumbai, la construction de la ligne de métro numéro 3, qui doit connecter le cœur historique de Colaba aux nouveaux quartiers nord, fait consensus. Mais c’est son terminus, situé en plein poumon vert de la ville, qui pose problème. Pour la MMRC, qui a refusé nos demandes d’entretien, l’équation est simple. Sur ses brochures, l’entreprise explique qu’Aarey, situé en fin de ligne, est l’emplacement le plus pratique pour construire le dépôt de train. Elle assure que les arbres coupés seront transplantés ailleurs et les économies en CO2 réalisées grâce à ce transport en commun seront bien supérieures à la perte de 62 des 1.200 hectares de la forêt occasionnée par sa construction.

Pour beaucoup, l’histoire ne tient pas la route. « Le comité d’experts pour le tracé de la ligne a proposé d’autres emplacements, qui ont été rejetés par la MMRC sous des prétextes fallacieux », explique Amrita Bhattacharya, fondatrice du groupe de conservation d’Aarey. Dès lors, pourquoi vouloir à tout prix construire ce métro au cœur de la jungle ? Pour Amrita, c’est que le terrain de la forêt, encerclé par l’urbanisation rapide de Mumbai, vaut aujourd’hui de l’or : « Il ne faut pas être dupe : à chaque fois qu’une telle infrastructure sort de terre quelque part, c’est que d’autres projets vont suivre. » Il y a peu, la MMRC a d’ailleurs annoncé que le « dépôt » de métro... serait finalement une station. Autant dire : un cheval de Troie. « Construire un métro permet de nous caricaturer en opposants aux transports en commun. Mais pourquoi ouvrir une station dans la jungle si ce n’est parce qu’il est prévu de la raser ? »

Amrita Bhattacharya, fondatrice du groupe de conservation d’Aarey.

Voilà donc des mois que ce métro divise le sous-continent. La Haute Cour de Bombay a d’abord refusé de classer Aarey comme une forêt, ce qui l’aurait protégé des promoteurs. Plusieurs groupes de rap de la ville ont alerté sur la menace comme Jazzy Nanu, qui y a tourné un clip ou Swadesi, qui a invité un leader tribal à poser sa voix sur un rythme. Le hashtag #SaveAarey est devenu viral et l’affaire a pris une tournure nationale lorsqu’un étudiant en droit de New Delhi l’a porté devant la Cour Suprême. En octobre, cette dernière a décrété un moratoire d’un mois sur la déforestation jusqu’en décembre. Mais le sort des douze kilomètres carrés d’Aarey reste très incertain.

« Avec ses plages, ses collines et ses rivières, ma ville est magnifique, juge Nirali Vaidya qui a lancé une pétition pour sauver Aarey rassemblant près de 700.000 signatures. Au fil des ans, je l’ai vue devenir de plus en plus chaude à mesure que sa végétation était engloutie par le béton. » Et cette blogueuse environnementale de lister l’ensemble des projets en gestation dans la forêt. « 177 hectares livrés aux studios de Bollywood, 97 hectares pour un zoo, 36 hectares de villages et bidonvilles réhabilités, ce qui rime avec éviction au profit des promoteurs, deux hectares destinés à une tour de trente étages de la MMRC... »

Plusieurs groupes de rap de la ville ont alerté sur la menace comme Jazzy Nanu.

Au petit matin, le biologiste Anand Pendharkar nous a donné rendez-vous à l’orée d’Aarey. Alors que le soleil se lève sur la cime des arbres, il lance : « Regardez autour de vous ! Est-ce qu’on peut sincèrement douter qu’il s’agit d’une forêt ? » Avec son ONG, Anand y a recensé 1.147 espèces végétales et animales différentes, comme le mythique Banian indien, le gingembre-crêpe et ses fleurs rouges, les léopards dont nous croisons les traces au sol ou les oiseaux migrateurs dont nous entendons les cris. « Il est impossible de déplacer un écosystème comme celui-ci en plantant ailleurs », insiste Anand, alors que nous longeons des arbres transplantés — qui sont pour la plupart déjà morts. Plus loin, des chantiers et une route embouteillée scindent l’écosystème d’Aarey en deux. « Il est prévu d’agrandir cette voie qui permet de couper entre l’est ou l’ouest de la ville », regrette le biologiste.

Plusieurs mouvements écologistes se sont enracinés à Mumbai dans le sillage du combat pour la jungle d’Aarey

La bétonisation d’Aarey risque de compromettre son rôle de régulateur climatique et hydraulique pour Bombay. « C’est ici, au flanc des montagnes du parc National Sanjay Gandhi, que la rivière Mithi prend sa source », décrit Anand. Ce rôle de tampon évite que la ville ne se retrouve sous l’eau durant la mousson. Sorti le 15 novembre, un rapport de Shweta Wagh, urbaniste et géologiste, l’affirme clairement. « Les conséquences des projets immobiliers sur les bassins hydrographiques de la rivière Mithi sont susceptibles d’exacerber le risque d’inondations urbaines. »

Ironie de l’histoire, un autre rapport sorti fin octobre prévoit lui qu’une grande partie de Bombay soit submergée d’ici 2050 si la ville persiste dans son modèle de développement.

Figure du peuple Adivasi, Prakash Bhoir nous reçoit dans sa maison recouverte de peintures tribales, désormais à quelques dizaines de mètres des immeubles. Comme beaucoup, il est suspendu au jugement de la Cour Suprême. La fin du moratoire sur la déforestation conduirait à la mort de son village. « Nous sommes les premiers habitants de Bombay et pour nous, les arbres sont des dieux. De quel développement ce carnage est-il le nom ? » Évictions de populations, risques d’inondations, hausse de la pollution et des températures, perte de biodiversité : le prix à payer pour cette station de métro semble décidément exorbitant. Pas autant, faut-il croire, que le prix du mètre carré sur l’étroite presqu’île de Bombay, flirtant dans certains quartiers avec celui des capitales occidentales.

Prakash Bhoir et sa femme, figures de la lutte autochtone.

Quel que soit le dénouement, les militants l’assurent : ils se battront jusqu’au bout. Friday For Future, Extinction Rebellion : plusieurs mouvements écologistes se sont enracinés à Bombay dans le sillage du combat pour la jungle d’Aarey, suscitant l’engouement des jeunes urbains. Comme Yuthika, qui, a seulement 17 ans, a déserté la maison familiale pour s’opposer aux bulldozers... et terminé au poste de police. Très conservateurs, ses parents lui ont passé un savon. La lycéenne s’en moque. « Le combat pour Aarey nous a ouvert les yeux. Si ma génération ne se lève pas contre ce modèle de développement, la suivante sera morte avant même d’être née ! »


Actualisation : À la suite d’un renversement d’alliance, un nouveau Premier ministre a pris la tête du Maharashtra, dont Bombay est la capitale. Peu après notre reportage, il a annoncé que les travaux de la ligne de métro dans la forêt d’Aarey allaient prendre fin et qu’un nouvel emplacement allait être recherché pour le terminus. Toutes les poursuites contre les activistes ont également été levées. Les militants ont salué cette décision mais restent vigilants : les projets de zoo, de « réhabilitation »de villages et de gratte-ciels sont toujours d’actualité dans la forêt.


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[1Nous avons traduit ainsi l’expression anglaise « tribals » qu’ils utilisent pour se dénommer.


Lire aussi : En Inde, les partis politiques ignorent le changement climatique

Source et photos : Côme Bastin pour Reporterre

. chapô : La lisière de Mumbai vue depuis les hauteurs de la forêt d’Aarey.

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