Un village se rebelle contre un élevage de 40.000 poulets

Durée de lecture : 8 minutes

10 juillet 2019 / Didier Harpagès (Reporterre)

Dans le Pas-de-Calais, le village d’Offekerque, 1.170 habitants, accueillera-t-il un élevage de 40.000 poulets de chair ? Malgré l’opposition des habitants et de la majorité du conseil municipal, les services de l’État ont validé le projet.

  • Offekerque (Pas-de-Calais), reportage

Lorsque Clotilde Beaufils, maire d’Offekerque, petit village du Pas-de-Calais, prit connaissance, en septembre 2018, d’une demande de permis d’exploitation d’un poulailler de 39.900 poulets de chair sur le territoire de sa commune, une vive inquiétude la secoua. Très vite, elle s’attacha à lancer la résistance en adressant aux 1.170 villageois une lettre d’information, espérant de leur part une réaction. Celle-ci se manifesta grâce au « collectif des habitants d’Offekerque en colère », animé par Dominique Neuquelman et Denis Gheerardyn.

Pourquoi 39.900 poulets ? Parce qu’au-delà de 40.000 volailles, une enquête publique est automatiquement déclenchée. « Une manière, en quelque sorte, pour les porteurs du projet, madame et monsieur Odent, d’échapper à l’expression démocratique des différents courants d’opinions », dit Dominique Neuquelman. Toutefois, rien ne s’oppose, juridiquement, à ce que le premier magistrat de la commune décide de mettre en place une consultation citoyenne lorsque le poulailler pressenti rassemble entre 30.000 et 40.000 volatiles. Ce que fit madame Beaufils. Parallèlement, la résistance se déploya grâce au collectif, lequel alerta la population d’Offekerque par la distribution de tracts, lors de multiples porte-à-porte. Résultat : 228 avis furent exprimés en mairie, dont cinq seulement furent favorables au projet.

« On ne répond pas à la presse » 

Cette expression publique, prolongée par une manifestation sur le parvis de la maison communale, vint compléter la décision du conseil municipal d’Offekerque, qui se prononça dans sa grande majorité, le 27 février 2019, contre la construction du poulailler industriel.

La demande d’enregistrement environnemental auprès de la préfecture de cet établissement a été déposée par l’EARL (exploitation agricole à responsabilité limitée) Odent, dont le dossier a été réalisé par le cabinet Studeis. Étant donné sa maîtrise affichée des procédures administratives, ce bureau d’études est habilité à conduire des dossiers dits ICPE (installation classée pour la protection de l’environnement) [1].

Dominique Neuquelman anime le « collectif des habitants d’Offekerque en colère ».

Le 11 mars dernier, le collectif adressa au préfet un courrier faisant état de ses plus vives préoccupations. Les 39.900 poulets confinés dans un espace étroit de 2.000 m² ne disposeront pas du confort de leurs congénères élevés selon les exigences de l’agriculture biologique. Ceux-là peuvent évoluer librement et profitent de surcroît d’un parcours extérieur en pleine lumière naturelle. Ce ne sera pas le cas chez madame et monsieur Odent, qui n’ont pas souhaité s’exprimer sur ce sujet comme sur d’autres. (« On ne répond pas à la presse », nous a déclaré au téléphone madame Odent, avant de raccrocher sèchement).

Dans le poulailler d’Offekerque, les poussins d’un jour deviendront des poulets « légers » (moins de 2 kg), un mois plus tard. Les poulets « lourds » (plus de 2 kg) auront droit à une espérance de vie de 45 jours. Antoine Gomel, éleveur de poulets bio contacté sur cette question, a précisé à Reporterre que ses volailles sont élevées durant 90 jours, soit un séjour sur terre deux fois plus long que celui prévu pour les poulets de monsieur et madame Odent.

4.660 litres par jour

Afin d’abreuver les 39.900 volatiles, un forage de 140 mètres autorisera le pompage annuel de 1.700 m3 d’eau, soit près de 4.660 litres par jour. « Ces 1.700 m3 prélevés pourraient encore augmenter, s’inquiète Dominique Neuquelman, puisqu’un second poulailler est prévu dans un proche avenir. »

Les opposants au projet signalèrent au préfet d’autres nuisances bien regrettables, comme la pollution sonore. Les 39.900 poulets ne vont pas manquer de se faire entendre auprès des villageois. De plus, la ventilation du bâtiment sera opérationnelle jour et nuit. A cela s’ajoutera le va-et-vient incessant des camions et des engins agricoles sur des routes particulièrement étroites.

La pollution de l’eau n’est pas moins inquiétante. Les champs d’épandage recevront des jus chargés d’azote et de nitrate susceptibles de rejoindre la nappe phréatique. « En période de hautes eaux, précise Dominique Neuquelman, le toit de la nappe se situe entre 0,80 mètre et 1 mètre de profondeur sur le territoire d’Offekerque. Rien ne démontre dans le dossier de Studeis que la réglementation est respectée si la nappe phréatique devient subaffleurante, autrement dit, si elle remonte. »

Autre effet pervers inquiétant de l’installation de ce type de poulailler : les nuisances olfactives. L’air rejeté par les ventilateurs sera chargé de particules fines d’ammoniac, de plumes, de poussières, sources de désagréments mais aussi facteurs de risques sanitaires sérieux. Là encore, aux yeux de l’animatrice du collectif des habitants d’Offekerque en colère, le dossier est imprécis. « Il est dit, souligne-t-elle, que madame et monsieur Odent gèreront leur installation de façon à prendre en compte les nuisances odorantes et à les limiter dans la mesure du possible. Soit ! Mais comment vont-ils procéder ? Nous avons l’impression désagréable que les futurs exploitants sous-estiment fortement cette source de nuisances. Comme ils sous-estiment, du reste, l’insécurité potentielle du bâtiment en cas d’incendie. En effet, ils ne précisent pas quelles sont les sources d’alimentation de la réserve d’incendie de 120 m3 prévue à cet effet. Les besoins en eau pour éliminer ce type de risque, à propos d’un poulailler de 2.000 m², ont-ils été rigoureusement évalués ? Nous avons quelques doutes. »

« C’est déjà une forme de mépris vis-à-vis de notre revendication » 

De même, estime encore Madame Neuquelman, le couple Odent semble ignorer le préjudice financier dont seront vraisemblablement victimes les propriétaires des habitations proches du poulailler, leur valeur étant, selon elle, probablement dépréciée de 20 à 25 %.

Des courriers complémentaires furent adressés à la présidence de la République, à la fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’Homme, au ministère de l’Agriculture ainsi qu’au président du conseil départemental du Pas-de-Calais. Seul ce dernier accepta d’apporter une réponse. « Oui, mais elle fut sobrement administrative. Il ne se mouille pas ! s’agace l’Offekerquoise. En fait, ajoute-t-elle, on laisse à penser aux gens qu’ils peuvent s’exprimer mais les autorités institutionnelles décident seules ! »

Composé d’élus (conseillers régionaux, départementaux, maires) de responsables d’associations, d’experts et de personnalités qualifiées (médecins, hydrogéologues, membres de l’Institut Pasteur), le Coderst (conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques) se prononça précisément, le 22 mai dernier, au grand dam des acteurs du collectif, en faveur du projet. Dominique Neuquelman ne décolère pas : « Sur 25 membres, seuls 14, dont aucun élu, se sont présentés. C’est déjà une forme de mépris vis-à-vis de notre revendication. Onze ont voté pour le poulailler, une personne s’est abstenue et deux seulement ont voté contre ! Nous prenons la mesure de notre impuissance ! Consolons-nous, quand même, avec l’avis défavorable du conseil municipal de la ville voisine d’Oye-Plage. Il a dit non au poulailler car une partie du territoire de cette commune recevra les épandages des fientes de poulet. »

Le conseil municipal d’Offekerque s’est prononcé contre la construction du poulailler industriel.

Toutefois, quelques jours auparavant, le collectif avait été reçu par le sous-préfet du Pas-de-Calais. Ce dernier ne fut pas insensible à l’inquiétude des habitants d’Offekerque. Quatre propositions furent énoncées. Le stockage des fientes sera interdit dans trois zones situées autour du poulailler. Ailleurs, elles devront être couvertes. Un brumisateur devra permettre de retenir la poussière et les camions ne traverseront plus le village. Dominique Neuquelman n’est pas entièrement rassurée : « On calme la colère, on veut faire baisser la tension mais il n’y a aucune garantie. Les camions emprunteront encore les routes étroites pour rejoindre le poulailler, même si le centre du village sera épargné. Qu’en sera-t-il de ce brumisateur ? Ne va-t-il pas faire retomber au sol une matière humide dans laquelle marcheront les malheureux poulets ? »

« Ce type de projet a été instruit de manière sommaire »

Le collectif participa solidairement, le 8 juin dernier, à la marche organisée par plusieurs associations opposées à la construction d’un poulailler de 107.000 poules pondeuses à Pitgam, village situé à une trentaine de kilomètres d’Offekerque.

Las, le 13 juin, la préfecture du Pas-de-Calais a pris un arrêté autorisant l’exploitation du poulailler, malgré les 20.000 signataires de la pétition contre ce projet. La préfecture a demandé que les parcelles de l’exploitation trop proches du village soient retirées du plan d’épandage et que l’exploitant installe un équipement de brumisation et un système de ventilation pour limiter l’émission de poussières.

D’autres actions sont envisagées par les opposants, comme la création d’une association pour s’opposer juridiquement au permis de construire, car l’arrêté préfectoral autorise l’installation de l’exploitation mais pas sa construction, soumise « à l’obtention d’un permis de construire ».

« Ce type de projet a été instruit de manière sommaire, sans véritable étude d’impact, sans recherche de solution et sans la moindre exigence environnementale, résume Dominique Neuquelman. Cet élevage va à contresens de ce que défend la communauté de communes de la région d’Audruicq, à laquelle appartient Offekerque. Celle-ci prône le bien-manger, le bien-vivre, les circuits courts et, par ailleurs, face à ce projet insensé, d’autres structures institutionnelles ferment les yeux ! Tout cela manque singulièrement de cohérence ! »


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[1L’ICPE est un établissement dont l’activité présente un risque ou un inconvénient pour l’environnement humain et naturel.


Lire aussi : Dans le Nord, des habitants vent debout contre un poulailler géant

Source : Didier Harpagès pour Reporterre

Photos : © Didier Harpagès/Reporterre

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