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Tribune — Agriculture

Une agriculture complice de la biodiversité est possible

Les haies, ici tout juste plantées à Freycenet-la-Tour (Haute-Loire), permet de préserver des espèces, dont des oiseaux.

Une agriculture protectrice du vivant est possible, écrit dans cette tribune l’association Terre de liens, à l’occasion de la Journée internationale de la diversité biologique ce 22 mai. Reste à réorienter les politiques agricoles.

Geneviève Bernard et Jean Pluvinage président la Fédération et la Fondation Terre de liens ; Luc Moineville est gérant de la Foncière Terre de liens.



Sale temps pour la nature ! Si cette 22e Journée mondiale de la biodiversité devait sonner comme un slogan, il lui serait tout trouvé. Car ce vivant, dont nous faisons partie et dont notre survie dépend, ne cesse d’être malmené. Le réchauffement climatique, lié aux activités humaines émettrices de gaz à effet de serre, pourrait devenir la première cause de disparition des espèces : près de 20 % des espèces terrestres sont menacées à l’horizon 2100.

Rassurons-nous, les principales raisons de ce macabre scénario sont connues de tous, institutions et décideurs politiques, en charge de mettre en œuvre nos politiques publiques : l’artificialisation des sols et l’intensification des pratiques productivistes agricoles. Un certain nombre de faits en attestent : un cinquième des émissions de gaz à effet de serre sont causées par l’agriculture, soit le deuxième poste d’émissions national après le secteur des transports ; 39 % des populations d’oiseaux communs (pipit farlouse, alouette des champs, linotte mélodieuse, perdrix rouge, etc.) ont disparu en trente ans ; 92 % des cours d’eau surveillés sont pollués par des pesticides.

Malgré les alertes scientifiques répétées et les conséquences désastreuses pour les paysan·nes, cette agriculture industrielle encouragée depuis les années 1960 à « produire toujours plus » à court terme ne semble pas encore remise en cause. Bien au contraire. La guerre en Ukraine et son lot de drames ont donné le feu vert à toutes sortes de dérégulations. Au prétexte d’une responsabilité nourricière qui exigerait de relancer à l’identique la production agricole — amplement contestée sur le plan scientifique —, le peu d’engagements environnementaux pris jusqu’alors seraient à remettre aux calendes grecques. Pire, quand le climat se réveille et nous rappelle à travers des épisodes de gel et de sécheresse que le changement climatique est bien là, c’est le parachute des aides court-termistes qui prend le relais. 

La linotte mélodieuse est notamment menacée par l’appauvrissement des massifs arbustifs libres. [Flickr/CC BY-NC-ND 2.0/gman25->https://www.flickr.com/photos/gman25/33254646604]

Oubliée, la stratégie européenne « Farm to Fork » (de la ferme à la fourchette) ! Il y a quelques semaines, la Commission européenne annonçait que, pour produire plus, les États membres pourraient déroger « aux règles du verdissement » pour 2022. Abandonnées, les jachères qui permettent aux sols de se régénérer ! Leur remise en culture serait la clé de notre sécurité alimentaire alors qu’elles ne représentent que 2 % de notre surface agricole. Quant à l’enjeu de l’eau, que l’épisode de sécheresse actuel remet au premier plan, le gouvernement y répond en promettant un nouveau chèque de 20 millions d’euros pour éviter les faillites d’agriculteurs, sans encourager un changement de modèle.
 
Pourtant le monde scientifique l’assure, en l’occurrence les experts de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) : « Ce ne sont pas les réglementations environnementales qui limitent les rendements, mais bien les chocs climatiques, la perte de pollinisateurs ou encore la dégradation des sols. » La biodiversité, encore elle.
 

« Une autre agriculture, complice de la biodiversité, est possible »

L’agriculture et la protection du vivant seraient-elles donc irréconciliables ? Non. Une autre agriculture, complice de la biodiversité, est possible, si nous décidons de réorienter fortement les politiques agricoles. Au-delà des limitations de pesticides, il s’agit d’encourager les agriculteurs·trices à redevenir les premier·ères acteurs et actrices de la renaissance de la biodiversité, en plantant des haies, en créant des mares, en installant des nichoirs... Des dizaines de solutions existent pour favoriser la renaturation de nos paysages. C’est ce que l’association Terre de liens promeut depuis des années, par le biais du bail rural environnemental (BRE), un contrat de fermage associé à des exigences environnementales qui lie Terre de liens à celui qui cultive les terres — sorte de contrat social entre citoyens et producteurs en faveur de la biodiversité. Environ 300 fermes Terre de liens en France sont à ce jour actrices d’une agriculture paysanne vivante.

Face à l’urgence, nous appelons aujourd’hui les décideurs à stopper la dérégulation orchestrée par l’agriculture industrielle et à revoir et accroître les incitations à des pratiques agricoles qui coopèrent avec le vivant. Cela implique de repenser totalement les politiques agricoles actuelles, à commencer par la Politique agricole commune, trop peu ambitieuse au regard des enjeux actuels. La Commission européenne l’a d’ailleurs pointé dans ses observations sur le Plan stratégique national soumis par la France : « Le Plan ne permet d’accompagner que partiellement la transition écologique des secteurs agricole et forestier », en soulignant notamment la faiblesse des moyens attribués à la protection de l’eau et à la préservation de la biodiversité.

L’avenir de notre agriculture nourricière est intimement lié au vivant. On ne produit pas d’alimentation sur une planète morte.

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