Une joyeuse et dense Rencontre de Reporterre pour célébrer les néo-paysans

23 juin 2016 / Gaspard d’Allens (Reporterre)



La rencontre de Reporterre sur l’agriculture, jeudi 9 juin, a connu un franc succès. Les néo-paysans venus témoigner ont captivé une assistance de plus de trois cent personnes. En changeant de vie, ces hommes et femmes incarnent les transitions à venir.

Jeudi 9 juin, au Jardin d’Alice, à Montreuil, l’envie de prendre la clé des champs s’est faite pressante. Reporterre y organisait, en partenariat avec Les Champs des possibles, une rencontre consacrée aux néo-paysans. Il y avait de quoi nourrir l’esprit et le ventre, avec un repas bio, la projection du film Anaïs s’en va t-en guerre et les témoignages d’hommes et femmes ayant décidé de franchir le pas : devenir paysan et paysanne alors que rien ne les y prédestinait.

Voici en vidéo, puis en mots et en photos, le compte-rendu de la soirée. Qui s’inscrit dans un long travail éditorial de Reporterre — un livre, des tribunes, et des articles — pour montrer la richesse de ce mouvement de retour à la terre. Et sa nécessité.

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En début de soirée, Lucile Leclair, coauteur du livre Les Néo-Paysans, commence par relater son « voyage de ferme en ferme aux quatre coins de la France ». À travers ses multiples rencontres, un récit commun se dessine, où la liberté se réinventerait à la campagne. Tous ces nouveaux paysans partagent le rêve de travailler la terre et d’habiter autrement le monde. « On retrouve chez ces personnes le besoin de quitter une vie hors sol, aseptisée, et l’envie de renouer avec de vraies richesses : semer, pétrir la matière, cultiver le vivant. » Loin de l’anecdotique, ils représentent plus de 40 % des installations agricoles en 2015 « et devraient constituer, en 2020, un tiers du nombre total des agriculteurs ».

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Jean-Louis Colas, Lucile Leclair, Olivia Renaud et Marc Bianchi, les quatre participants à la rencontre de « Reporterre ».

Le choix de changer de vie se fait souvent par un déclic. Parfois en opposition à sa trajectoire antérieure. Comme Marc Bianchi, devenu maraîcher en Seine-et-Marne : « J’ai bossé dans le tourisme pendant quinze ans. Avec une insatisfaction chronique, dit-il. L’agriculture, ça a d’abord été pour moi une vue de l’esprit. J’étais commercial, je portais des costards-cravate. J’étais à mille lieux de m’imaginer paysan. C’est fou à quel point on est formaté lorsque l’on est dans une norme. Et comme on ne s’autorise pas à rêver, à voir au-delà de nos œillères. » Marc découvrira finalement le maraîchage au cours d’une formation intitulée « de l’idée au projet » du pôle Abiosol, à Paris. « À partir de là, j’étais mordu », affirme t-il.

Pour Olivia Renaud, autre néo-paysanne intervenant au cours du débat, la reconversion a été « une évidence », comme « un appel ». L’agriculture prolonge son parcours : « Je travaillais dans une association de promotion du développement durable, j’adorais ça. » Avec son compagnon, et un autre couple, ils ont décidé de reprendre une ferme de 190 hectares dans l’Oise. Ils possèdent un troupeau de vaches et font de la transformation laitière, des céréales et du maraîchage.

« On travaille comme des chiens mais on fait ce que l’on aime »

« Quand on n’est pas issu du milieu agricole, on a beaucoup de fantasmes sur l’agriculture, avertit Olivia, mais il y a une différence entre les rêves et la réalité. » Au quotidien, le métier est complexe, stressant. « Au bout de trois jours, j’avais des crampes de partout. J’avais des courbatures des muscles, je ne savais même pas que ça existait », raconte Marc. « J’ai rarement été aussi fatigué qu’en ce moment, j’ai beaucoup de soucis liés au temps et aux inondations », témoigne le néo-maraîcher, qui lance cette année sa seconde saison. Pourtant, aucun des deux néo-paysans ne regrette son choix, « pour rien au monde je ferai machine arrière. J’ai retrouvé de l’utilité et du sens à mon métier, je nourris les gens », dit Marc. Pour Olivia, « on travaille comme des chiens et ce n’est pas bien valorisé mais on fait ce que l’on aime. Ça n’a pas de prix ».

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Près de 300 personnes ont assisté à la rencontre au Jardin d’Alice.

Pour se former, les néo-paysans ont dû retourner à l’école. Marc s’est lancé dans un brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole (BPREA) : « J’ai remis mes fesses sur les bancs de l’école à 40 ans. Dans la classe il y avait une grande majorité de personnes en reconversion. De 25 à 55 ans, ils cherchaient tous une nouvelle voie. » Olivia, elle, a fait un BTS d’horticulture : « Cela m’a donné des bases en agronomie et en biologie végétale, mais ce n’est pas comme ça qu’on apprend le métier. »

L’installation se fait progressivement en acquérant les savoir-faire. En s’essayant. Jean-Louis Colas était agriculteur. Désormais, il profite de sa retraite pour s’engager pleinement dans le renouvellement des générations agricoles. Dans sa ferme de 70 hectares en Seine-et-Marne, il a consacré deux hectares à une « couveuse ». L’idée est d’accompagner les candidats au retour à la terre. « On leur met à disposition du matériel, du terrain, de la formation et un accompagnement technique pour se tester grandeur nature, explique t-il. On signe avec eux un contrat d’un an renouvelable deux fois. » Ces couveuses s’appellent aujourd’hui des « espaces test agricole », « partout, elles essaiment. La première a été créée chez moi en 2009. On compte maintenant six sites en Ile-de-France, avec dix couvées chaque année, dont deux bergers et une paysanne boulangère ».

Le foncier est le nerf de la guerre

Faire ses armes, avant de se lancer dans l’aventure, est une nécessité. Car, dans le milieu agricole, « le corporatisme est omniprésent et les néo-paysans souvent considérés comme des déviants, relate Lucile. Sans héritage familial ni bagage culturel, leur installation va être un long parcours du combattant. » D’autant plus que leurs choix agricoles ne s’inscrivent pas dans les schémas conventionnels ni dans les modèles de l’agrobusiness. « Les néo-paysans ne rêvent pas d’une exploitation de 25.000 volailles, 10.000 cochons ou mille vaches mais d’une ferme respectueuse de la terre et des hommes », assure Lucile.

Olivia reconnaît qu’« au début, on faisait profil bas, on y allait doucement. On était les seuls à ressemer de l’herbe sur des terres où les autres cultivaient des céréales ». Lorsqu’elle a présenté son projet aux banques, « tous les voyants étaient rouges : projet collectif, agriculture biologique, diversification, transformation laitière, vente directe en Amap... On nous a pris pour des fous ! »

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Des clowns ont pimenté la soirée.

Pour chaque installation, le foncier est le nerf de la guerre. L’accès à la terre reste bloqué. Entre des outils de régulation dévoyés — « Les Safer ne jouent pas suffisamment leur rôle », selon Lucile — et des pratiques illégales : « Pour accéder à la terre, les pots-de-vin sont monnaie courante, révèle Olivia, c’est même un directeur d’agence du Crédit agricole qui nous en a demandé un ! » Elle précise qu’elle a refusé de le donner.

Dans le milieu agricole, on considère la terre comme un patrimoine. Un capital qu’il faudrait accroître plus qu’un outil de travail que l’on pourrait transmettre. « Nous n’avons pas forcément envie d’être propriétaire », dit Marc. « Il faudrait trouver de nouveaux dispositifs pour faciliter l’accès au foncier et le gérer comme un bien commun, continue Lucile. Car aujourd’hui, on garde rarement la même profession tout au long de sa carrière. Être paysan est un moment de vie. On peut être maraîcher pendant dix ans, par exemple. »

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De nombreux bénévoles ont assuré le succès de la soirée comme la tenue de la cantine à prix libre.

Le modèle prôné par l’association Terre de liens a été acclamé lors du débat. Ce mouvement achète collectivement des terres agricoles grâce à l’épargne citoyenne. On compte à l’échelle nationale, plus de 120 fermes Terre de liens. « Ça renouvelle l’imaginaire, mais ça reste insuffisant pour changer la donne », analyse, Olivia.

« Les citoyens doivent se réapproprier l’agriculture »

Pendant soixante ans, les agriculteurs conventionnels ont été enfermés dans un système qui se retrouve aujourd’hui dans l’impasse. Le système est verrouillé, selon Jean-Louis : « Lorsque j’ai converti ma ferme en agriculture biologique dix ans avant ma retraite, ça a été extrêmement périlleux. J’ai pris des risques financiers. Les aides publiques ne suivaient pas. »

Au fil des années, dans tout le pays, les agriculteurs conventionnels ont été dépossédés et prolétarisés. Lorsqu’ils sont surendettés, la transformation de leur ferme devient impossible. « Le créancier possède non seulement une dette mais aussi un mode d’existence », affirme Lucile.

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Lucile Leclair : « Dette mais aussi mode d’existence »

Pour les néo-paysans, le choix est plus simple : « On arrive avec des visions nouvelles, sans le poids des habitudes et de la norme, on souhaite éviter les gros investissements », souligne Olivia.

Mais l’essaimage de ces initiatives néo-paysannes sera t-il suffisant pour changer de modèle ? Chacun s’accorde sur le fait qu’il est nécessaire de renforcer également les luttes paysannes. Les intervenants pointent un paradoxe. Si le syndicat de la Confédération paysanne est indispensable pour dénoncer la mainmise des semenciers ou des industriels, aucun des néo-paysans présents n’y est encore adhérent. « On aimerait se mobiliser davantage, admet Marc, mais en phase d’installation, c’est difficile. »

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Marc Bianchi : « On aimerait se mobiliser davantage, mais en phase d’installation, c’est difficile »

Pour Lucile, « la clé de ce combat réside aussi à l’extérieur du monde agricole ». À travers les mobilisations au sein des Zad, les Amap, la lutte pour les semences anciennes. « Il faut que les citoyens se réapproprient l’agriculture, dit Jean Louis. J’aimerais que cette soirée soit un appel à diffuser ce message. »




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Source : Gaspard d’Allens pour Reporterre

Photos : © Éric Coquelin/Reporterre

Vidéo : © Fanny Perrier-Rochas

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