Une méga-église pourrait bétonner un petit village ardéchois

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14 mai 2020 / Pauline De Deus (Reporterre)



Dans le parc naturel des monts d’Ardèche, la construction d’une église de 4.000 places pour une congrégation laisse pantois. Sans que personne n’ait été consulté, l’État a donné sa bénédiction pour artificialiser les sols et détruire la biodiversité. Les opposants à ce projet tentent le tout pour le tout.

  • Saint-Pierre-de-Colombier (Ardèche), reportage

En plein cœur du département de l’Ardèche, c’est un lieu préservé. Une seule route mène à Saint-Pierre-de-Colombier, la D26. Sur place, quelques maisons, un coiffeur, une épicerie, une église et un pont qui franchit la rivière. Près de la moitié des habitations sont des résidences secondaires. Moins de trois cents personnes vivent dans la commune à l’année : des familles « historiques » du village, des amoureux de la nature venus se perdre en Ardèche et une congrégation religieuse installée depuis 1946.

Au fil des années, la congrégation de la Famille missionnaire Notre-Dame s’est développée. Un peu plus d’une centaine de membres sont dispersés dans des foyers, partout en France. Deux fois par an, des pèlerinages organisés à Saint-Pierre-de-Colombier réunissent entre mille et deux mille personnes. C’est ce qui aurait poussé la congrégation à se lancer dans un projet de construction pharaonique.

Dans le parc naturel des monts d’Ardèche, l’eau de la Bourges forme la cascade du Ray Pic, un site naturel volcanique.

Sur sept hectares de terres agricoles (dont un hectare du seul pré plat du village), une église de 7.000 m2 devrait être érigée d’ici trois ans. Elle sera accompagnée d’un parvis de 4.700 m2, d’allées d’accès, d’un bâtiment d’hébergement, d’une passerelle au-dessus du cours d’eau et d’un parking. Le tout, copieusement bétonné de part et d’autre de la rivière de La Bourges. Dans le village, les bulldozers ont commencé à ronronner il y a un an. C’est à ce moment-là que les habitants ont compris ce qui se jouait. « Le projet a été passé sous silence », dénonce Mary Tambour, Colombiéroise depuis 10 ans. « On en entendait vaguement parler mais ça nous semblait tellement gros qu’on n’y croyait pas vraiment. » Cette habitante a pris soin d’éplucher les comptes-rendus de conseils municipaux mais n’y a trouvé aucune trace de débat sur cette construction. Les deux réunions publiques concernant le projet auraient, selon elle, été annoncées lors d’offices religieux.

L’église sera située dans un parc naturel régional... qui n’a pas été consulté

La surprise est d’autant plus grande que la commune fait partie du Parc naturel régional (PNR) des Monts d’Ardèche. « On a découvert le projet au printemps 2019 via des habitants », dit la présidente du parc, Lorraine Chenot. « Le permis de construire a été délivré sans nous consulter. Ni la commune, ni la communauté de communes, ni l’État n’ont respecté la charte du parc. »

Interpelés par le PNR, élus locaux et préfecture se déchargent de toute responsabilité. Le parc aurait effectivement dû être consulté si le dossier remis à la Dreal avait été bien rempli… Mais ce n’est pas le cas. Dans cette demande d’étude au cas par cas, remise en janvier 2018, la congrégation assure ne pas faire partie d’un PNR. D’après un avocat consulté par le Parc, cette faille « ne peut être assimilée à une fraude institutionnelle » et « n’est pas de nature à remettre en cause le permis de construire ».

Le 14 décembre 2019, plus de mille pèlerins de toute la France étaient réunis pour la fête de Notre-Dame-des-Neiges.

Désemparés, les opposants au projet cherchent à mobiliser autour de leur cause. Entre août et décembre, plusieurs manifestations, réunissant cent à deux cents personnes, ont été organisées. C’est lors de la première mobilisation, le 10 août 2019, qu’est née l’idée de la lutte par le pouvoir des urnes.

Le 15 mars dernier, vingt-deux noms étaient en lice pour conquérir les onze sièges de la mairie de Saint-Pierre-de-Colombier. Dans les communes de moins de mille habitants, l’élection ne fonctionne plus par listes et le comptage des voix se fait individuellement. Mais dans le village, tout le monde sait qu’il y a deux camps : les pour et les contre. Le résultat fut sans appel : le maire sortant, Gérard Fargier, et son équipe l’ont emporté avec un peu plus de 220 voix sur les 345 exprimées. Il n’y a pas de panachage et la liste opposée à la construction de l’église n’a donc obtenu aucun siège.

Un tiers des 345 votants étaient de la communauté religieuse. « Avec ce poids, les élections étaient jouées d’avance », regrette Daniel Calichon, un habitant. Problème : d’après les opposants, seule une trentaine de membres de la congrégation vit, en réalité, dans le village. En 2001 déjà, le journal Libération avait estimé que la communauté religieuse avait fait basculer le scrutin à Saint-Pierre de Colombier. C’était, à l’époque, la première élection remportée par Gérard Fargier. Depuis, le même scénario s’est reproduit à chaque élection et il n’a jamais quitté le fauteuil de maire.

Cette année pourtant, l’association Pour l’Avenir de la Vallée de la Bourges a tenté de résister. Elle a contesté en justice 98 noms inscrits sur les listes, tous membres de la congrégation de la Famille missionnaire Notre-Dame. Dix jours avant l’élection, un huissier avait constaté que seuls 35 membres étaient effectivement présents au foyer de Saint-Pierre-de-Colombier. Mais cela n’a pas été suffisant. Au tribunal d’Aubenas, l’association a été déboutée pour manque de preuve. Et le jour des élections, quand les habitants ont vu des dizaines de voitures arriver des quatre coins de France, il était trop tard.

Projet de construction présenté sur le site de la Famille Missionnaire de Notre Dame. La construction devrait durer quatre ans au total.

Le cours d’eau est un habitat sensible pour plusieurs espèces telles que l’écrevisse à pattes blanches

Avant même que cette bataille judiciaire ne soit perdue, les opposants au projet avaient contre-attaqué. Cette fois, ils s’appuient sur une note de synthèse des enjeux écologiques annexée au dossier de la Dreal. Dans ce document, on apprend que le cours d’eau est un habitat sensible pour plusieurs espèces : l’écrevisse à pattes blanches, la loutre d’Europe, le sonneur à ventre jaune, entre autres.

L’association Les amies de la Bourges a adressé une plainte à la vice-procureure du tribunal de Privas. Elle conteste la destruction de la biodiversité dans une zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique, de laquelle dépendent plusieurs espèces protégées. Au regard du Code de l’environnement, cette altération est un délit.

Le 14 décembre, en parallèle du pèlerinage, un rassemblement pour protester contre la construction de l’église a réuni environ 200 opposants, habitants du village ou des environs

Depuis le dépôt de cette plainte, le 26 février dernier, le Covid-19 s’est répandu et tout est à l’arrêt… Tout ou presque puisque les travaux de construction de l’église ont, eux, repris à la mi-avril. Déterminés les opposants veulent continuer à se battre jusqu’à obtenir la suspension des travaux. Prochaine étape : le pénal avec un avocat spécialisé. À condition de récolter les fonds nécessaires. Le parc naturel régional, de son côté, explique ne pas avoir d’autre moyen de pression que le suivi de la construction. Mais la présidente Lorraine Chenot fait confiance au mouvement d’opposition. « Ça va continuer », assure-t-elle. « À l’heure de la pandémie, ce genre de projet pose question… Veut-on accélérer encore la disparition du vivant ? »





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Source et photos : Pauline de Deus pour Reporterre

. chapô : La vierge de Notre-Dame-des-Neige a été érigée en 1946 sur une colline de Saint-Pierre-de-Colombier. Au fil du temps, cette colline a été sonorisée et lors des fêtes religieuses ou pèlerinages les prières sont diffusées via des haut-parleurs.

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